Petits Bourgeois de Carlo de Oliveira est un roman singulier du néo-réalisme portugais. La satire de la société, annoncée par le titre, se développe finement dans l’ironie et dans l’humour. Les personnages, le plus souvent isolés, se regroupent à l’occasion d’une partie de cartes et d’une fête champêtre. Ils s’imposent par leurs comportements. Ils révèlent, dans des monologues intérieurs, leurs natures profondes, leurs rêves et leurs fantasmes ; parfois intervient une voix inquiétante qui les pousse au mal : séduction, adultère, suicide, tricherie au jeu, dénonciation anonyme, meurtre par lapidation.
     Le roman se déroule dans le paysage insolite de la Gândara, lande sablonneuse, en bordure de l’océan, avec ses dunes, ses pinèdes, ses mares. Dans une complicité lyrique, les éléments de la nature créent un décor fantasmagorique. Le lecteur hésite entre le merveilleux des contes et le fantastique du récit, gagné par le charme d’un style original, d’une prose poétique que le traducteur s’est appliqué à conserver.


     Au commencement de l’été, chacun de ces sentiers de la lande est un écheveau de traces qui s’enroule et se déroule. Il n’y manque point des empreintes de pieds nus, de fers et de sabots de cheval, dans la poussière grosse et encore humide des dernières pluies du printemps. La chaleur, toutefois, augmente de jour en jour, le sol commence à s’effriter et il engendrera la poussière jaunâtre et fine du mois d’août. Alors, adieu traces. Il n’y a pas besoin de vent, le souffle d’un oiseau suffit à les emporter. Pour l’instant, l’humidité les moule et les conserve. Rien de comparable à un raccourci presque boueux d’avril ou mai, loin de là, mais on ne peut tout de même pas en exiger autant en juillet, dont le début a d’ailleurs été assez chaud.
     Il marche lentement, louvoyant sur sa jambe boiteuse. Les traces fourmillent autour de lui, confuses, les unes sur les autres, mais avec de la patience il parvient à les démêler, à savoir exactement ce qu’elles sont, ça oui il a arpenté des lieues et des lieues de chemins, sentes, sentiers, traverses, il a exercé ses yeux à ce travail, là par exemple un pied aux doigts monstrueux ou la patte de quelque animal inconnu ? non monsieur, un journalier de retour des champs avec les outils sur le dos et là ? allons, cela crève les yeux, les bottines clouées d’un propriétaire aisé, et ainsi de suite, il sait distinguer la marche posée, régulière, des hommes calmes, un pas colérique toujours menu et pressé, la titubation des vieux, des ivrognes, des timides, la lenteur des mendiants traînant leurs pieds, les pauvres, ils bougent à peine, la trace effarouchée d’un lapin de garenne qui s’est hasardé sur le chemin périlleux des hommes. Il s’arrête de temps en temps, analyse la sente comme il faut, déchiffre âmes, songes, déceptions, avec l’assurance qui lui fait défaut lorsqu’il lit la bonne aventure dans la main des clients. S’il est difficile de distinguer les lignes de vie, d’amour, de mort, dans une paume rendue calleuse par le manche de la houe, sur la poussière il suffit d’une empreinte tremblante, difforme, nette, selon le cas, pour révéler ce qu’il y a dans le cœur et dans la tête de celui qui passe.


     La poésie du paysage, la présence des variétés de fleurs et de plantes cultiviées “dans les zones littorales”, le rêve qui côtoie le cynisme des passions ou la médiocrité des hommes, donnent au récit de Carlos de Oliveira cette tonalité caractéristique du néoréalisme portugais, servi ici par l’excellente traduction d’Adrien Roig.
     Bulletin Critique du Livre Français, octobre 1991.






Traduit par
Adrien Roig
192 pages
1989
ISBN : 2-7143-0408-7
90 F