Lettres de bataille de Johanot Martorell, Catalan, XVe siècle.

     Dans ce roman immédiatement familial qui ne cesse de se compliquer comme à loisir pour chacun de ses protagonistes en reproduisant paradoxalement un même accident – l’atteinte portée au nom sous une forme ou une autre – le père ne pouvait naturellement demeurer de reste ni à l’écart, et c’est ainsi qu’en mai 1430 naissait la première querelle animée par les Martorell et par nous connue; à la place de son géniteur et garant de son honneur, Calceran renouvelait le geste vigoureux du Campéador et demandait raison de ses actes à Manuel de Vilanova, lequel avait brisé le serment fait et l’hommage rendu à Fransesc. Comme dirait l’autre, s’il avait jamais dit, on ne badine pas avec l’honneur, d’autant que l’honneur, pourquoi ne pas insister, n’était pas le simple sentiment qu’on croit qu’il deviendra une vertu, mais l’axe d’un dispositif politique, économique, juridique et moral, autour duquel s’ordonnait le syndrome en l’occurrence dit les quatre P: la Puissance et le Pouvoir, la Possession et la Propriété. Le laisser altérer ou l’entacher, c’était aussi très vite encourir le risque d’une menace aux conséquences matérielles pratiques, dont la première pouvait être la déjection des vassaux entraînant le relâchement des alliances, la perte enfin d’un espace de dévolution.
     On comprend dès lors pourquoi les membres, on n’ose écrire virils, de la famille Martorell, et plus particulièrement Johanot, se sont fait un sang d’encre, à proprement parler, si l’on considère la correspondance homicide à laquelle ils s’abandonnèrent plus ou moins confusément au gré de leur tempérament et des inquiétudes par chacun ressenties.
     Extrait de la préface de Denis Fernández-Recatalá


    John de Monpalau. Je crois que vous n’ignorez pas la grande dette de parenté que vous avez envers moi et tous mes frères, puisque nous sommes fils de cousins germains, ni la grande et intangible amitié qui vous liait à mon père ainsi qu’à nous ; lors en raison de cette dette d’amitié et de ladite amitié, en toutes heures, lorsque vous veniez dans la maison de mon père – mienne désormais –  et comptant sur le fait que vous y veniez en tant que parent et ami, toutes les portes vous en étaient ouvertes sans qu’aucun de nous de vous se gardât et sans que l’on pût songer que vous penseriez ou provoqueriez honte qui soit ou mauvaiseté à notre encontre, nous et notre maison. Et peu de temps s’était écoulé, quand allant et venant dans notre maison, tout à votre aise, vous promettiez, et par serment juriez, de prendre Damiata ma sœur pour femme, et de l’épouser dans un temps des plus brefs, chose que jusqu’ici n’avez point accomplie (...)


     Extrait de Sang d’encre par Michel Host, Révolution, 24 mars 1989.
     Les superbes écrits d’une époque où l’on avait pas encore “noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque.”
     Martorell était un personnage hors du commun. En témoignent ces lettres “de bataille”, c’est-à-dire de défi et d’appel à combat à outrance, qui, avec une obstination sans faille, l’opposent à Johan de Monpalau, un autre chevalier à qui il reproche d’avoir “taché et sans répit déshonoré” sa sœur. Monpalau est donc le requis et Martorell le requérant.
    L’intérêt du document est [aussi] dans l’exposition d’une rhétorique de l’honneur et du défi. Les mots, tels des lames, frappent d’estoc et de taille.
     Les échanges sont sanglants. Mais le sang versé n’est que de l’encre.
     Les Lettres de bataille sont très belles et admirablement traduites. Elles nous permettent de nous situer au cœur d’une idéologie exacerbée par le fait même qu’elle était menacé, que d’autres allaient s’en emparer, l’accomoder à leur guise, la faire disparaître peut-être, ou lui donner d’autres formes plus secrètes, plus modestes et non moins vraies.






Traduit par
Denis-Fernandez Récatala
132 pages
1988
ISBN : 2-7143-0272-6
80 F