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Harry Laus (Brésilien), Journal absurde, collection Ibériques, éditions José Corti.
"Je cache aux autres mon grand rêve, en partie parce que je doute moi-même de ma capacité à devenir écrivain, mais surtout parce que j'estime qu'on ne comprendrait pas l'absurdité de mes ambitions. Quant aux cadets, peut-être faut-il considérer la hiérarchie militaire comme un facteur d'éloignement. Pourtant on sait que je m'emploie à abolir cette distance, en leur accordant la plus grande liberté de parole, afin de mieux sonder et comprendre leurs réactions. Mais je tiens la littérature si bien cachée, si bien à l'écart de ma vie active, en la refoulant au fond de moi en partie pour cacher la timidité de mon approche , que j'annule ainsi presque entièrement la possibilité d'être pris pour un écrivain.
Aucun de mes collègues et futurs collègues n'associera le mot de littérature à mon nom. Le mot de libertinage, ou un autre plus vulgaire, restera lié pour toujours à la définition de ma personnalité. Car l'intempérance a été la seule solution que j'aie trouvée pour vivre moins en désaccord avec la vie militaire. Par malheur, j'y ai trouvé quelques satisfactions, tout en reconnaissant que ce n'était pas une solution intelligente car, pour éviter un comportement impossible, je tombe dans un autre parfaitement insolite. Telles sont quelques-unes des raisons pour lesquelles le titre de "Journal absurde" conviendrait bien à ces notes. (15 novembre 1951)"
Treizième dune famille de seize enfants et orphelin, par décision de son frère aîné, Harry Laus est entré dans larmée en 1941 à lâge de 18 ans, et nen est sorti quen 1964, avec le grade de lieutenant-colonel. Lécriture du Journal absurde, de 1949 à 1959 (avec une interruption de 1954 à 1958), témoigne des étapes, souvent éprouvantes, de son évolution psychologique et artistique dans le métier des armes, quil assume avec un mélange de désespoir et de conscience professionnelle.
En autodidacte, Harry Laus développe sa formation intellectuelle. Malgré la vie de caserne et de manuvres, il découvre Cervantès, Kafka, Dostoïevski, Tolstoï, Gide, Martin du Gard, Rilke, etc. Parallèlement, il explore sa vocation littéraire, qui deviendra publique à partir de 1953. Dans lhostilité et la clandesninité, donc dans la violence, il tente dassumer son appartenance à " lespèce " (cest son propre terme) homosexuelle.
Claire Cayron
Les Jardins du colonel, seul roman de Harry Laus, sont publiés conjointement à ce Journal.

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Près de vingt minutes à tuer des cafards à ma nouvelle adresse : Rua Delamare, 1325.
Le colonel est rentré de permission et sa première mesure a été de me supprimer l'avantage d'habiter à l'Infirmerie, gratuitement. Motif : il a dû déplacer récemment quatre aspirants qui ne se conduisaient pas bien :
Ils se montraient à la fenêtre torse nu. Comme ils sont encore affectés ici, je n'ai pas voulu créer d'injustice.
Ma nouvelle résidence est une chambre très haute de plafond. Sans fenêtres. Une porte d'au moins quatre mètres de haut ouvre directement sur la rue ; une autre, au fond, donne sur une cour fermée où a été construit un appentis pour les douches et les installations sanitaires. Paysage : en levant les yeux, un coin de ciel.
Le matin, des soldats sont venus faire le ménage, l'après-midi le déménagement et le rangement. Finalement aujourd'hui, 12 mars, est arrivée ma malle envoyée par avion le 22 février dernier. J'ai acheté une armoire, un lit, une chaise, une corbeille à papiers et, avec la petite table fabriquée par le caporal charpentier de la caserne, je suis bien installé. Détail luxueux : au pied du lit, un tapis rectangulaire en peau de chèvre, acheté au marché bolivien.
Quels tapages nocturnes devrai-je supporter ? À l'Infirmerie, c'était le meeting des chiens sur le terrain vague près de la fenêtre. Ici, à deux pâtés de maisons du centre, je serai peut-être plus tranquille.
Il y a encore des cafards. Deux d'entre eux conversent près de la radio et un autre court sur le drap. Dans la salle de bain, il y en avait au moins vingt ; dans le carton d'emballage de la radio, encore autant. Et les fourmis ? Je ne sais quel moyen de communication elles utilisent mais, autour d'un cafard écrasé, immédiatement une centaine d'entre elles apparaissent. Il y en a de microscopiques et jaunes les 'fourmis de défunt', à Santa Catarina et d'autres noires, grosses, visibles à trois mètres.
Je dois aussi compter avec la compagnie des araignées. Soudain, elles se sont vues privées de leurs toiles mais, sans perte de temps, l'une d'elle a installé une nouvelle liaison, entre la lampe de chevet et le réveil. Identification de deux espèces : corps svelte et pattes immenses, et grosses à pattes courtes. (1959)
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Aujourd'hui, deux cafards seulement. Ils sont arrivés par des voies opposées, et sont passés sans me prêter attention.
L'un a glissé derrière la malle et, imprudemment, s'est vu coincé contre le mur. Le sang blanc a giclé loin. L'autre a poursuivi sa marche indifférente jusqu'au tuyau du lavabo, dans la cour. Il s'est arrêté près d'un petit tas de poudre bleue et, attiré par la saccharose, a mangé goulûment. Je n'ai pas eu le courage d'attendre l'action du poison et, avec ma chaussure, j'ai recouvert l'animal et la petite montagne bleu-de-prusse. (1959)
La démarche est la suivante :
D'abord se montrer sympathique, tolérant, compréhensif, pour gagner l'estime, la confiance, l'amitié (et plus cest général mieux cest, pour un climat aussi propice que possible).
Ensuite, suggérer par des gestes et des mots voilés quelque sentiment caché. Ici, la prudence n'est jamais superflue. Plus elle est précise et mieux c'est. Bientôt surgissent des réactions chez l'interlocuteur qui, selon l'intelligence à laquelle on a affaire, peuvent signifier curiosité ou similitude. Au début, sauf si la similitude est rapidement découverte, les réponses obtenues ne doivent pas être totalement prises en compte, car l'assentiment relève plutôt de la courtoisie, du respect ou de lincompréhension. Le danger de cette phase est extrême. On peut se compromettre irrémédiablement, car l'attirance exercée est grande. Dailleurs quand le sentiment est plus fort que le calcul, presque toujours on est perdant.
La troisième étape est l'aveu, plus ou moins direct, toujours entouré d'agissements opposés afin de laisser planer un doute sur l'intention. Quand ladversaire estime que le coup final va être porté, il faut le différer. À ce moment-là, c'est évident, le calcul doit être plus fort que le sentiment. Et il l'est aisément, car on redoute les réactions possibles.
Jusqu'à ce point, si la démarche n'a pas donné de résultat ce qui est facile à savoir : il suffit d'un certain sourire ou d'un mot vulgaire (et les mots vulgaires expriment toujours des sentiments vulgaires : seuls ceux qui ont une certaine élévation d'esprit parviennent à purifier dans l'expression leurs sentiments les plus intimes) sans résultat, donc, la démarche connaît un complet renversement. Un sentiment de perte, de dommage, se fait jour. Une douloureuse sensation d'échec.
À ce stade, le péril est imminent : la carie a atteint le nerf, qui est à vif. Le besoin de vengeance grandit ; on a envie de blesser celui qui nous a offensé (de notre point de vue). On perçoit l'ironie, le mépris, et on veut rendre la pareille. Mais notre ironie est plutôt artificielle, intellectuelle, à effet ; une ironie visant à provoquer une réaction qu'on en arrive à souhaiter, dans un élan d'autoflagellation. Quant au mépris, il est tout à fait vain et hypocrite. Une fois de plus, on est dans la contradiction : l'ironie nous conduit au regret ; le regret à un geste de tendresse.
Alors, tout est pratiquement compromis. Plus rien ne dépend de nous. La solution de tout cela incombe à l'adversaire. Il décidera de notre avenir : nous ne sommes plus que des marionnettes, des poupées de chiffon, ridicules.
Enfin, c'est l'envie de fuir, pour suivre encore une fois la même démarche
(2 décembre 1952)
Il me semble que ma correspondance, écrite du temps de l'École militaire, et durant l'année sans pareille passée à Natal, serait un guide sûr pour l'interprétation de ma pensée, de son évolution, des problèmes qui me préoccupaient et m'absorbaient le plus intensément à cette époque. Je me souviens que les lettres envoyées de Rezende ont cessé peu à peu d'être descriptives comme l'avaient été celles envoyées de l'École préparatoire de Porto Alegre pour exprimer mes réactions en présence d'un événement, ou chercher à montrer des aspects plus intimes de moi-même, et souvent mes pensées les plus secrètes. Principalement les lettres à ma sur Cora. Je me souviens que je n'exposais pas clairement la situation ; j'étais délibérément obscur, et triste et tragique, par besoin et par nature ; ma sur était donc souvent préoccupée. Mais elle aussi avait ses problèmes et recourait à moi, et nous nous consolions mutuellement.
Quand nous nous sommes retrouvés, ici à Porto Alegre, pour enfin vivre ensemble, j'ai eu envie de relire ces lettres afin de mieux me situer face aux événements passés, à une époque si différente de l'actuelle. Je voulais dessiner une sorte de courbe sentimentale, vérifier s'il y a eu quelque évolution de ma pensée, et la solution de quelques problèmes : je voulais avoir objectivement devant moi un peu de mon passé, puisque j'avais perdu mon autobiographie sentimentale et ingénue. Mais à ma grande surprise et déception, j'ai su que mes lettres avaient été déchirées et brûlées lors de la préparation des bagages pour le déménagement de Tijucas à Porto Alegre. Cora avait pensé : "Puisqu'on va vivre près de lui, ce n'est pas la peine de les garder". Et voilà : rien à faire pour retrouver une approche objective du passé.
Les lettres sont, en certains cas, comme les notes prises sur un sujet que l'on souhaite développer plus tard, et qui nous aident, en limitant l'effort de mémoire. Dans une tentative de reconstitution des faits, l'importance d'une présence est indiscutable. Présence de choses ou de personnes, et en l'absence de ces dernières, les lettres sont les meilleurs témoins.
Parfois, en repassant à l'endroit où s'est déroulée telle scène, tout nous revient, aussi lumineux et poignant qu'autrefois. Alors, selon la nature du souvenir, avec le temps notre affliction se fait plus grande ; se fait plus présent ce qui nous a poussé à agir de telle manière, et la douloureuse sensation d'irrémédiable. D'autres fois, en revoyant les lieux de notre enfance, les lieux signifiant pour nous une nouvelle expérience ou la découverte d'une nouvelle sensation, c'est comme si nous avions gardé un sourire aux lèvres. Alors on est saisi par le ravissement et la tendresse et on perd la notion de ses propres pas ; c'est un peu comme si on était sur un nuage ou glissait sur les eaux, peut-être porté par un grand et beau cygne un sentiment indéfinissable, tout compte fait, pareil à un rêve. Tel est le passé qui revient de l'enfance, l'enfance innocente et sacrée dont il faut se séparer le plus tard possible : tant qu'elle est en nous, il existe une possibilité de salut. (9 juillet 1950)

On imagine, à lire le Journal absurde, que Harry Laus tint durant dix ans, de 1949 à 1959, alors qu'il exerçait de caserne en caserne, le courage qu'il dut chercher en lui pour se lancer dans [un] aveu si direct. L'essentiel du Journal est consacré à des commentaires de lecture : Dostoëvski surtout, mais aussi Kierkegaard, Hesse ou Ibsen. Mais Harry Laus tente de s'expliquer les idéaux, "d'u heune homme médiocre" et aussi "cette terrible différence entre [sa] vie intérieure et [sa] vie extérieure." (...)
Observateur impitoyable de l'homme du commun qu'il aura toyé toute son existence, en se soumettant à la oi du mensonge et de la comédie sociale, il offre, en même temps, une vue sur l'atelier d'un écrivain frustré, mais au fond très déterminé. (...)
Il recourt parfois à l'anglais et au français pour voiler des confessions qu'il craint trop directes, tout en déplorant que son nom risque d'être plus attaché au "libertinage" qu'à la littérature. Il se trompait.
René de Ceccatty, Les Silences du colonel Laus, Le Monde, 12 mai 2000.

 
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