Légendes et récits de Gustavo Adolfo Becquer (espagnol, 1836-1870) contient une sélection de cinq œuvres reproduites en espagnol et en traduction française : le Gnome (1863), le Bracelet d’or ( 1861), le Rayon de lune ( 1862), Trois dates (1862), l’Auberge des Chats (1862). Ce choix reflète la diversité des préoccupations de Bécquer : puissance de l’imagination dans les comportements humains, options morales, poésie et vanité du monde, vénération du cadre de vie ancien, menaces que la modernité fait peser sur la vie populaire. Ces textes transportent aussi le lecteur dans les principaux lieux qu’a aimés Bécquer : la région du Moncayo (Haut-Aragon), Tolède, Soria et Séville.
     Robert Pageard, né à Paris en 1927, auteur de la préface et des traductions, participe à la recherche becquérienne depuis 1954. Il a notamment publié une édition annotée des Rimas (C.S.I.C., Madrid, et Institut hispanique, Paris, 1972).

     Le nom de Gustavo Adolfo Becquer n’éveillera pas beaucoup d’échos chez le lecteur français non hispaniste. Né en 1836 dans une famille de la bourgeoisie cultivée de Séville, fils d’un peintre et dessinateur connu, Becquer est pourtant l’un des représentants les plus significatifs du romantisme espagnol. Sa courte vie ne lui permit de laisser qu’une œuvre dispersée, qui fut recueillie et publiée en volume après sa mort. (D’après Les Belles mortes, Patrick Kéchichian, Le Monde, 19 janvier 1990)


    Les jeunes filles du village revenaient de la source avec leur cruche sur la tête. Elles revenaient en chantant et en riant dans un bruit et une confusion de voix que l’on ne pourrait comparer qu’au concert de cris d’une bande d’hirondelles quand, épaisses comme la grêle, elles tournoient autour de la girouette d’un clocher.
     Le père Grégoire se trouvait sur le parvis de l’église, assis au pied d’un genévrier. Le père Grégoire était le plus vieux des anciens du village. Il avait près de quatre vingt-dix noëls, le cheveu blanc, la bouche rieuse, les yeux gais et les mains tremblantes. Enfant, il avait été berger ; jeune homme, soldat. Ensuite, il avait utilisé un petit héritage, bien de ses parents, jusqu’à ce que, finalement, les forces étant venues à lui manquer, il s’était assis avec tranquillité pour attendre la mort qu’il ne craignait ni ne souhaitait. Personne ne racontait une drôlerie avec plus d’humour que lui, ne connaissait d’aussi étonnantes histoires ni ne savait citer avec un tel à-propos un proverbe, une sentence ou un adage.


     Extrait de Les Belles mortes par Patrick Kéchichian, Le Monde, 19 janvier 1990.
     L’intérêt, la valeur et la grande beauté de ces textes se sitiuent bien au-delà des influences visibles qui ont marqué le poète sévillan, de Chateaubriand et Lamartine à Hoffmann ou Grimm, auxquels il emprunte ses motifs nocturnes et les thèmes du fonds populaire.
     Dans la prose poétique du Becquer, le lyrisme personnel se fond au cœur d’une puissante faculté d’observation et d’évocation. C’est le génie des lieux et des paysages que semble constamment invoquer le poète. Génie intemporel, auquel il insuffle cette vie et cette vibration lyrique qui le protège d’un présent vulgaire et oublieux, menaçant toujours de l’abolir.
     Témoignant d’une exaltation retenue et maîtrisée, la langue de Becquer manifeste une plénitude et une musicalité perceptibles même dans la traduction française.






Traductionde
Robert Pageard
1989
256 pages
ISBN : 2-7143-0345-5
85 F