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Harry Laus, Les Jardins du Colonel, collection Ibériques, éditions José Corti.
Après les deux recueils de nouvelles Bis et Sentinelles du néant de lécrivain brésilien, découvert et traduit par Claire Cayron et publiés par Corti, voici un récit insolite comme seuls les sud-américains savent en imaginer.
Le Colonel a trois jardins.
Lun, potager, pour cultiver des choses vivantes dont lexistence lui tient compagnie.
Lautre, de papier, pour faire vivre une épouse et un fils.
Le troisième est un jardin secret, condamné par lintolérance dun billet et hanté par le fantôme dun motocycliste.

En quelques minutes, le Colonel put enlever sa veste et se mettre à l'aise pour fuir la chaleur. Le voyage en bus de Florianópolis à Porto Belo avait été inconfortable : sueur coulant dans le dos, chemise collée au dossier du siège. Il n'avait rien fait d'autre, pendant l'heure et demie du trajet, que penser à lui-même, aux progrès du livre auquel il travaillait, aux trois paquets qu'il portait dans son sac avec d'autres achats.
Il ouvrit le petit portail en bois, descendit les quatre marches de briques et s'abrita du soleil à l'ombre de la terrasse. La chemise ouverte, les pans hors du pantalon, il s'assit sur le fauteuil à bascule, et savoura l'air frais qui touchait sa poitrine. Le petit jardin gazonné, des touffes de samambaias encadrant les marches, deux palmiers royaux encore jeunes, un flamboyant vierge de fleurs accompagnaient, du côté de la terrasse, les lianes d'une gibóia rapportée de Joinville et qui grimpait le long de l'un des piliers ; autour de l'autre, les tiges d'une "guirlande de veuve" chargées de grappes mauves. Près du mur, une haie vive d'hibiscus rouges cachait presque complètement la rue. On n'arrivait pas à reconnaître les rares personnes qui passaient, et le roulement des voitures, rares elles aussi, ébranlait cet étrange tableau, mêlant le feuillage aux teintes des fleurs.
Derrière le fauteuil lentement balancé, la maison. Même sans regarder la porte, le Colonel savait par cur ce qui l'attendait à l'intérieur. Ouvrir sa chemise et s'asseoir ici, sous prétexte de la brise, était une façon de retarder l'entrée. La souffrance commençait avec le bruit de la clef dans la serrure. Un pincement au cur. Vitres baissées, persiennes closes, la pièce serait dans la pénombre. De l'avoir accompagné dans les différentes villes où il était passé, les pièces du mobilier pourraient évoquer d'autres décors. Pas tous les meubles, naturellement. Tous ne pourraient pas reconstituer les embardées de sa vie, du grade de lieutenant à celui de colonel. Certains dataient de Juiz de Fora, d'autres de Natal, de Porto Alegre, de Corumbà, de Rio de Janeiro, au fur et à mesure de l'agrandissement de sa maison, du besoin de confort, de l'irrésistible besoin de posséder. Par exemple la petite table à dessus de marbre reposant sur un tronc d'arbre lisse, planté sur un trépieds en fer forgé terminé par des sphères. Il avait eu du mal à l'acquérir dans un bar de Lapa, à Rio ; finalement, le patron avait accepté de l'échanger contre une table en fonnica. Ou encore le petit banc de Minas, en bois de jacarandà "Il a servi à des esclaves au XVIIIe siècle" avait garanti le vendeur de Juiz de Fora. Sans doute n'était-il pas aussi ancien et n'avait-il servi à aucun esclave, mais il était si commode et plaisant que le Colonel n'aurait pu s'en passer pour s'y asseoir quand il chaussait ou déchaussait ses brodequins de lieutenant, ses bottes de capitaine et de major, ses souliers d'aujourd'hui et de toujours. Dans la semi-obscurité de la salle, les dos des livres perdaient leurs couleurs et leurs titres, et il pourrait les imaginer tous : ceux qui l'accompagnaient encore ceux qu'il avait prêtés et qu'on ne lui avait jamais rendu ceux qu'il avait perdus dans les déménagements et les voyages de mutation à travers le Brésil tous nécessaires pour un simple mot qui s'était perdu avec eux, une idée qui lui en avait suggéré une autre et qu'il ne se rappelait plus.

Reflets dans un il d'or. C'est au roman de Carson McCullers que l'on pense en lisant Les jardins du colonel. Un militaire vieillissant aime les garçons. (...)
Harry Laus aura attendu d'avoir la soixantaire pour donner libre cours à des fantasmes longtemps retenus. Une notoriété grandissante, l'appui de la traductrice, admirable, Claire Cayron, l'ont encouragé. Et, comme le roman de Forster, Maurice, c'est à titre posthume que paraît cette brêve fiction qui exprime ce qu'il y a de plus secret chez cet écrivain si singulier. (...)
L'unique roman de Harry Laus ne se résume pas à la simple révélation d'une homosexualité qui transparaissait déjà dans son journal. La structure subtile de la narration met en écho le portrait d'un écrivain dillettante, double de l'auteur et lui-même militaire, et celui de son personnage. (...)
Par un troublant effet de miroir, Harry Laus montre son double doutant de lui-même et reportant toute son ambition sur son personnage.
René de Ceccatty, Les Silences du colonel Laus, Le Monde, 12 mai 2000.
Le talent de Harry Laus est de mêler si subtilement sa propre existence, celle du narrateur qui rêve d'écrire, et celle du héros dont la vie est racontée, que le lecteur voyage de l'une à l'autre sans le moindre soubresaut. Construit avec un grand sens de l'écononmie et une fluidité naturelle, ce roman est aussi une réflexion sur l'écriture.
Denis Wetterwald, Le Sabre et la plume, Politis, 4 mai 2000.

 
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