Fabio Morabito, Les Mots croisés
     Collection Ibériques, Corti, février 2009.
    

Plus que par un véritable fil conducteur, les 15 nouvelles composant Les mots croisés (Grieta de fatiga, éd. Tusquets, 2006, Prix Antonin Artaud 2006) sont reliées par l’écriture, dont il est souvent question (Le courage de ronfler, Les portes illicites, Les corrections, Les Bulgares) et par la description poétique d’un réel qui devient dès lors étrange mais non dénué d’humour (Le tennis du vendredi, Empreintes, Parc d’attractions, La grimace).

Les incursions dans l’Histoire, qu’elle soit ancienne (Micias) médiévale, (Armures) ou contemporaine (La selva régresse) donnent à celle-ci une nouvelle dimension tout en la revisitant. Chaque récit possède sa propre tonalité, et l’ensemble témoigne d’une grande originalité narrative et stylistique. 


    
   

Fabio Morabito né en 1955 à Alexandrie de parents italiens, Fabio Morábito a vécu à Milan jusqu’à l’âge de 15 ans, avant de partir pour Mexico où il vit depuis lors. Il a publié différents recueils de poésie dont Lotes Baldíos en 1985 (Terrains vagues, éd. Ecrits des Forges, 2003 Canada, traduction Fabienne Bradu), prix Carlos Pellicer 1995, De lunes todo el año (Prix national de poésie Aguascalientes 1991, éd. Joaquín Mortiz 1992) et Alguien de lava (éd. Era-Conaculta, 2002). Nouvelliste, il est également l’auteur de La lenta furia (Tusquets, 2002), La vida ordenada (Tusquets, 2003) et También Berlín se olvida (Tusquets, 2004).

 

Fabio Morábito participera au Salon du Livre dont l’invité d’honneur sera le Mexique.

 


    

    





Elle choisit un hôtel du centre au nom conventionnel, le Beverly, pourvu de trois étoiles dans l’annuaire du téléphone. Les mots « Qualité et confort » qui accompagnaient l’encart publicitaire la décidèrent. Le prix était un peu élevé, mais elle pensa que, depuis la nouvelle promotion d’Humberto, elle pouvait se le permettre. Elle réserva une chambre individuelle pour le vendredi. Elle eut une semaine très occupée qui lui fit presque oublier qu’elle allait passer le week-end seule dans un hôtel. Le vendredi, au réveil, elle prit peur à cette idée et faillit appeler pour annuler la réservation, mais devant la perspective du traditionnel déjeuner du samedi chez ses beaux-parents, chez qui Humberto et son père passeraient leur temps à parler affaires, elle préféra l’enfermement de l’hôtel.

Elle arriva au Beverly dans l’après-midi. Le concierge lui dit qu’une des plus belles chambres venait de se libérer, au dernier étage. Le temps de faire le ménage et elle pourrait en disposer. Mais comme elle voulait en finir au plus vite, elle répondit qu’elle était pressée de s’installer et en demanda une autre. Quand elle monta dans sa chambre, elle plaça son ordinateur portable au centre de la table et alla tirer les rideaux, parce qu’elle préférait écrire dans la pénombre et à la lumière électrique. Elle s’attarda à regarder par la fenêtre le paysage d’antennes, d’appentis et de remises que l’hôtel partageait avec la partie arrière des bâtiments voisins, et elle regretta de ne pas avoir eu la patience d’attendre l’autre chambre. Elle se dirigea vers la petite table où se trouvait le téléphone et demanda la ligne pour effectuer un appel. L’opératrice lui dit d’une voix pédante que pour l’extérieur il n’était pas nécessaire de passer par la réception, il suffisait d’appuyer sur la touche neuf, puis la femme lui passa la ligne ; elle composa le numéro de la maison et, quand Humberto décrocha, elle fit à son mari une description sommaire de l’hôtel, sans lui avouer qu’elle avait bêtement laissé filer une des meilleurs chambres. Elle lui demanda des nouvelles des filles, comme si elle ne les avait pas vues depuis des jours. Ils s’envoyèrent un baiser et raccrochèrent.






Des révélations en cascade sur nos petites mystifications ordinaires, au fil des nouvelles savoureuses d’un Mexicain, Fabio Morábito, alliant insolite et poésie du réel. 

En espagnol, Les mots croisés portent le titre Grieta de fatiga, ce qui pourrait se traduire – et l’on pardonnera une maîtrise approximative de la langue de Cervantès – par « Un abîme de fatigue ». Outre le fait qu’un tel titre, en France, et dans le contexte de déprime généralisée, pourrait être moins alléchant, le choix présidant à la traduction pour cet opus d’un Mexicain talentueux, mais quasi-inconnu ici, reflète avec bonheur les jeux de langue mis au service d’une opération vérité dont se divertit l’auteur, et tout autant le lecteur. 

Nul doute qu’à ses yeux, se connaître, a fortiori connaître les autres est une tache délicate, voire peut devenir un jeu crucial ou dangereux. Pour s’y exercer, les mots sont autant d’armes à double tranchants. En renfort, l’impromptu, dessinant une situation dramatique ou cocasse, vient pointer, tel ces projecteurs appelés « poursuites » au théâtre, les aspérités de soi restées ignorées, les cernant d’un faisceau serré, pour se jouer des images et des préjugés — pour révéler les arcanes de l’être. Fabio Morábito tour à tour dénude et travestit, libère et contient, capte les interstices où le sens se modifie, espaces à peine définissables propres à chaque expérience de vie, poétiques par essence – et, dans la mise en évidence de leur capacité à créer « une crise d’irréalité », agent révélateur, les mots qui s’échangent ou se taisent chez les protagonistes de ces quinze nouvelles jaillissent en lumière crue.

Mots croisés comme le fer des épées en un duel truculent de chevaliers errants démythifiés (« Armures »), comme ceux sous-jacents aux silences entre deux  sœurs séparées par l’exil de la nouvelle éponyme, mots interdits qu’un père ne parvient pas à offrir à son jeune fils pour sa sortie d’anniversaire (« Parc d’attrac- tions »), mots anodins recouvrant les secrets entre voisins de chambre d’hôtel, (« Le droit de ronfler », « Les portes illicites »), ou au service de petites impostures statutaires (« Le tennis du vendredi », « Le tour du pâté de maison »), mots perdus des tribus chassées de la forêt tropicale par les bulldozers (« La selva régresse »), ce sont autant d’éclats de peau dénudée, de gestes dévoilés (« Empreintes »). Les barrières entre les êtres donnent à penser qu’elles s’amenuisent, deviennent transparentes, exauçant – presque – le souhait « qu’il n’y ait plus de portes illicites, ni de paroles ni de sentiments illicites ». 

Avec une minutie baroque, un don du raccourci – « j’entendis l’ascenseur se refermer derrière moi, emmenant mon chef au trente-deuxième étase, où vivait sa   fille » – et un sens aigu de la poétique du réel, Fabio Morábito éclaire ces acteurs sur la scène de la vie que nous sommes tous à un moment ou un autre. Et la langue est rendue à sa force de véhicule pour notre soif de connaissance, comme en écho à sa vie de tribulations. Né en Égypte en 1955, il vécut à Milan, émigra au Mexique en 1969 où il est considéré comme un poète majeur. Un rôle dont il sait rire, témoin les personnages d’écrivains des deux premières nouvelles ou de Rubén, partagé entre la volupté frustrée de sa vie maritale et l’attente de l’approbation d’un jeune poète fraîchement décédé (« Les Bulgares »). Les Mots croisés ont obtenu en 2006 le Prix Antonin Artaud, créé au Mexique en 2003 en réplique à celui de Rodez et clin d’œil au Concourt par un « Bocuse mexicain » Olivier Lombard, Chef et ambassadeur des lettres. Prix assorti d’une traduction en français – ce qui nous vaut cette livraison délicieuse.  

Lucie Clair, LE MATRICULE DES ANGES, n° 101 MARS 2009




Il suffit de presque rien pour qu’une situation tristement quotidienne bascule dans le fantastique. Dans ces quinze nouvelles, Fabio Morábito prend un plaisir évident à poser le décor, à faire douter ses personnages et à taquiner le lecteur. Cette femme, dans la chambre d’hôtel où elle vient tous les quinze jours pour écrire un roman, n’obéit-elle pas à d’autres motivations ? Le verrou d’une porte de communication entre deux chambres est-il défectueux ou est-ce le signe du destin ? Comment un joueur de tennis, soudainement rabaissé au rôle de ramasseur de balles, affronte-t-il les raisons de sa chute ? 

La tension constante entre l’inaction apparente et ce qui peut advenir à chaque seconde n’est pas sans rappeler certains films de Buñuel. Et ce subtil jeu du chat et de la souris auquel se livre l’auteur avec le lecteur n’est pas fortuit. Car la véritable héroïne de ces nouvelles est l’écriture, intervenant dans le déroulement des histoires : qu’un mot soit souligné dans l’article d’une revue et il devient le révélateur des relations entre deux personnes ; que la définition d’un autre dans un dictionnaire arrête la lecture d’un personnage et celui-ci est conduit au meurtre. Chaque nouvelle a son atmosphère, picore des thèmes dans une autre, et toutes sont reliées par le ton de Morábito, à la fois distant, sarcastique et terriblement efficace.

Gilles Heuré, Télérama, 14 au 20 mars 2009









Traduit par
Marianne Millon
240 pages
2009
978-2-7143-0989-1
18 Euros