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Alejandra Pizarnik, Journaux, 1959-1971. Collection Ibériques, Corti, 2010. Depuis les années 50 jusqu’à son suicide, en 1972, Alejandra Pizarnik n’a eu de cesse de se forger une voix propre. Conjointement à ses écrits en prose et à ses poèmes, le journal intime qu’elle tient de 1954 à 1972 participe de cette quête. Une voix creuse, se creuse, avant de disparaître : « Ne pas oublier de se suicider. Ou trouver au moins une manière de se défaire du je, une manière de ne pas souffrir. De ne pas sentir. De ne pas sentir surtout » note-t-elle le 30 novembre 1962. Le journal d’Alejandra Pizarnik se présente comme une chronique des jours hybride, qui offre à son auteur une sorte de laboratoire poétique, un lieu où s’exprime une multiplicité de « je », à travers un jeu spéculaire. Au fil des remarques d’A. Pizarnik sur sa création, sur ses lectures, de ses observations au prisme des journaux d’autres écrivains (Woolf, Mansfield, Kafka, Pavese, Green, etc.), une réflexion métalittéraire s’élabore, lui permettant un examen de ses propres mécanismes et procédés d’écriture. Le journal est aussi pour Alejandra Pizarnik une manière de pallier sa solitude et ses angoisses : il a indéniablement une fonction thérapeutique. « Écrire c’est donner un sens à la souffrance » note-t-elle en 1971. Alejandra Pizarnik utilise ainsi ses cahiers comme procédé analytique, refuge contre la stérilité poétique, laboratoire des perceptions, catalyseur des désirs ou exutoire à ses obsessions. Les Journaux sont toutefois moins une confession ou un récit de soi qu’un ancrage mémoriel, une matière d’essayer de se rattacher au réel par des détails infimes et de se rappeler qui l’on est.
Pizarnik en son palais des mots, par Philippe Lançon, Libération, 13 mai 2010. Elle fut l’astre de la poésie argentine des années 60, ses «Journaux» sont traversés par les thèmes de la mort, du désir, de la liberté. La mort fouette la jeunesse, ennuie les imbéciles et ne réjouit pas les autres. Alejandra Pizarnik, l’un des grands poètes argentins, est morte à 36 ans, le 25 septembre 1972, dans son petit appartement plein de livres à Buenos Aires, après avoir pris du Seconal. C’était une petite femme célèbre, primée, vivace et malheureuse, au regard intense, avec une jolie bouche, une lèvre inférieure qui fleurissait légèrement vers son propre désir, et que ses dernières photos nous montrent fanée en grâce. La veille du suicide, elle avait demandé à une amie d’achever de faire le tri dans son journal, tenu depuis 1959, de façon à lui donner une unité de style et de perspective : comment lire, écrire, vivre et mourir. Paris, 22 mars 1963, tout en lisant Mémoires écrits dans un souterrain de Dostoïevski : «Mots. C’est tout ce qu’on m’a donné. Mon héritage. Ma condamnation. Demander qu’on l’annule. Comment le demander avec des mots ? Les mots sont mon absence particulière. Comme la célèbre "propre mort" (célèbre pour les autres), il y a en moi une absence autonome faite de langage. Je ne comprends pas le langage et c’est la seule chose que j’aie.» Honte. Comment vivre dans cette propriété impossible ? C’est le boulot d’un poète, un boulot très physique qui dynamite la vie entière, la menace toujours d’impuissance et de mièvrerie, la tend, la gagne, la perd, et il arrive qu’il en meure. Trois jours plus tôt, elle écrivait : «Quelqu’un m’engendre indéfiniment. Je sais que je naîtrai morte.» Quelqu’un ? Tout ce qu’elle est, tout ce qu’elle ne sera pas, tout ce qu’elle mange. Elle lit et invoque dans son journal Rimbaud, Nerval, Julien Green, Simone Weil, Cervantès, les Romantiques allemands, et naturellement tous les poètes espagnols, qu’elle déteste assez vite pour leur splendeur formelle : «La littérature classique espagnole fait naître en moi une "honte" de la littérature, une "honte" de l’aimer, de vivre - il faut bien que je désigne d’une façon ou d’une autre cet être assis en train de lire - pour la littérature ou par la littérature. […] On dirait qu’ils n’ont jamais imaginé qu’il pût y avoir un drame du langage.» La belle époque de la virtuosité inconsciente est passée. Le drame du langage est devenu celui de la vie, au sens propre. Il est partout, révèle tout, envahit tout. C’est l’adolescence perpétuelle, l’obscurité perpétuelle, et c’est l’obsession du Journal : le langage ou la mort, donc elle. Naturellement, la mort dont il s’agit n’est ni l’emphase ni le morbide : rien n’est plus vivant que ce texte, ni plus sec que le lyrisme des poèmes. On ne lira pas ici, entre autres, le journal des deux dernières années de son existence, quand il lui arrive d’être internée, quand finalement le langage a perdu. Elle semble être devenue ce qu’elle craignait, une «créature freudienne», sans continuité. On n’est pas intellectuelle argentine pour rien : Pizarnik suit une analyse sans fin, dont elle parle souvent, avec Enrique Pichon-Rivière, lecteur de Lautréamont comme elle, grand lacanien et pionnier de la psychanalyse en son pays. On ne lira pas davantage le détail de ses multiples aventures sexuelles et sentimentales - tout ce qui, non remis en perspective, tournerait au voyeurisme anecdotique. Le fait que le journal ait été expurgé, sur volonté de l’auteur puis sous contrôle de sa soeur, a provoqué en Argentine la polémique habituelle. On se contentera de découvrir ce que ces aventures effacées, en ces années-là, pouvaient signifier pour qui cherchait à se rendre libre et à respirer de l’intérieur même du langage, sans y parvenir. «Zone close». C’est donc l’échéancier sans suspense d’une jeune femme solitaire, qui se sent abandonnée par tout et par tous, par tout ce qu’elle pourrait être, qui ne cesse de vivre son suicide (et d’en parler) du début à la fin. C’est aussi le reflet d’une époque, répétons-le, où le langage est la vie même - le signe, la menace et l’exploit de la vie. Tout cela a des conséquences concrètes, quotidiennes : si l’aliénation est partout, la liberté est dans les trous. Elle s’exprime dans les textes, et d’abord par le corps. Paris, 4 janvier 1963 : «Le sexe ou la sexualité est le seul lieu, pour moi, où tout est permis […]. Je veux dire par là que l’acte sexuel est pour moi indépendant, c’est une espèce de zone close à l’intérieur d’un cercle. On peut faire l’amour avec n’importe qui sans qu’interviennent des notions telles que l’amitié, l’amour, la famille, etc. Ainsi, faire l’amour avec un ami n’implique pas nécessairement un changement de relation. C’est comme aller au cinéma : un silence et une participation. Ensuite, on fume, on parle et on discute.» Cette naïveté sauvage, on n’y croit plus. Ce qui a changé, c’est peut-être la manière d’aller au cinéma et de rentrer chez soi, les poumons vides et le coeur plein. Un an plus tôt, après une insomnie et un rêve où elle vit seule au Tibet, dans une cabane, la cabane du langage introuvable et inévitable, elle a écrit : «La morale est la grammaire du désir.» Comme l’autre, cette grammaire doit être maîtrisée, détruite, refaite. Mais comment ? Alejandra Pizarnik, petite princesse formaliste au grand galop, cherche son «palais du vocabulaire». Aucun prince charmant ne l’habite et c’est en ne le trouvant pas qu’elle l’écrit. La quête va dans le vide : elle aime le Funambule de Jean Genet. Sa vie en France, de 1960 à 1964, circule en filigrane. A Saint-Tropez, elle rencontre Duras : «Elle était ravie de ses quatre bains de mer quotidiens, elle m’a parlé de ses amis, de son fils, de son chien, de nourriture, de voitures de sport et tout ça, sans aucune angoisse, sans phrases définitives, sans littérature, simplement, comme quelqu’un qui appartient à ce monde et participe de lui pleinement. Moi, à l’inverse, je suis toujours si loin, au bord de l’abîme, j’éprouve une douleur aigüe lorsque je me baigne dans la mer, je souffre sous les rayons du soleil, j’ai envie de mourir de tristesse quand je joue avec les enfants de X», etc. Sa sensibilité lui permet de saisir la vie précise et matérielle de Duras ; son désespoir lui voile celui de l’auteur de Moderato Cantabile. Ukraine. Pour le reste, c’est comme dans un film de Jean Eustache. Alejandra Pizarnik n’a pas 30 ans. Elle rencontre Breton, Mandiargues, traduit Michaux et des surréalistes, devient amie avec son compatriote Julio Cortazar, exilé (1). L’un de ses poèmes, datant de 1958, s’intitulait Exil (2). L’exil de Pizarnik est au-dedans, c’est celui d’une jeune femme qui ne sait pas comment faire pour vivre, une fille de Juifs exilés, dont la famille restée en Ukraine a été largement éliminée par les nazis. Elle s’y définit ainsi : «Cette manie de me savoir un ange,/ sans âge,/ sans mort où me vivre,/sans piété pour mon nom/ ni pour mes os qui pleurent à la dérive./ Et qui n’a pas un amour ?/ Et qui ne jouit pas parmi les coquelicots ?/ Et qui ne possède pas un feu, une mort,/ Une peur, une chose horrible,/ même avec des plumes,/ même avec des sourires ?» Le journal, pendant douze ans, propage l’écho de ces vers. L’écrivain est un insecte qui roule sa boule d’encre jusqu’à ce que mort s’en suive. Tout est absurde mais tout mérite d’être vécu, tenté, écrit. Camus l’avait dit dès l’entrée du Mythe de Sisyphe : «Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Le reste, si le monde a trois dimensions, si l’esprit a neuf ou douze catégories, vient ensuite. Ce sont des jeux ; il faut d’abord répondre.» C’était en 1942. De l’autre côté de l’Atlantique, la gamine avait 6 ans. Il semblerait que son enfance ait été détestable, ou en tout cas qu’elle l’ait remémorée comme telle. A 15 ans, elle a fugué. Ensuite, elle n’a pas joué, mais cherché, obstinément, à répondre. Septembre 1972, derniers poèmes : «Je suis la nuit et nous avons perdu./ C’est ainsi que je parle, lâches./ La nuit est tombée et on a déjà pensé à tout.» (1) Les éditions José Corti publient de lui Crépuscule d’automne (traduit par Silvia Baron Supervielle), ouvrage mélangeant poésie et prose, où l’on retrouve un poème de Pizarnik : «Le poème que je ne dis pas,/ que je ne mérite pas./ Peur d’être deux,/ sur le chemin du miroir :/ quelqu’un qui dort en moi/ me mange et me boit.» (2) Œuvre poétique (Actes Sud, 2005).Si seule en ses miroirs L’intimité douloureuse de la poétesse argentine Alejandra Pizarnik. Une écriture d’une beauté déchirante. Par Marine Landrot, Télérama, 2 juin 2010. Elle fixe droit l’objectif, l’oeil insistant et inquiet, les sourcils broussailleux et asymétriques, la coupe garçonne, pleine des faux plis d’un mauvais sommeil. Au fond se détache sa bibliothèque blanche remplie de livres qu’elle écarte de la main. En premier plan s’offre son épaule gauche, harnachée d’une étrange armure de toile, sur laquelle on voudrait poser une main réconfortante. Comme ceux de Virginia Woolf et d’Antonin Artaud ses doubles, ses fantômes , le visage d’Alejandra Pizarnik affiche une souffrance intrinsèque, laiteuse et nourricière. Imprimé en couverture de ce livre d’une beauté déchirante, son portrait alpague, ébranle, poursuit. Sans doute à cause du double fond de ce regard dérangeant, que la poétesse argentine, née de parents juifs polonais, découvrit en elle dès l’enfance : « Mon unique malheur est d’être née avec ce “défaut” : se regarder regarder, se re- garder en train de regarder. Même toute petite, je le savais. Même lorsque je ne connaissais pas encore l’existence des miroirs et leur énorme importance, je sentais déjà qu’une petite personne craintive m’épiait quand je jouais, quand je dormais. » Rédigés entre 1959 (trois ans après la publication de son premier recueil de poèmes, à 19 ans) et 1971 (un an avant son suicide en hôpital psychiatrique, à 36 ans), ces Journaux sont eux-mêmes peuplés de visages, souvent anonymes, parfois célèbres, qui effraient la poétesse par leur irrémédiable solitude. Dans son émouvante cartographie intime, Alejandra Pizarnik tente de cerner les contours d’une angoisse indomptable : être « une » parmi d’autres, savoir que les autres sont « uns » à côté de vous : « J’ai essayé de déchiffrer les visages dans l’infime portion de la ville parcourue ce matin, écrit- elle le 28 mai 1961. J’ai éprouvé de la pitié pour les visages des autres et plus encore pour le mien, qui se reflétait sur la vitre de l’autobus [...], j’ai continué à marcher dans ces petites rues misérables, pleines de poubelles et d’enfants qui me souriaient et à qui je souriais, mais avec une douleur inégalée, car je savais que la bouche ouverte à l’horizontale ne sert à rien et que les yeux brillants de sympathie ne protègent de rien. Et puis je me suis mise à penser à mon corps, j’ai pensé à mes jambes et à mes bras, à ma respiration pénible, à cette douleur fantôme sous chacun de mes os, très profonde, très secrète. » Affligée d’un bégaiement qui la cloue souvent dans un silence endolori, Alejandra Pizarnik se réfugie dans une écriture étouffée, piétinante, concentrique, pour se dépecer intérieurement, et accéder à sa vérité suprême : l’attente, MARINE LANDROT, Télérama, 2 juin 2010
La haute tension du silence Le Journal de la poétesse argentine Alejandra Pizarnik (1936-1972) dévoile une lucidité douloureuse et passionnée II y a cinq ans, grâce à la publication de son Œuvre poétique (Actes Sud), on pouvait mesurer l’importance d’Alejandra Pizarnik, écrivain argentin qui n’a vécu que trente-six ans, dont quatre à Paris (entre 1960 et 1964), au cours desquels elle sympathisa avec Yves Bonnefoy, Henri Michaux, Octavio Paz, Julio Cortazar et André Pieyre de Mandiargues. Le 25 septembre 1972, elle accomplissait l’acte fréquemment annoncé dans son journal et tenté vainement deux ans plus tôt. En se suicidant, elle mettait un terme à une souffrance sans cesse ranimée. Poésie et mort sont le plus souvent pla- cées sur le même plan dans ses notes intimes. C’est Silvia Baron Supervielle qui, après avoir traduit la plupart de ses poèmes, a fait le choix des passages de la très importante liasse de ce journal. La lecture passionnante de ces réflexions douloureuses ne doit pas se substituer à celle des poésies de Pizarnik, mais permet d’évaluer la culture, la lucidité, la rigueur de cette femme passionnée et dure, qui quêtait et redoutait la folie en elle-même. Convaincue que la mort volontaire était la seule solution, elle n’était pourtant pas dépourvue de vitalité. Virginia Woolf était un de ses phares. Et aussi Dostoïevski, Joyce, Borges, les sœurs Ocampo, Cristina Campo, singulier auteur des Impardonnables. On cherchera en vain une clé de cette obsession suicidaire dans les centaines de pages laissées en friche. «Le sentiment de solitude et d’abandon est une maladie, écrit-elle à 24 ans, après avoir lu Les Nuits blanches de Dostoïevski, dont l’héroïne, on s’en souvient, tente de se tuer au début de la nouvelle. Quand apparaît-il ? Pourquoi n’y a-t-il pas eu une mère pour l’en empêcher ? » Ce suicide avec lequel, dit-elle, elle «flirte » finira par s’imposer implacablement. Les mots avec lesquels et contre lesquels elle se bat dans ces pages ont une sorte d’autonomie, un peu à la manière de ceux de Nathalie Sarraute. Elle veut percer leur mystère. Elle les craint. Elle voudrait les maîtriser, sans y parvenir. Son sentiment d’impuissance se transforme en désespoir. «Je dois écrire sur moi, je dois essayer de trouver des mots pour expliquer. J’ai peur. » Elle imagine un conte fantastique dont le héros est la victime d’un envoûtement : certains des mots qu’il prononce ont le pouvoir de se matérialiser. « L’ultime mot, bien sûr, fera apparaître la mort. »
Comme les plus grands poètes mystiques (et l’on comprend la fascination de Silvia Baron Supervielle pour l’inquiétante intransigeance de cet écrivain visant la plus grande abstraction), elle aspire à « la haute tension du silence ». Mais ses angoisses métaphysiques, Alejandra Pizarnik les qualifiait de « laïques ». Dans ses poèmes, innombrables sont les images où se croisent l’ombre et le silence, dans une exaltation de la nuit sacrée : «Peut-être que cette nuit n’est pas nuit,/ mais un soleil horrible, ou /autre chose, ou n’importe quoi.../ Que sais-je ! Manquent des mots / manque de la candeur, de la poésie/ lorsque le sang pleure et pleure ! », écrivait-elle dans Les Aventures perdues (1958). On ne s’étonnera pas qu’elle cite Ruybroek l’Admirable qui semble accompagner, avec saint Jean de la Croix, son incessant dialogue avec ce qu’elle appelle des « figures de l’absence ». Une grande liberté d’esprit donne à ces pages une formidable énergie, en dépit de leur caractère souvent morbide et destructeur. Sur la sexualité notamment, « le seul lieu où tout est permis », « une espèce de zone close à l’intérieur d’un cercle ».
« Un rythme animal très pur »
« Autopsie », « dissection » : la rédaction de son journal, souvent comparée par elle aune série de gestes médicaux accomplis avec froideur, ne lui permet pas de répondre aux questions que pose pour elle « l’impossibilité même de la poésie ». C’est autour de ce livre inaccompli que tourne toute cette méditation. Cruellement envers elle-même, elle regrette d’avoir « dispersé » cet unique livre absolu, idéal, dans des correspondances ou des conversations téléphoniques. Son journal est une sorte de pis-aller entre le « Livre » finalement jamais écrit, quels qu’aient été les recueils publiés (L’Ultime Innocence, L’Enfer musical. Les Travaux et les nuits, L’Extraction de la pierre de folie), et «l’espace infini de vivre ».
Elle laisse l’image d’une jeune femme à la fois irréconciliable avec elle-même et très sûre du chemin lumineux qu’elle a tracé dans sa nuit. Un poème posthume disait : « j’étais la source de la discordance, la maîtresse de la dissonnance, la petite fille de l’âpre contrepoint. Je m’ouvrais et je me fermais dans un rythme animal très pur. » Elle avait publié en 1962 L’Arbre de Diane, dont Octavio Paz, dans sa préface, expliquait le titre. Dans cet arbre hermaphrodite et transparent, la déesse taillait son arc et puisait ses attributs masculins. «Placé face au soleil, l’arbre de Diane réfléchit ses rayons et les rassemble en un foyer central appelé poème. » II n’était pas lui-même visible, mais permettait de « voir au-delà ». René de Ceccatty, Le Monde, 2 juillet 2010 Au miroir de son moi blessé Alejandra Pizarnik. Quasi inconnue Ici, l’écrivaine argentine s’est brûlée au soleil de ses rêves d’absolu. Suicidée en 1972, elle laisse un journal intime d’une très belle veine. Découverte.
Née en 1936 dans la province Buenos Aires, elle était la seconde fille d’un couple de juifs d’Europe centrale venus de Pologne en Argentine en 1934. Des deux côtés de la famille restée sur le Vieux-Continent, beaucoup disparurent dans la tourmente des années noires. Arrivés en Argentine sans parler l’espagnol, les parents virent leur nom, Pozkarnik, transformé par les ronds de cuir des services de l’immigration en Pizarnik. Et longtemps les deux filles du couple n’entendront parler que yiddish à la maison avant d’adopter la langue et la culture hispaniques. Dotée d’une sensibilité littéraire et artistique hors du commun, Alejandra Pizarnik entame dès l’âge de 18 ans des études de lettres à l’Université de Buenos Aires tout en suivant des cours dans l’atelier d’un peintre surréaliste ainsi qu’une formation de journaliste. Douée, mais fantasque et inconstante, elle finit par tout laisser en plan. La littérature pure est son affaire, mêlée à un intense questionnement personnel poursuivi en psychanalyse. Si elle fréquente une bonne partie de sa vie le divan thérapeutique, elle publie tôt ses premiers recueils de poèmes, entre dans la mouvance des cercles littéraires, collaborant à de nombreuses revues, traduisant aussi des textes d’Artaud, Michaux ou Bonnefoy.
Séjour parisien
Le tournant de sa jeune existence consiste dans le long séjour qu’elle effectue à Paris entre 1960 et 1964. À la fois parce qu’elle y est très active, écrit, travaille pour des revues, suit des cours à la Sorbonne, rencontre des poètes français, mais également deux figures emblématiques de la littérature latino-américaine, Octavio Paz et Julio Cortázar. Revenue en Argentine, elle il obtient à l’orée de la trentaine une reconnaissance institutionnelle, sous la forme de prix et de bourses, qui la laisse quelque peu perplexe. Elle se rapproche aussi de Silvina Ocampo, noue une correspondance agitée avec la mystique italienne Cristina Campo. Tous liens qui ne lui permettent toutefois pas d’éloigner les démons d’une dépression chronique mortifiante. Alejandra Pizarnik ne s’est pas uniquement cantonnée à la poésie. Elle a aussi écrit des essais, fait de la critique littéraire et tenu de 1959 à 1971 un journal intime, reflet de ses passions et du chaos de sa vie intérieure. On peut le lire au- jourd’hui dans une édition établie par Silvia Baron Supervielle et traduire par Anne Picard. Une vraie expérience de lecture peut se lire comme un roman d’un moi divisé et torturé. Tant également l’écrivaine réussit à nous attacher à son univers personnel où rôdent autant l’asphyxie qu’un intense désir d’exaltation. Ardente et solitaire
On peut lire ce livre à différents niveaux. Il y a l’histoire d’une jeune femme ardente, assoiffée d’amour, mais solitaire, qui pressent qu’une libération l’attend dans les effusions de l’éros. Mais celui-ci, oscillant entre attirances masculines et féminines, semble la narguer et se dérober. Convaincue comme les surréalistes que le plaisir est à trouver dans la transgression, l’infortunée se voit, impuissante, gaspiller « le don du sexe » qui lui appartient en propre. Cependant qu’à lire les nom- breuses évocations des séances chez le psy, éclate comme une grenade tuméfiée l’évidence d’un manque criant d’amour. Crises d’angoisse, nausées, insomnie, rapports difficiles avec la mère (« celle qui a fait de mon enfance un labyrinthe de tristesse sans nom »), ce journal n’est pourtant que la chronique d’un état dépressif récurrent. On découvre aussi la lectrice passionnée qui lit sept à huit livres en même temps, s’emballe surtout pour Dostoïevski et Kafka qu’elle dévore pour s’apaiser. En parallèle à ce besoin vital de s’immerger dans l’imaginaire de ses écrivains favoris se déploie toute une réflexion sur le sens de l’écriture. Celle-ci perçue comme un moyen de combler une absence, mais aussi de donner un sens à la souffrance. Errante à Buenos Aires La force de ce journal, arraché à la douleur de vivre, est de maintenir au fil des pages le lecteur sous tension. L’histoire de cette destinée paraît certes scellée d’avance, sans espoir ou presque dès les premières pages. Or on ne perd rien de cette chronique annoncée d’un suicide. On y découvre à livre ouvert l’avancée d’une détresse, le mal-être d’un enfant du siècle rongée par l’angoisse. Alejandra en vient même à détester Buenos Aires où elle se sent comme une juive errante, obligée de cohabiter avec des « voisins vulgaires et bruyants ». Incurable, malgré les bons soins du Dr Pichon Rivière, à la foi haï et aimé, le cancer de la dépression finit par l’emporter. Au point de donner ici à l’épouvante de la mort un visage aussi concret que saisissant. Et pourtant malgré les ténèbres qui hantent ces pages, des éclairs surgissent, reviennent avec insistance comme le rappel d’une autre fin possible. À travers la révélation d’un visage ou d’une musique qui feraient sentir, « un jour peut-être qu’être sur terre est une belle chose ». Mince espoir brisé à tout coup par la fadeur de la vie courante. Alain Favarger, La Liberté, 14 août 2010
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Alejandra Pizarnik, Journaux Collection Ibériques, Présentés par Silvia Baron Supervielle traduits par Anne Picard 320 pages 2010 ISBN : 978-2-7143-1028-6 22 Euros |
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