Roberto Juarroz, Quinzième poésie verticale, Corti, septembre 2002.



« Toute l’œuvre de Roberto Juarroz porte le même titre : Poésie Verticale, chaque tome étant simplement numéroté pour être distingué des autres. Titre unique suggérant abruptement la verticalité de la transcendance “bien entendu incodifiable”, précise-t-il dans un entretien. Aussi était-il un des rares poètes contemporains à défendre haut et fort une métapoésie par où passe l’infini “bien entendu sans nom”, une vision poétique proche de Novalis pour qui “la poésie est l’absolu réel”, mais témoignant aujourd’hui d’un nouveau sens du sacré “bien entendu sans théologie”.
Pour Roberto Juarroz, il n’y a pas de haute poésie sans “méditation transcendentale du langage”. La poésie, disait-il, est la vie non fossilisée ou défossilisée du langage. » (Michel Camus)
Ce recueil posthume comprend une trentaine de poèmes.






Tout communique avec quelque chose.
Mais avec quoi communiquent
les fleurs qui s’ouvrent la nuit ?

Avec quoi communique
la poitrine devenue mon dos ?

Avec quoi communique
la césure de la main amputée ?

Avec quoi communiqueront mes mots
au jour qui suivra ma mort ?

Avec quoi communique
l’absence si peu prolixe de dieu ?

Avec quoi communiquent
les images qui démantèlent les rêves ?

Avec quoi communique
celui qui joue seul avec concentration ?

Quelque chose peut-être communique avec tout.

Est-il seulement possible de concevoir
quelque chose qui ne communique avec rien ?

Absolument isolé,
un zéro n’existerait même pas.





     Un texte de Gérard Bocholier dans Le Nouveau Recueil, mars-mai 2003
 
    La clé de la poésie de Roberto Juarroz se tient peut-être dans le seizième de ces vingt-six textes qui forment le volume posthume de Quinzième poésie verticale :

     Comment tamiser la distance
     entre nous et l'absence
     pour trouver à la fin notre présence ?


     Roberto Juarroz n'aura cessé, dans cette œuvre unique, verticalement dressée au sommet de la solitude, d'essayer d'explorer cette distance, de la réduire sans jamais pouvoir la faire disparaître, distance entre les contraires, «la non pensée qui pense », « la pensée qui ne pense pas ». Il aura donné l'exemple de l'imagination la plus fulgurante alliée à la lucidité la plus vive, exemple très rare d'une poésie qui élève, à chaque page, selon la magnifique expression de Fragments verticaux « une espèce de musique du sens ».
     « Tout est médiation car ce qui est direct détruit ». Le poète est le médiateur par excellence. Il est celui qui joue des formes et des verbes comme d'un miroir qu'il oriente chaque fois différemment. Chaque reflet donne à voir une part de vérité, ou plutôt nous fait sentir combien la vie dépasse et défie n'importe quelle définition. « La furtive ambiguïté de la vie nous apparaît ainsi dans une œuvre qui n'a de monotone que l'apparence. Véritable poésie ininterrompue et infiniment diverse, elle touche chaque conscience par l'affirmation même de ses négations, comme si l'inquiétude qu'elle soulève était subtilement compensée par la certitude que « tout communique avec quelque chose ».
     Roberto Juarroz sait aussi que l'expression de ce lien essentiel qui unit toutes les choses et tous les êtres permet de fonder une authentique « sacralisation ». En un monde où « nous avons perdu les marées du silence [. .. I / la teinte de la pensée du silence / et même la pensée silence », son œuvre nous appelle au sacré parce qu'elle a su capter elle-même les appels de ce sacré en toute chose.
     À ce propos, il conviendrait de relire les passionnantes déclarations de son essai Poésie et réalité (Lettres vives, 1987) : « Il est urgent et indispensable de resacraliser le monde et de restituer à lvie sa transcendance originelle. Mais cette resacralisation, pour certains, ne peut plus s'effectuer que sur un mode laïc, sans dogmes, sans théologies ni
Eglises. La poésie est la véritable resacralisation laïque du monde. »
     On sera tenté de voir dans cette Quinzième poésie verticale une sorte de testament, ou tout du moins de résumé d'une pensée et d'une poésie qui ont toujours cheminé ensemble, en osant prendre tous les risques face au mystère, avec pour seul instrument « la subtilité combinatoire » des transparences et des mots.






Traduit par
Jacques Ancet
80 pages

ISBN : 2-7143-0786-8
12 Euros