Le Marin, drame de Fernando Pessoa.

     “Pourquoi est-ce que l’unique chose réelle dans tout cela ce ne serait pas le marin, et nous, et tout ce qui est ici, seulement un de ses rêves ?” (p.55)

     En quête d’une poétique du rêve, Pessoa situe également Le Marin au paroxysme du tragique :

     “Oh, quelle horreur, quelle horreur intime dénoue la voix de notre âme et les sensations de nos pensées et nous fait parler et sentir et penser quand tout en nous demande le silence et le jour et l’inconscience de la vie..." (p.63).
     Cinq personnes : Trois Veilleuses, le Marin et “la cinquième personne […] qui tend le bras et nous interrompt chaque fois que nous allons sentir ” – composent ce “drame en âme”.
     “Ne sentez-vous pas tout cela comme une araignée qui d’âme en âme nous tisse une toile noire qui nous attrape ?”



     DEUXIÈME.- C’est ailleurs seulement que la mer est belle. Celle que nous voyons nous donne toujours la nostalgie de celle que nous ne verrons jamais...
     (...)
     DEUXIÈME.- ... Je meurs d’envie d’entendre les musiques étranges que l’on doit jouer maintenant dans les palais des autres continents...Il fait toujours loin dans mon âme... C’est peut-être parce que, quand j’étais petite fille, je courais derrière les vagues au bord de la mer. Je tenais la vie par la main entre les rochers, à marée basse, à l’heure où l’on dirait que la mer a croisé les mains sur son cœur et qu’elle s’est endormie, comme une statue d’ange, afin que jamais plus personne ne regarde...
     (...)
     DEUXIÈME.- Je rêvais d’un marin qui se serait perdu sur une île lointaine. Sur cette île il n’y avait que quelques palmiers, tout raides, des oiseaux tournoyaient autour... Je n’en ai pas vu se poser... Depuis qu’il s’était sauvé du naufrage, le marin vivait là...Comme il n’avait aucun moyen de revenir dans sa patrie et comme il avait mal chaque fois qu’il s’en souvenait, il se mit à rêver à une patrie qu’il n’aurait jamais eue ; il se mit à faire qu’une autre patrie qui aurait été la sienne, une autre sorte de pays, avec d’autres sortes de paysages, et d’autres gens, et une autre façon de marcher dans les rues et de se pencher aux fenêtres... À tout instant il construisait en rêve cette fausse patrie, et il ne cessait jamais de rêver, le jour sous l’ombre mince des grands palmiers, qui se découpait, ourlée de pointes, sur le sol sablonneux et chaud ; la nuit, allongé sur la plage, sur le dos, sans voir les étoiles.
     (...)
     DEUXIÈME.- Un jour qu’il avait beaucoup plu et que l’horizon était très incertain, le marin se lassa de rêver... Il voulut alors se rappeler sa patrie véritable..., mais il vit qu’il ne se rappelait de rien, qu’elle n’existait pas pour lui...Toute l’enfance dont il se souvenait, était celle de sa patrie de rêve; l’adolescence dont il se souvenait, était celle qu’il s’était inventée. Toute sa vie avait été la vie qu’il s’était rêvée... Et il se rendit compte qu’il n’était pas possible qu’une autre vie eût existé...





     



Drame statique
Traduit par
Bernard Sesé
éd. bilingue
72 pages
1988
ISBN : 2-7143-0242-4
70 F 10,67 Euros

Collection Ibériques