Miguel Torga, Lapidaires, José Corti

     Le sentiment tragique de la vie, analysé par Miguel de Unamuno, trouve dans Lapidaires de Miguel Torga une étonnante expression fictive. C’est bien “l’homme de chair et d’os, celui qui naît, souffre et meurt , celui qui mange, boit (fume…), joue, dort, pense, aime” que l’on rencontre ici. Et quand, “au fond de l’abîme”, Unamuno écrit, en 1912, “le scepticisme, l’incertitude, ultime position où aboutit la raison exerçant son analyse sur elle-même, sur sa propre validité, est la base sur quoi le désespoir du sentiment vital va fonder son espérance”, il semble commenter la philosophie de ces nouvelles, écrites une génération plus tard.
     Car espérance est, matériellement et moralement, le dernier mot du recueil ; le dernier mot aussi, ironie oblige, de la nouvelle intitulée Requiem : “ce dépassement de la monotonie qui est la condition des grands exploits répétitifs”, autrement dit le courage quotidien.



    En tâtonnant dans la pénombre de l’aurore, il se leva, ouvrit la fenêtre, s’accouda au parapet et se mit à regarder. La lagune, couverte de brume, était comme un nuage de coton. La mer, au-delà des dunes, ronflait encore. La pinède, massive, ne donnait pas signe de vie.
     Un jour comme tant d’autres, avec le même lever informe, humide et ralenti.
     – C’est toi, Pedro ?
     – Oui, mère.
     – Attention de ne pas t’enrhumer !...
     Elle aussi veillait. Elle aussi savait que l’heure était venue. Un bruit d’ailes sauvages déchira l’air par-dessur le toit – les premiers canards, à la renc ontre du fusil de Milheirao.
     Et Pedro vit clairement le chasseur caché dans les roseaux, à l’affut. D’ici peu...




     On aimera ces nouvelles qui, avec une grande économie de moyens, suggèrent plus qu'elles ne disent, tellement Torga, ce médecin des pauvres, se sent proche de son pays, de ses montagnes, de ses fleuves, de ses plaines, de ses arbres, de ses cultures, de sa mer océane, tellement il connaît les drames des hommes, tellement il manie la plume avec efficacité. On aimera aussi son humour pessimiste.
   Cet écrivain considérable a laissé en outre des essais, des romans, un théâtre et un journal monumental. A lire. Autant que Pessoa.
     Juan Marey, Europe, Juillet 1990.

     Est-il encore besoin de dire combien Torga a su mener, tout en restant fidèle à sa thématique et à son esprit, l'art de la nouvelle à une juste perfection ?
     Patrick Kéchichian, Le Monde, 30 mars 1990.





Miguel Torga, Lapidaire
(nouvelles)
Traduit par
Claire Cayron
144 pages
1990
ISBN : 2-7143-0372-2
85 F

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