Leopoldo Brizuela, Angleterre, une fable
     Collection Ibériques, Corti, septembre 2004.
    
     (Ce livre a été sélectionné par la FNAC : rentrée 2004)

    Angleterre nous raconte la vie quotidienne d’une troupe de théâtre, celle du Great Will, ses grandeurs et ses misères, ses moments de joie intense et ses phases de découragement. Une multitude de personnages le traversent, de l’excentrique Comte Lord Axel approvisionné en drogue par un Russe incorporé à la troupe mais qui n’a rien de la noblesse d’un Capitaine Fracasse, à Sir Gielgud, le régisseur qui tient la chronique de la troupe. Ils partent jouer aux quatre coins du monde, l’Amérique, les îles, dont celle du Waichai, au sud de la Terre de Feu, où Shakespeare va chercher le nom de son destin.
Mais ce n’est pas là tout l’intérêt de ce roman. Il passe dans Angleterre, le souffle d’une écriture puissante, qui traverse les genres et les époques et mêle avec bonheur les personnages réels tels que Shakespeare, la mécène Lady Ottoline, qui fit partie des proches de Virginia Woolf et de son cercle de Bloomsbury, et fictifs tels que la Comtesse de Broadback qui dédie sa vie à Shakespeare, propriétaire et administratrice de la troupe The Great Will, qu’elle emmène contre vents et marées, au sens propre du terme, aux quatre coins du monde sur le bateau de la Compagnie Almighthy World. Brizuela évite l’écueil du roman historique, car Angleterre est aussi et surtout une fable, en toute liberté.

     Ce roman magnifique de Leopoldo Brizuela a obtenu le Prix Clarin du roman en 1999.

    
    Leopoldo Brizuela est né en 1963 à La Plata, province de Buenos Aires. Romancier, poète et traducteur, il a publié quatre ouvrages (deux romans, un recueil de poèmes et un ensemble de nouvelles) et a édité quelques anthologies. Inglaterra. Una fabula est édité en Argentine, en Espagne, au Portugal, au Brésil et en Allemagne. Les éditions Corti prépare la traduction de son recueil de nouvelles : El placer de la cautiva (Le Plaisir de la captive).


    

    




     À l’extrême sud de l’archipel de la Terre de Feu, aussi loin dans le sud qu’il est permis d’aller en ce monde, il existe une petite île, rocheuse et désolée, que les marins appellent « l’île du Waichai ».
     L’île se situe au choc de deux océans. Depuis les falaises de la côte est, fouettées par l’Atlantique, une ria étroite se fraye un passage jusqu’à la crique exiguë où, à l’abri de trois collines et au bord d’un ruisseau, se dresse un gîte solitaire. Avec sa maisonnette de bois bâtie sur pilotis, sa baraque sur l’arrière et sa chapelle, il évoque l’un de ces nombreux refuges par lesquels les empires marquaient leurs confins, et que même un siècle entier d’abandon et de tempêtes n’est parvenu à rendre moins hospitaliers. Au long des hivers sans fin, la crique est une conque de neige où s’apaise la tourmente ; au retour du printemps, quand ce qui n’est point pierre est branche sèche, elle est un nid immense en attente des premières volées.
À l’entour de l’« hôtellerie » il y a des bornes et des écriteaux qui rappellent l’époque mythique où des navigateurs de toutes les nations, emportés par le même rêve, entraient en ces parages, cinglant vers le cap Horn. Mais rares sont aujourd’hui les voyageurs nuitant sur l’île dans l’attente de la goélette d’Ushuaia, qui de temps à autre fait escale ici avant de s’enfoncer dans le labyrinthe d’îles et de canaux. Waichai, son unique habitant et virtuel propriétaire, est l’un des derniers survivants des tribus décimées au début du siècle, et les voyageurs supposent, au reste, qu’il préfère sa solitude à la compagnie d’un quelconque « homme du Nord ». Et cependant, lorsque les hommes d’un navire affalent une chaloupe, le vieil Indien sort de sa maisonnette en claudiquant, se plante sur la plage et, prenant la pose d’une vigie, il paraît guetter un visiteur de la plus grande importance.
     Il se peut — supposions-nous, tandis que nous ramions entre les escarpements rocheux — que la vieillesse ou la maladie lui font désirer la compagnie de ses anciens ennemis. Ou bien — pensâmes-nous, quand finalement notre canot atterrit sur le matelas de tourbe et que Waichai vint nous haler vigoureusement par la proue afin de nous amener sur le sable sec –, l’âge le contraignant à remonter le fleuve des souvenirs, il se sent de connivence avec les visiteurs étrangers d’aujourd’hui, gens qui ne s’intéressent au présent que pour y déchiffrer le passé : naturalistes, paléontologues, exilés ou, comme nous, chercheurs d’histoires.
     En vérité, dès l’instant où nous mîmes pied à terre son attitude fut cordiale bien que réservée, comme s’il avait reconnu en nous une urgence qu’il fallait respecter. Sans dire mot, il nous guida à travers un jardin ensemencé depuis peu et nous fit entrer dans la maisonnette ; il alluma un méchant crasset, dressa une table austère et nous servit le repas selon l’usage expéditif du bord : brouillade de corned-beef, pommes de terre et oignons, et une plantureuse dame-jeanne de snap ; il prit sur une étagère draps et couvertures, après quoi il nous laissa seul dans la pénombre, comme s’il voulait que les objets nous contassent leur histoire, l’incroyable et triste histoire dont seules les légendes nous parlaient jusqu’à ce jour, et que je veux maintenant relater dans ce livre.





     

     Bruit et fureur
     Brizuela met en scène les tribulations de Shakespeare en Terre de Feu.
     «Et tandis que la Comtesse entrait en scène, il fallut maîtriser la Naine enfumée qui se colletait avec une bande d'ivrognes l'ayant insultée depuis les places d'honneur et dont il s'avéra qu'ils étaient les meilleurs amis du fils pédéraste de Gomez – de la firme Gomez & Gomez.» Voilà un livre bien étrange, à la gloire du théâtre et du seul qui vaille, celui de Shakespeare. L'Argentin Leopoldo Brizuela construit la saga hallucinée d'une troupe qui tient autant du théâtre que du cirque et qui depuis des générations est vouée au service du grand Will. La troupe s'appelle d'ailleurs le Great Will et représente «le dernier et le plus vivant bastion de la légendaire Compagnie des Chevaliers de la Rose, née dans une cour de province pour égayer une princesse enfermée dans un donjon, et que Merlin le magicien lui-même n'avait pu libérer de sa mélancolie».
     Le Great Will parcourt le monde en bateau et à l'occasion des festivités du canal de Panama, franchit même l'Atlantique et se lance dans une tournée qui le mènera aux confins du monde connu, conduit par la gardienne du temple, la comtesse Broadback. Une inspirée pas loin de se prendre pour Shakespeare et à laquelle rien moins que la Terre de Feu sera nécessaire pour aller au bout d'une quête shakespearienne entre toutes: «trouver le nom de son destin». Sous-titré «une fable», Angleterre (Inglaterra, una fabula) est sans doute plus que cela, un poème qui s'acharne, – même si le Great Will vogue vers «la plus singulière des catastrophes» –, à conserver foi en ces passeurs qui mettent en mots des histoires «s'apparentant à l'une ou l'autre des images qui incarnent la Parole de Dieu: alors seulement nos limites cessent d'être le vide pour se convertir en un silence qu'auscultera le poète qui viendra après nous». Même si Dieu s'appelle Shakespeare et même si le temps était venu où l'on ne montait «plus désormais que de stupides comédies qui présentaient la nature comme un jardin au service de Messieurs les bourgeois et de leurs séides, comédies qui non seulement les autorisaient, mais leur apprenaient à détruire».
     Laurent Nicolet, Le Temps, Genève, Samedi 11 septembre 2004

      "Le bout du monde : un îlot rocheux au bout de l'archipel de la Terre de Feu, le point extrême qu'atteignent les oiseaux au cours de leur migration vers le sud, un endroit magique où ils reçoivent dans un langage connu d'eux seuls des instructions pour le voyage de retour. Comment un bateau chargé d'acteurs shakespeariens est-il venu s'échouer là au début du XXe siècle ? Et qui pouvait bien s'intéresser au théâtre dans ces confins de la Patagonie ?
     (...) Angleterre est une fable étrange, riche de significations multiples, y compris sur le plan politique puisque cet îlot rocheux sur lequel un romancier argentin fait échouer une troupe anglaise, n'est pas très éloigné des îles malouines."
     Revue de la rentrée littéraire Fnac 2004.

     "Dès les premières pages, j'ai été emmenée dans un autre univers. Art du récit, beauté du style, poésie…, tout y est !"
    Emmanuelle Saintin, Lille.

     « Angleterre, une fable », roman plein de fougue de l'Argentin Leopoldo Brizuela, est une étreinte passionnée du monde, de la langue et des grandes oeuvres littéraires qui les inventent . Marier Shakespeare à Jack London, l'Angleterre à la Terre de Feu, le romanesque au poétique : ce dangereux pari, l'écrivain argentin Leopoldo Brizuela l'a réussi. Son premier roman traduit en français est un coup de maître plein de fougue, une étreinte passionnée du monde, de la langue et des grandes oeuvres littéraires qui les inventent. Vaste conte, roman historique et odyssée à part entière, Angleterre, une fable sonde le coeur de la culture occidentale et de son empire.
     (...) Pour se lancer tête baissée, à 36 ans, vers les grandes œuvres et les grands espaces dans un second roman, il faut avoir la plume bien trempée. Angleterre tient le cap de ses promesses, fermement, malgré un récit foisonnant de péripéties souvent burlesques, une chronologie chahutée, un phrasé complexe qui s'enroule, s'amplifie et se prolonge, entre images baroques et romantiques. La cadence méticuleuse des phrases lui donne son caractère et son souffle épiques. Le jeu malicieux sur les différentes langues du roman – anglais, espagnol – montre l'amour irrespectueux que Brizuela, par ailleurs traducteur, porte au langage. Et, surtout, l'Argentin assume totalement la dimension légendaire de son roman historique. Il ne montre pas, il évoque.
     Fabienne Dumontet, Le Monde des livres, 17 décembre 2004.

     Hymne à la liberté, liberté de créer, d’interpréter, de vivre tout simplement, tel est le fil conducteur d’Angleterre, une fable, roman dense et touffu de Léopoldo Brizuela, publié en 1999 en Argentine et aujourd’hui traduit en français. Si Shakespeare joue un rôle majeur dans cette fable, c’est qu’à travers son œuvre Léopoldo Brizuela redonne une vigueur toute primitive à la recherche du destin que chacun tente de maîtriser. Le nom de mon destin ? Voilà bien l’interrogation de bon nombre des personnages réels ou fictifs qui se croisent depuis l’époque de Merlin le Magicien jusqu’à ce début de XXe siècle, dans les missions religieuses installées tant bien que mal en Patagonie.
     On est un peu dérouté au début de la lecture par ces va-et-vient temporels des trois premiers actes du récit mais la puissance des personnages et leur parcours épique nous forcent à les suivre à travers les pérégrinations d’une troupe de théâtre dévouée corps et biens à l’œuvre du grand William Shakespeare. Traits d’union entre ce passé théâtral, dans tous les sens du mot, et la réalité bien cruelle des peuples de la Terre de Feu, Ona et Yaghan, le “sauvage” Caliban de La Tempête de Shakespeare nous propulsent brusquement dans 1’horreur de la disparition violente de ces habitants originels de l’extrême sud patagonien. L’image de ce Caliban se coupant lui-même la langue pour ne pas parler devant la cour du roi d’Angleterre où on l’exhibe comme une bête curieuse, fait écho à l’envie de révolte des peuples indigènes face aux irruptions brutales des chercheurs d’or, des éleveurs de moutons et des missionnaires occidentaux de toutes nationalités qui affluent vers ce bout du monde.
     (...) À travers des siècles pourtant bien éloignés de ce début de millénaire, ce sont les interrogations profondes de chaque être humain qui jaillissent de ces très belles pages de la littérature sud américaine, décidément foisonnante pour notre plus grand bonheur.
Leerlo o no leerlo ? La réponse est évidente: il faut lire ce roman de Léopoldo Brizuela.
     Alain Valadon, Espaces Latinos n° 219 – janvier 2005
 







Traduit par
Bernard Tissier
408 pages
2004
ISBN : 2-7143-0845-7
21 Euros