Poésies complètes de Jean de la Croix, collection Ibériques, Corti 1991, réédition 2003

     Dans le panorama de la poésie espagnole de la Renaissance, qui compte des noms prestigieux : Ercilla, Boscán, Garcilaso de la Vega, Luis de León, Fernando de Herrera… Jean de la Croix occupe une place singulière : la première. Son œuvre est brève : moins de mille vers en tout.
     "Saint Jean de la Croix – écrit Jorge Guillén – est le plus grand poète le plus bref de la langue espagnole, peut-être de la littérature universelle". Mais cette poésie est d’une telle densité, d’une telle intensité, d’une telle beauté qu’elle emporte l’admiration et entraîne l’adhésion de tous ses lecteurs. En effet, selon l’heureuse expression de J.-L. Alborg, "même si on ne tient pas compte de sa signification religieuse, la poésie de Saint Jean de la Croix, représente un sommet de la poésie amoureuse universelle".
     Le corpus de l’œuvre poétique de Jean de la Croix se réduit à vingt compositions : cinq poèmes (Cántico espiritual, Noche oscura, Llama de amor viva, Que bien sé yo la fonte, El Pastorcico) ; cinq gloses (Vivo sin vivir en mi, Entréme donde no supe, Tras de un amoroso lance, Sin arrimo y con arrimo, Portoda la bermosura) et enfin dix romances. Trois poésies très brèves (trois ou quatre vers) – Al niño Jesus, Del Verbo divino, Suma de perfección – sont d’attribution douteuse. Les trois Poèmes majeurs (Cantiques spirituel, Nuit obscure, Vive flamme d’amour) recueillent la quintessence de l’expérience humaine et mystique de Jean de la Croix : la rencontre avec Dieu.
     La traduction de Bernard Sesé est totalement discrète : en s’efforçant d’être, mot pour mot, aussi proche qu’il se peut du texte original, elle réussit, surtout dans les poèmes majeurs, à capter quelque chose de leur sonorité et de leur rythme. La meilleure preuve de sa fidélité est que le lecteur connaissant le castillan, ayant lu l’original, l’entend résonner dans le texte français pour peu qu’aussitôt il s’y reporte.


     JE SUIS ENTRÉ OU NE SAVAIS

     Je suis entré où ne savais,
     Et je suis resté sans savoir,
     Toute science transcendant.


     Moi je ne savais où j’entrais,
     Cependant quand je me vis là,
     Sans savoir où je me trouvais,
     De grandes choses je compris.
     Point ne dirai ce qu’ai senti,
     Car je suis resté sans savoir,
     Toute science transcendant.


     De paix et de piété
     C’était la science parfaite,
     En profonde solitude,
     Directement entendue ;
     C’était chose si secrète,
     Que je suis resté balbutiant,
     Toute science transcendant.


     J’étais tellement ravi,
     Si absorbé et transporté,
     Que mon sens demeura
     De tout sentir privé ;
     Et l’esprit, doté
     D’un entendement sans entendre,
     Toute science transcendant.
     [...]


     Saint Jean de la Croix est assurément le plus grand poète espagnol de langue castillane. Son nouveau traducteur, le Pr Bernard Sesé, auquel on doit une Petite vie de Jean de la Croix et une traduction des Dits de lumière et d’amour, nous restitue avec une exemplaire fidélité, et dans un français toujours élégant, ces chefs-d’œuvre de la poésie amoureuse universelle que sont, par exemple, Le Cantique spirituel, La Nuit obscure, la Vive Flamme d’amour. Poésies aussi admirables dans une perspective tout humaine que dans leur horizon religieux. Nourris de la Bible, mais aussi d’une expérience spirituelle personnelle et directe, ces poèmes sobres mais lumineux expriment de manière inoubliable l’élan le plus authentique et brûlant de l’amour, en nous élevant, de surcroît, à l’absolu de Dieu, sans aucun ésotérisme ou dogmatisme confessionnel.
     Bulletin critique du livre français, août/septembre 1991.






Traduit par
Bernard Sesé
144 pages
1991
ISBN : 2-7143-0424-9
14 Euros