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Rua (nouvelles) de Miguel Torga
Rua est un cas singulier de contexte urbain dans l'uvre de Miguel Torga : un condensé de rues de gros bourg et de ville moyenne de la province portugaise, lieux de la vie doublée, du médecin et de l'écrivain.
S'y pressent en foule commerçants prospères et retors, artisans ou camelots besogneux et parfois romanesques, femmes douloureuses et jeunes filles sacrifices, petits employés exploités en mal de reconnaissance sociale et d'amour ; mais aussi l'émigrant de retour au pays et porteur d'un passé mystérieux, le colonel glouton, l'agent de police mis à la retraite, la Leonor dite Bourlinguée, pécheresse sentimentale et rangée. Le médecin, bien sûr, témoin des drames et des joies ; enfin empêcheur de routine à la Pension Centrale, le poète ou l'artiste.
Principaux ici, secondaires là, ces personn(ag)es créent un monde, à la Torga. Et l'auteur invente, en 1942, le roman en fragments, d'une Rue.

NALLEZ PAS PLUS LOIN...
Je peux donc vous attendre, demain soir, à la sortie du magasin ?
Oui, mais pas devant la porte... Ne vous montrez que lorsque jaurai tourné le coin de la rue...
Le lendemain il était là. Et lorsque, fatigués davoir erré à travers la ville, ils se quittèrent près de chez elle, ils avaient ouvert sur le monde une fenêtre de plus par laquelle on voyait la mer de la vie, calme et bleue, attendant une barque avec deux êtres à son bord.
La Rua das Esteireiras est triste et peu ensoleillée. Comme elle est très étroite, en la parcourant on se sent presque écrasé entre les façades sales des immeubles mal alignés. Au rez-de-chaussée, les entrées béantes de boutiques obscures. Au premier étage, des fenêtres et des balcons où sétiolent des plantes en pots, et où sèche le linge avec une franche impudeur. Les reprises, le degré de blancheur, la quantité et la nature des pièces exposées disent à la curiosité dautrui le niveau de vie des habitants. Et même du nombre denfants létendoir porte témoignage. Sil est grand ou petit, combien il y a de filles et de garçons, si lun deux souille encore ses langes ou non. Si bien quà ce point laide, malodorante, et habitée par des gens qui sortent à huit heures et demie en courant et rentrent à la nuit tels des prisonniers retrouvant leur cellule, elle obscurcit les curs. Mais le garçon était si ému, si hors de lui-même, quil foulait les dalles humides du sombre défilé, pavoisé de pauvreté, avec la sensation de cheminer dans une prairie dherbe tendre.
Nallez pas plus loin...
Jusque là-bas seulement...
Et en vue de lépicerie Gonçalves Ferrão et C°, qui se trouvait tout près, au moment de se séparer ils semblaient avoir fait avec leurs mains un nud quils ne savaient défaire.
Demain je serai au même endroit...
Daccord...
Elle partit, incertaine, sans bien voir le chemin, seulement guidée par la routine de ses pas ; il resta sur place, absorbé, à la regarder dans lémerveillement, comme si le monde venait dêtre créé et quil le contemplât pour la première fois.

Tragiques, urbaines, balzaciennes ou stendhaliennes, les treize nouvelles du recueil de Miguel Torga, Rua, sont toutes différentes, et pourtant, elles ne pourraient composer qu'une seule et même histoire, à l'image d'une comédie humaine.
Miguel Torga brusque le lecteur : il le propulse de plain-pied au cur de ces drames condensés.
Chagrins et amours contrariées que vient orner une écriture classique pour un chapelet de rencontres à faire défiler.
Virginie Gatti, Humanité Dimanche, 17 avril 1997.
Rua est l'un des rares exemples d'écrits sur la ville dans l'uvre de Torga. Ici, comme lorsqu'il prête sa voix au monde rural, l'auteur s'attache à de petites gens pour nous donner à voir et à entendre la mosaïque bariolée et bruyante d'une rue populaire de Lisbonne.
Maïa Bouteillet, Le Matricule des Anges, Juillet/Août 1997.

 
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