“En venant à mon livre, cher lecteur, j’espère que vous reconnaîtrez qu’il est aussi de ceux qui ont le mérite de remplir un vide par un autre, comme tous les livres. Il vient combler ce grand vide recouvert par toutes les solennités écrites, parlées, versifiées, depuis des milliers d’années : un si grand vide qu’il est difficile de comprendre comment il a pu tenir dans le monde. À la différence près que le vide que mon livre remplit par un autre est son véritable sujet. Il faut départager le dernier des cinq couples immortels : Socrate et Platon, Plaute et Térence, Castor et Pollux, Hector et Pâris, Solennité et Stérilité. Quand le sérieux va avec le solennel, c’est que le sérieux ne va pas. Ce qui vient de moi ne devient pas solennel parce qu’il n’est pas stérile : vous allez enfin avoir le Rien.”
     De Macedonio Fernández, l’auteur de ces lignes, son fils, Adolfo de Obieta, écrit : "À le voir vivre, penser et agir, je me suis demandé souvent, dès mon adolescence, en quoi réside l’originalité dans la façon de se conduire et de penser… Je crois bien que mon père a été l’être le plus original que j’ai connu, plus naturel que les autres, et vraiment différent : ses idées, ses habitudes, son art, ses problèmes et leurs solutions théoriques et pratiques, il semblait les tirer d’une anthologie de l’hétérodoxie, et si quelqu’un, pourtant, a jamais fui l’originalité et refusé toute excentricité, ce fut bien lui. Il vivait dans l’humour, la poésie, la liberté, la fantaisie."
     Quant à définir cette originalité, même ceux qui l’ont fréquenté, qui furent ses élèves et ses disciples, comme Jorge Luis Borges, y renoncèrent : “Définir Macedonio Fernández semble une entreprise impossible ; cela revient à définir le rouge en des termes qui appartiennent à une autre couleur. Je pense que l’épithète génial, par ce qu’elle affirme et par ce qu’elle exclut, est peut-être la plus juste que l’on puisse trouver. Macedonio se perpétuera dans son œuvre, au centre d’une affectueuse mythologie. L’un des grands bonheurs de ma vie, c’est d’avoir été l’ami de Macedonio et de l’avoir vu vivre.”
     Papiers de Nouveauvenu
, suivi de Continuation du Rien, nous proposent à travers des textes brefs et denses, sortes de sketchs où l’humour, la tendresse et l’originalité profonde de l’auteur se donnent libre cours, le singulier portrait de Nouveauvenu, personnage donquichottesque aux prises avec les circonstances absurdes et les habitudes conformistes de la vie “pensante” autour de lui. Mais l’ambition cachée de M. Fernandez n’est pas de donner à la Littérature un nouveau héros : son livre vient simplement combler un vide par un autre.


     Ma présence ici, messieurs, ne nécessite pas d’explications, puisque celle-ci fait défaut, et j’esp^ère que vous serez indulgents envers elle, en considérant qu’elle ne s’est pas produite. Je peux vous démontrer point par point que vous avez frôlé le danger de m’avoir à Córdoba ; et il ne faut pas se fier au fait que je ne suis pas là, comme s’il était facile d’obtenir mon absence, si réclamée, ni s’enorgueillir de ce que “ce monsieur Fernández” ,e se trouve pas à Córdoba, car en cela je ne vous ai dispensé aucune préférence particulière. Aujourd’hui, excepté Buenos Aires, toute ville argentine offre un tel attrait, et je crois même que mon absence s’est étendue à des points de l’étranger, où je ne suis jamais allé, par effet du concept qui, de moi, se diffuse.


       À lire Elena Bellemort et Papiers de Nouveauvenu on découvre que Macedonio Fernández, passé le folklore auquel il est toujours tentant de la réduire, est avant tout un immense écrivain. Que ce soit dans ces poèmes où il élabore une poétique inouïe, dans ses textes brefs, véritables pièges à lecteurs, ou dans ses romans, Macedonio Fernández fonde un univers d’une nouveauté radicale. Son idéalisme, qui ne pourrait être seulement qu’un nihilisme, anéantit en même temps le réel et une certaine littérature dite réaliste.
     Fragmentaires, discontinus, digressifs, les textes qui composent ce volume offrent une telle succession de nonsenses que toutes les réussites rationnelles de Descartes ne tardent pas à se dissoudre. L’humour y est vertige, le monde, une longue sieste et tous ces moments ténus entre veille et sommeil endisent bien plus long sur l’homme que les traités de métaphysique.
     Jean-Didier Wagneur, Le Nouveauvenu de Buenos Aires, Libération, 30 avril 1992.

     
C’est [un] sentiment d’ignorance, mais, en l’occurence, involontaire et sans allégresse, que le chroniqueur partage, ici, alors qu’il aurait tant souhaité donner un aperçu de l’œuvre de Macedonio Fernández, susceptible d’entraîner le lecteur à la découverte d’un écrivain entre tous rare, entre tous solitaire : d’un Grec arrivé trop tard en ce monde – les astres ayant parfois de ces distractions –, qui aurait manqué d’interlocuteurs pour empêcher la dispersion de ses soliloques. D’un homme qui, seul avec lui-même, et tout en répugnant de se sentir quelqu’un, un monsieur muni de papiers d’identité, ne tenait qu’à être "soi". Et qui, comme Monsieur Teste – mais légèrement plus réel que ce personnage fait de mots, et, avec une sorte de bonheur négligent –, s’obstinait, en jouant de la guitare, dans les longues tenues sur les cordes, à répéter, à marteler les quelques questions qui auront toujours hanté l’esprit des poètes, des philosophes : la réalité, l’être et le non-être, le langage, l’origine des sentiments, le sens de la souffrance dans l’économie du monde… Sans attendre la récompense d’une réponse : pour le plaisir socratique de penser.
     Hector Bianciotti, Le Monde des livres, 10 avril 1992.




Trad. de
S. Baron Supervielle
et M. Million
1992
272 pages
ISBN : 2-7143-0430-3
105 F