Roberto Juarroz, Poésie et création,
(Roberto Juarroz dialogue avec Guillermo Boido)
Corti, Collection Ibériques, mai 2010



Peut-on définir la poésie ? Le poème comme organisme incomplet. La parole et le silence. Renoncements de la poésie moderne. Nécessité et intensité de la parole dans le poème. La poésie est reconnaissance de l’absurde et de l’anti-absurde. Le poème devant l’abîme de la condition humaine. La reconnaissance totale du réel. Poésie et philosophie. Disponibilité du poète. Poésie et expérience de la mort. La poésie comme forme périssable et comme présence. Poésie et art. Le poète et sa vision du monde. Poésie, connaissance et sagesse. Le bouddhisme Zen. La mystique. Possibilité d’une synthèse des possibilités humaines. Science et humanités. Nécessité d’un penser majeur. Poésie, reconnaissance et création de réalité. Poésie et métaphysique. Poésie et idéalisme. La poésie comme regard à partir des limites et le poète comme voyant. Heidegger. La fondation de l’être par la parole. Revers, antithèse et recherche d’une troisième dimension poétique. L’irrationnel et le plus que rationnel. La poésie devant l’éthique, l’esthétique et la gnoséologie. Toute poésie est une éthique profonde. La poésie est-elle une «consolation»? Une aventure nécessaire. 

C’est en 1987 que Jean-Pierre Sintive publia aux éditions Unes cette réflexion intemporelle qui fit beaucoup pour la découverte de Roberto Juarroz en France, et que nous reprenons aujourd’hui.







Le combat pour l’expression est semblable à la lutte pour la vie. Il implique une nécessité fondamentale de l’homme. L’expression ne se manifeste pas seulement par la parole : elle peut être un geste, un acte, une absence. Mais elle est ce qui fait de l’homme ce qu’il est. Je me rappelle cette belle pensée d’Emerson, qui était aussi poète, disant que l’homme n’est que la moitié de lui-même : l’autre moitié est son expression Celle-ci n’est nullement gratuite, mais nécessaire. Peut-être est-ce pour cette raison qu’Antonio Porchia déclarait : Lorsque je dis ce que je dis, c’est parce que ce que je dis m’a vaincu. La poésie lutte pour l’expression menée à ses limites : à l’extrême de l’homme, du langage, de la réalité. Lutte qui confère à la parole la liberté de la parole. Cela n’est pas nouveau. À l’apogée du Romantisme, le prologue d’Hernani nous disait déjà : que la quête essentielle de la littérature était celle de la liberté. Que fait, en ce sens, la poésie moderne ? Elle renie, par exemple, le discursif. Elle renie le verbiage, le bavardage, la logorrhée. Elle affirme que tout ce qui peut être dit d’une autre manière, doit être dit d’une autre manière. La réflexion d’Eliot : ce qui peut être dit en prose doit être dit en prose, est importante. Eliot ajoute, faisant un pas de plus vers ce qui est en deçà de l’homme : Et ce que tu ne sais pas est la seule chose que tu saches, et ce que tu possèdes est la seule chose que tu ne possèdes pas, et là où tu es est là où tu n’es pas. C’est bien pourquoi la poésie moderne refuse l’anecdote, le conte et la fable, le moralisme élémentaire, le décor, le sentimentalisme, la politique. Le pouvoir ne l’intéresse pas. Elle cherche quelque chose de plus profond, de plus essentiel que le pouvoir. Aux origines de la poésie moderne, Baudelaire déclarait :Mon livre est essentiellement inutile. Je désire que cette dédicace de mon livre soit inintelligible, parce que ce que je cherche c’est de me précipiter au fond de l’abîme. Enfer ou ciel, qu’importe ? Il faut aller jusqu’au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau. En cette quête de la liberté de la parole, de la liberté de l’être, se produit une apparente déperdition de sens. C’est elle qui fit dire à Pierre Reverdy, dans « La fonction poétique » : La poésie apparaît, donc comme ce qui doit demeurer le seul point de hauteur d’où il (le poète) puisse encore, et pour la suprême consolation de ses misères, contempler un horizon plus clair, plus ouvert, qui lui permette de ne pas complètement désespérer. Jusqu’à nouvel ordre – jusqu’au nouveau et peut-être définitif désordre—c’est dans ce mot (poésie) qu’il faut aller chercher le sens que comportait autrefois celui de liberté. Si l’homme ne trouve pas au fond de sa soif intérieure, en une intime ressource de ses capacités profondes, le sentiment de la liberté, c’est qu’il l’a perdu à jamais.







En quête de l’être

Sceptique en même temps que brûlant, précis sans fuir l’abstraction, décalé en toute indifférence, Roberto Juarroz parle.

Je parle d’expériences très quotidiennes comme traverser la rue ou regarder des reflets dans l’ombre d’un arbre ou sur un mur. Cet être avec m’a sauvé, sans que je sache trop à quoi je le dois. » À cet aveu d’une perplexe sincérité se réduit, a peu de chose près, la dimension biographique de la série d’entretiens avec le poète argentin (mort en 1995 et dont plusieurs traductions sont parus à la même officine, et ailleurs). « Anecdotes que tout cela. » Rarement un créateur reste aussi viscérale- ment et radicalement concentré – et non pas crispé – sur ce qu’il considère être le sens de son existence, à savoir la poésie (« une manière d’être, de se conduire en profondeur, une attitude plénière face au réel»), faisant fi de tout facteur susceptible de l’en divertir, au sens pascalien du terme. Sans même parler de vie mondaine, de présence publique, ou d’enseignement, Juarroz récuse courants et écoles, car seule l’œuvre compte, irremplaçable comme un nuage ou un arbre ; se montre circonspect à l’égard de la philosophie, recherche rationnelle de systèmes, alors que « être n’est pas comprendre », et de la mystique, parce qu’elle subordonne le chemin à son but ; même la littérature ne le séduit guère, bien qu’« en fin de compte, elle aspire à la poésie », car la poésie n’est pas un genre littéraire, mais « une autre dimension du langage ». Quant à la critique, elle est « un ersatz, un substitut, un alibi de l’engagement et du contact direct avec le texte ».

On pourrait croire à une posture, hautaine et stérile. Mais si ce livre, déjà publié aux éditions Unes en 1987, concentre autant de force, c’est parce que la parole qu’il porte est empreinte de l’« innocence et générosité de la fin », atteintes « au terme d’une rude conquête, ou d’une reconquête ». À l’encontre de la tyrannie de la communication médiatique, on y trouve la preuve que « la communication authentique est fondée, avant tout, sur une solitude préalable », solitude qui n’est pas isolement, mais sentiment de l’appartenance à un tout.

De ce volume, il faudrait tout citer, et – presque comme pour les poèmes – tout commentaire semble venir en excès, maladresse ou déformation. Parce que « le seul fait de perfectionner, d’épurer (...) le langage humain est le facteur le plus puissamment actif en faveur de la dignité de l’homme », l’expression de Juarroz, telle forge des problématiques originales et profondes, se suffit parfaitement. Penser, c’est intégrer et exprimer le fait que « les choses sont ainsi simplement parce qu’elles doivent être ainsi ». S’il y a quelque chose à quoi ressemble le penser, c’est le regarder : « la vision crée ce qu’elle voit ». La poésie, rempart contre « l’inconti- nence verbale », est bien le (seul, à part le silence) lieu du penser et du sentir, et répond – à la différence de la philosophie – à l’une des exigences ultimes de la pensée qu’est « la disponibilité, c’est-à-dire l’ouverture, ou l’engagement, vers n’importe quelle chose qui puisse se présenter dans le réel, si peu logique (...) quelle soit ». En cela, le mensonge – refus de « vivre toute chose comme elle est » – est un manque de vitalité ; tandis que la poésie, elle, est « reconnaissance intégrale de l’homme, de son comportement rationnel et irrationnel, en un dépassement du simple mouvement dialectique de la raison et de la connaissance ». Celui qui a pu écrire, dans un poème : « Comment arriver à ne rien poursuivre, sans plus,l et aller librement à la rencontre/ bien qu’il n’y ait rien a rencontrer ? », reconnaît sans surprise son affinité avec le bouddhisme zen. On pourrait y associer son intérêt pour le peu ; le peu dans l’expérience : « Seule la lézarde de la privation/ nous rapproche de la rencontre », et le peu dans le langage, préoccupation majeure : « II faut arriver/ à ne pas écrire un vers/ et à céder sa place à ce qui en a davantage besoin ».
L’un des fils conducteurs dans l’ensemble de l’œuvre de Roberto Juarroz, celui-là aussi conforté par le zen, est la tentative de déjouer les anti-thèses. Non pas pour tomber dans le piège de la synthèse, qui serait une autre façon de les servir ; mais bien les dépasser, pour que, dit le poète, « la symétrie chante l’asymétrie », que le non-être soit « une autre forme de l’être », ou que « le verre et la fleur/ ne soient plus différents ». Leitmotive que ces dialogues éclairent : c’est dans une vision affranchie de dialectiques que les conditions sont requises pour découvrir « l’envers des choses », parvenir à une troisième dimension « où se produit la collusion vi- vante et réelle d’éléments apparemment contradictoires ».
Les catégories que manie Juarroz sont abstraites et superlatives ; la visée haute, sinon suprême ; et la manière, humble mais abondante. Non pas que le discours des entretiens entende reformuler ce que figurent les poèmes ; mais il tente d’approcher ce pourquoi « en dépit de sa débilité et de toutes les résistances qui s’y opposent, l’homme (est) ca pable de créer certaines formes qui témoignent de son être ».

Marta Krol, Le Matricule des Anges, n° 1


Un grand conte solitaire


À la question de Guillermo Boido, qu’un poète ne peut pas esquiver, « Est-il possible de définir la poésie ? », Juarroz répond par une anecdote attribuée au poète Bashó : « – J’ai expliqué le zen au cours de toute ma vie et cependant je n’ai jamais pu le comprendre. – Mais, lui dit son interlocuteur, comment pouvez-vous expliquer quelque chose que vous ne comprenez pas ? – Oh, dois-je aussi vous expliquer cela ? »
Ainsi commence le premier entretien. Ce qui suit est à l’image de cette fable : simple et complexe, humble et profond, et pourrait se résumer, dans un premier temps, ainsi : la création artistique est la seule voie pour expliquer ce qu’on ne comprend pas, « la poésie moderne (étant) comparable à un grand conte solitaire et que personne n’a jamais entendu ». Avec cette phrase de Hugo Friedrich, Juarroz, qui n’est pas avare de citations, entend mettre l’accent sur la solitude inhérente à l’écriture poétique et sur la nouveauté dont elle doit faire la preuve. Car pour lui, une œuvre d’art qui n’est pas déterminée par la nécessité et par l’intensité est sans intérêt. L’artiste, en créant, « pose un acte de foi », il saisit, ou tente de saisir le réel dans toute sa profondeur, étant entendu que le visible n’est pas toute la réalité, seulement un de ses aspects.
La pensée et l’œuvre de Juarroz, la première irriguant la seconde, semblent dériver de la philosophie. Ce dont se défend le poète car pour lui la philosophie, trop souvent discursive, méconnaît « la valeur cognitive de la musique du langage ». L’art, et en particulier la poésie, est pour lui une manière d’accéder par effraction à ce que nous dissimule l’apparence des choses, et de la sorte ne se contente pas d’embrasser le réel dans sa totalité : il l’amplifie. Par ailleurs, il nous permet de lutter contre l’humilité et la transitivité de notre condition humaine en organisant le chaos (l’œuvre d’art introduit un ordre) et en imposant l’a-temporalité de son existence. - Pour le poète attiré par le zen, .’. : igit moins de tenter d’élucider le sens des choses, comme s’y essaient la philosophie et la science, mais d’œuvrer à l’unification de l’homme en luttant contre les fragmentations, les subdivisions dont il est l’objet dans la culture occidentale. Ce qui n’est pas pour autant manifester la nostalgie de Dieu. Pour Juarroz, il s’agit de rechercher « le dos de Dieu », c’est-à-dire l’envers des choses, puisque connaître leur endroit ne nous a servi à rien. En d’autres termes, « la poésie, qui n’est ni raison ni sentiment, doit recouvrer le manque d’unité de la pensée et de l’image ». Penser, pour lui, c’est unir ce qui divise, c’est le contraire de fonction métaphysique. Le poète, toujours pour Juarroz, est, comme l’écrit Rimbaud, celui qui voit, et qui, voyant, crée ce qu’il voit en l’écrivant – penser et regarder se confondant. Il habite la maison du langage, même en temps de malheur il ne renonce pas à sa fonction dont la grandeur consiste à faire « le pas de plus » vers ce qui, peut-être, est à découvrir. Autrement dit, atteindre l’indicible, « extraire de nous-mêmes des images d’un pouvoir suffisant pour nier notre néant » serait, selon Juarroz citant ici Malraux, une aventure nécessaire, une forme de salut, et indéniablement une forme de vie.
La poésie (et l’art en général) permet à l’artiste de s’envisager dans la continuité, hors des interférences qui la perturbent gravement, comme la quête de l’argent, du succès, du pouvoir ; sans non plus se soumettre aux modèles et aux maîtres. Mieux que des maîtres, Juarroz se connaît des amours, des artistes qui l’accompagnent. S’il regrette de ne pas « se trouver indéfiniment en état de création », il n’est pas pour autant un utilisateur de drogues : et n’ignore pas que « la poésie est toujours voisine du suicide, comme de la folie », car vivre dans la tension créatrice peut parfois se payer au prix fort. Aussi n’est-il pas inutile de se donner, passée l’illumination première (qui n’est, précise-t-il, pas une inspiration et pas non plus un don inné), au travail de la forme. Lequel pourrait ne s’achever jamais si un jour, tout de même, le poète n’acceptait d’arrêter, d’abandonner ce qu’il écrit, à son imperfection.
Pourquoi, peut-on s’interroger pour terminer, Juarroz attribue-t-il à toute son œuvre le titre unique de Poésie verticale, dont le dixième volume vient de paraître à Buenos Aires ? Il nous répond par cette citation de Montherlant : « Au-delà du réel et au-delà de l’irréel il y a le profond. » Il nous répond également par ce poème :

« Le monde est le second terme
d’une métaphore incomplète,
une comparaison
dont le premier terme s’est perdu.
Où est ce qui était le monde ?
S’est-il enfui de la phrase
Ou l’avons-nous effacé ?
Ou bien la métaphore
a-t-elle toujours été tronquée ? »


Marie Etienne, Quinzaine littéraire, n° 1010 du 1er au 15 juillet 2010






Roberto Juarroz,
Poésie ert création

Traduit par
Fernand Verhesen
80 pages

Collection Ibériques


176 pages
978-2-7143-1029-3
19 Euros