Cet ensemble de textes dramatiques de Fernando Pessoa est constitué essentiellement par les fragments de trois pièces restées inachevées : Dialogue dans le jardin du Palais, Mort du Prince et Salomé. À ce triptyque s’ajoutent d’autres fragments extraits d’une quatrième pièce, elle aussi inachevée : Calvaire et Christ, Pessoa ne s’étant décidé pour aucun des deux titres.
     Le Marin, le seul drame que Pessoa ait destiné à la publication, n’est donc pas, dans son œuvre, une tentative isolée. Si des fragments de Faust ont été publiés après sa mort, on sait aussi aujourd’hui qu’il travailla à quelque quinze projets dramatiques demeurés inédits. Ces textes sont écrits sur des feuilles détachées qui ne portent souvent aucune indication permettant de les identifier. Quelques-unes de ces pièces ont été composées par Pessoa comme les monologues des hétéronymes, tout au long de sa vie : c’est bien le cas de Faust écrit de 1908 jusqu’à sa mort, à la manière d’un vrai journal intime. On aurait donc tort de considérer ces pièces comme des ébauches abandonnées. Dénuées d’anecdotes, ces drames constituent ce que Pessoa a appelé "un monologue prolongé et analytique". À travers les protagonistes de cette trilogie baptisée d’après une expression de Salomé ("J’ai le privilège des chemins"), qui ne sont tous, finalement, que des pèlerins d’une longue marche vers soi, vers la connaissance de soi, Pessoa s’exprime et se multiplie. Il s’agit bien, comme il l’a qualifié lui-même, d’un "théâtre d’extase".


     Salomé
     Les chats se frottent à mes jambes et ils se sentent tigres jusqu'au sexe. Les oiseaux qui chantent se taisent sur mon passage, et les roses à haute tige effleurent mon visage parce que j'ai le privilège des chemins. Amenez vos rêves sur cette terrasse d'où l'on voit la mer. Je veux rêver avec vous à haute voix, que ma voix tisse avec les vôtres une histoire où nous puissions nous défendre de la vie comme dans un cocon. (...) Je veux que nous rêvions ensemble. Si certains vivent ensemble, pourquoi d’autres ne rêveraient-ils pas ensemble ? Y a-t-il une différence certaine entre le rêve et la vie ?
    (...)

     Salomé
     
Je ferai pour moi un rêve, et ce rêve sera une histoire. Je me mettrai à raconter cette histoire à haute voix, et vous l’écouterez et la rêverez avec moi. (...) Ce sera comme un chant que nous chanterions ensemble pour le sens, et chacune toute seule avec sa voix. Dites-moi qu’il peut en être ainsi pour que je puisse rêver l’histoire qui aura lieu.

     Esclave II
     Si l’histoire est belle, Maîtresse, ce serait dommage qu’elle ne soit qu’un rêve ; si elle n’est pas belle, ce serait dommage qu’on l’ait racontée.







     



Traduit par
Teresa Rita
104 pages
1990
ISBN : 2-7143-0392-7
75 F