Miguel Torga, Poèmes Ibériques, José Corti.

     Ibère, Miguel Torga a toujours voulu l’être, et l’est absolument, corps et âme. Par là même, et sans paradoxe, il accède à l’universalité. Car celui qui a écrit "l’universel c’est le local moins les murs", fait de son carré péninsulaire aux confins de l’Europe un monde inépuisable ouvert à toutes les explorations d’un Orphée sans frontières : la vision de ce qu’il appelle l’histoire tragico-tellurique et tragico-maritime, l’évocation des démiurges emblématiques de l’Espagne et du Portugal, les cauchemars goyesques des poèmes qui ferment le livre, composent une mythologie d’autant plus puissante et au-dessus des circonstances qu’elle se nourrit de références datées et enracinées.
     Cet ensemble paru pour la première fois à Coimbra en 1965, peut être considéré comme une réplique ibérique au Message du grand frère portugais Pessoa (qui salua avant tout le monde la vocation poétique du jeune Miguel Torga). Il s’agit d’une œuvre de haute civilisation, étonnante par la farouche authenticité de ses thèmes et la densité, la variété, l’audace de sa prosodie.


“Voici venir la Nef Catrineta
qui a beaucoup à nous conter.
Oyez, sur l’heure, bonnes gens, une histoire à vous effarer… "
Au balcon la Mère accourut,
bien éloignée d’imaginer
que la nouvelle désirée
venait d’une aveugle chantant :
“Y’avait plus d’un an et un jour
que sur la mer ils naviguaient,
ils n’avaient plus rien à manger,
plus rien à manger ils n’avaient… "
La Mère ouvrit en un sanglot
son cœur navré,
car si dure était la semelle
qu’ils ne pouvaient pas l’avaler…



Manuscrit de Não Passarão,
photo issue du livre de Clara Rocha,
Miguel Torga, Fotobiografia, Dom Quixote, 2000.





     Les poèmes ibériques sont de natures diverses et constituent une anthologie fidèle des humeurs de Miguel Torga, lorsqu'il abandonne – jamais pour longtemps – son métier d'impitoyable prosateur. Le titre le dit bien : il lui faut coller à la spécificité de la terre natale car il reconnaît ses racines, fussent-elles douloureuses. Le sel de la mer déchaînée, l'aridité du sol, la pierre ou noire ou ocre, les arcres comme boudeurs, les saisons sans pitié, un atavaisme fait de mélanges ethniques inextriquables ; c'est tout cela que certains de ces textes, maigres, nerveux, essentiels.
     Alain Bosquet, Le Quotidien de Paris, 4 avril 1990.






Miguel Torga,
Poèmes ibériques

Traduit par
Claire Cayron
et Louis Soler
éd. bilingue
160 pages
1990
ISBN : 2-7143-0371-4
85 F