Maria Zambrano, L'Homme et le divin
     Collection Ibériques, Corti, 2006.

    L’homme et le divin est un livre central dans l’œuvre de María Zambrano.
     Commencé en 1948 et terminé, pour sa première édition, en 1951, le livre se présente comme une suite d’essais articulés autour d’un thème central : celui des rapports de l’homme au sacré et au divin dont la perte progressive, jusqu’à aujourd’hui ne nous a laissé que son absence.
     Qu’est-ce que le divin ? Pour le comprendre, il faut recourir à une sorte de fable qui nous est racontée dans le premier chapitre du livre, « La naissance des dieux ». À l’origine, l’homme se trouve jeté dans un espace non pas vide mais plein parce que peuplé de forces obscures dont il se sent la proie. Les choses n’existent pas encore, ni la nature, ni le monde, mais un grouillant, un obsédant « il y a ». Cet univers de la nuit et de la terreur originaires, où tout est en quelque sorte imbriqué, où l’espace et le temps n’existent pas encore, María Zambrano l’appelle le sacré.
     Ce livre est, indissolublement, une grande aventure d’écriture et de pensée. Puisque écrire et penser sont inséparables. « … On ne peut être grand philosophe ou philosophe sans être un grand écrivain» écrit María Zambrano de Max Scheler ; la remarque vaut également pour elle. Les œuvres véritables n’étant pas soumises au temps puisqu’elles créent leur propre temps à partrtir de l’événement de leur apparition, on souhaite que L’homme et le divin puisse enfin avoir en France l’accueil qu’il mérite et que son auteur aurait souhaité plus précoce et que Camus, Char comme Cioran avaient appelé de leurs vœux.
     Jacques Ancet


     « C’est que les rapports premiers, originaires, de l’homme et du divin ne sont pas du domaine de la raison mais du délire. Et la raison canalisera le délire en amour » : c’est ainsi que commence la longue relation entre l’homme le divin.


    Maria Zambrano est l’une des figures les plus importantes de la philosophie espagnole du vingtième siècle. Disciple d’Ortega y Gasset lors de ses études de philosophie à Madrid, elle connaît l’exil de 1939 à 1982, (Amérique du Sud – en particulier à Cuba –, Europe). Un premier volume de ses œuvres complètes a paru en Espagne en 1971, elle a reçu le « Prix Cervantès » pour l’ensemble de son œuvre en 1988.
     Après Les Rêves et le temps, Poésie et philosophie et Apophtegmes, nous poursuivons la publication de son œuvre par son livre somme : l’Homme et le divin dans lequel la philosophe retrace, depuis la naissance des dieux jusqu’aux temps nietzschéens de la mort du dieu unique, la relation de l’homme au divin Sa réflexion est objective – c’est-à-dire sans croyance ou athéisme personnel – et portée par un style d’une étourdissante précision, mais toujours poétique.

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     Intoduction de Maria Zambrano (extrait)
     Il y a fort peu de temps que l’homme raconte son histoire, étudie son présent et envisage son futur sans tenir compte des dieux, de Dieu, de quelque forme de manifestation du divin que ce soit. Cependant cette attitude est devenue si habituelle que, même pour comprendre les temps où il y avait des dieux, nous devons nous faire une certaine violence. Car le regard que nous jetons sur notre vie et notre histoire s’est étendu sans autre forme de procès à toute vie et à toute histoire. Ainsi, nous prenons uniquement en compte le fait qu’à d’autres époques le divin a fait intimement partie de la vie humaine. Et, bien sûr, cette intimité ne peut être perçue à partir de la conscience actuelle. Nous acceptons la croyance – le « fait » de la croyance –, mais il nous est difficile de revivre cette vie où la croyance était, non pas une formule figée mais un souffle vivant qui, sous des formes multiples, indéfinissables et insaisissables pour la raison, portait la vie humaine, l’illuminait ou la plongeait dans le sommeil, l’emportant dans des espaces secrets, engendrant des « expériences » dont nous trouvons l’écho dans les arts et la poésie, et dont la critique a peut-être donné naissance à des activités de l’esprit aussi essentielles que la philosophie ou la science elle-même. Seuls les « romanciers » audacieux ou les penseurs ambigus ont pénétré, en l’imaginant de leur point de vue particulier, dans cette vie vécue à la lumière et à l’ombre de dieux maintenant enfuis. Quant au nôtre – notre Dieu –, on le laisse exister. On le tolère.
     Ainsi nous ignorons des phénomènes profondément significatifs, en les réduisant à un nom, en les considérant comme un fait et en cherchant tout au plus leur explication dans les causes que notre pensée actuelle considère comme les seules réelles, les seules capables de produire des changements : les causes économiques ou spécifiquement historiques. Mais, qu’est-ce que l’historique ? faudrait-il, avant tout, nous demander. Voilà justement ce qu’aujourd’hui nous nous demandons avec le plus d’inquiétude. Qu’est-ce que l’historique ? Qu’est-ce qui, à travers l’histoire, se fait et se défait, s’éveille et s’assoupit, apparaît pour disparaître ? Est-ce quelque chose de toujours autre, ou quelque chose de toujours identique sous chaque événement ?
C’est Hegel qui donna forme plutôt qu’à la question, à la réponse. Car il conçut l’histoire comme une vicissitude nécessaire, inexorable de l’esprit. Et ce ne fut pas le philosophe rationaliste, mais le chrétien assoiffé de raisons philosophiques – désireux de voir se déployer en raison sa foi initiale – qui le conduisit à son idée selon laquelle c’est l’« esprit » qui se déploie dans l’histoire, qui se manifeste, se nie, se dépasse, en se réalisant ; le chrétien exigeant que toute la réalité en vienne à être justifiée par l’esprit créateur. La réalité ne pouvait être la nature créée et produite une fois pour toutes, mais cette autre réalité dont l’homme est porteur, dont l’individu est le masque qui l’exprime et, en même temps, la contient ; masque qui se sacrifie en jouant son rôle pour ensuite disparaître. C’est ainsi que son christianisme dut aboutir à cette idée si peu chrétienne, si païenne, selon laquelle l’individu est le masque du logos. Car, pour l’éviter, il n’avait que la voie de l’orthodoxie chrétienne : celle qui transporte l’événement ultime et décisif, son sens ultime, dans une autre vie. Dans le cas contraire, la pensée n’a d’autre chemin qui s’offre à elle que celui de la disqualification de l’individu en masque, en acteur de l’histoire, et celui de l’histoire elle-même comme dépositaire du sens.
     Cette situation que Hegel mena à son point le plus extrême, est la plus claire expression de la tragédie « humaine », de la tragédie de l’humain : ne pas pouvoir vivre sans dieux. Si l’on prend à présent ce terme de « dieux » au sens élémentaire d’une réalité différente et supérieure à ce qui est humain.




     Entre l’ombre et la lumière, il y a la clairière – une clarté filtrée, timide et courageuse, qui lutte contre les herbes mauvaises et les frondaisons, mais qui jamais ne s’épuise. Femme réservée et tenace, femme de l’errance et de l’espérance, femme du murmure et de la parole silencieuse qui porte parfois plus loin que le cri, María Zambrano ne peut avoir de demeure que là dans la « clairière du bois ». Elle s’y tient visible et invisible. Sa place même dans la philosophie contemporaine est toujours entre « l’obscur et la transparence ». Si elle figure désormais aux côtés des « grands d’Espagne », José Ortega y Gasset et Miguel de Unamuno, si elle est auréolée du prix Cervantès (1988), attribué pour la première fois à une femme pour une « obra de pensamiento », elle n’a cependant pas encore de reconnaissance universelle. Mais, de cela, elle ne se serait jamais plainte. « Passion incomplète », écrivait-elle, que celle de l’homme « qui n’a pas vécu un temps parmi les oliviers, loin de tout et sans ombre ».
De María Zambrano, outre l’Inspiration continue, un recueil composé par Jean-Marc Sourdillon, paraît aujourd’hui l’Homme et le divin, son plus grand livre (1955). Même si l’on tentait d’évoquer quelques autres figures féminines de la philosophie, d’Edith Stein à Simone Weil, et si, pour l’écriture, on songeait à Maître Eckhart ou à saint Jean de la Croix, on ne ferait pas disparaître l’impression de « dépaysement » que provoquent les ouvrages de Zambrano. On se sent même prêt à taire toute question, et à simplement entrer sur la pointe des pieds – comme pour ne point déranger quelqu’un qui prierait ou méditerait – dans une vie qui s’est faite philosophie et une philosophie qui s’est faite vie. C’est en effet à cette « philosophie vivante » qu’appelle María Zambrano. À une philosophie qui renoncerait à l’hégémonie de l’esprit, à la logique spéculative, à la géométrie et à l’illusion de plier à ses lois la réalité, qui tiendrait moins à démontrer ou à expliquer qu’à tenter de « toucher» les tréfonds de l’existence réelle, et qui, intégrant la poésie, l’âme et le corps, le « cœur », le « logos qui coule dans les viscères », se rendrait capable d’éclairer un tant soit peu les naissances incessantes par lesquelles l’homme, dans la souffrance et l’allégresse, le désarroi et l’espérance, la crainte de la mort et la joie de la vie, devient un homme. À une pensée exilée donc, une pensée sans maison, contrainte d’aller là où la « raison poétique » la porte.
     De l’exil – source inépuisable de réflexion, comme l’atteste l’Inspiration continue, où l’exilé est « le dévoré, dévoré par l’histoire » –, María Zambrano a une longue expérience. Née le 25 avril 1904 à Velez-Málaga, elle fait ses études littéraires et philosophiques à l’Universidad Central de Madrid, en suivant les cours de Javier Zubiri et de José Ortega y Gasset. Elle a 26 ans lorsqu’elle publie son premier livre, Horizonte del liberalismo. Elle collabore alors à de nombreuses revues, écrit sur Nietzsche ou Fichte, prépare sa thèse sur Spinoza, et – dans une Espagne où une philosophe était « une femme à barbe, une hérésie, une bête de cirque » – devient l’assistante de Ortega à la chaire de métaphysique. Mariée à l’historien Alfonso Rodriguez Aldave, secrétaire d’ambassade, elle s’installe à Santiago du Chili jusqu’en 1937. Ses écrits de l’époque, violemment antifascistes, sont ceux d’une Pasionaria. Participant activement à la lutte contre Franco, elle est chassée par le « vent de l’exil ». Elle reste hors de son pays de 1939 à 1984. Paris, Cuba, Mexico, Porto Rico, Paris encore, La Havane de nouveau, Rome, Genève… Durant ses pérégrinations, présentées comme autant de « claros », d’étapes existentielles du voyage de l’âme, elle écrit l’essentiel de son œuvre, sur les racines de la violence, l’agonie de l’Europe, Sénèque, Heidegger, Cervantès, Descartes, saint Jean de la Croix… – une œuvre de moins en moins politique et toujours plus engagée dans la quête de la « voz abismática », cette voix abyssale capable d’aller au fond des Enfers pour pouvoir remonter à la lumière. Amie d’Antonio Machado, d’Octavio Paz, de José Bergamin ou de Camilo José Cela, María Zambrano a connu Sartre et Simone de Beauvoir, et sa pensée a impressionné René Char, Cioran, Albert Camus. On dit que celui-ci, le jour de son accident mortel, avait dans sa voiture le manuscrit d’El hombre y el divino.
     L’Homme et le divin peut être considéré comme une « autobiographie de l’Occident », écrite à partir des rapports que l’homme entretient avec la vraie et fausse transcendance. Mais ce qu’il dit, le langage, technique et communicant, ne peut le dire : il ne s’entend que de la parole même, de l’écriture, de Zambrano. Une « sorte de fable » permettrait peut-être d’en faire retentir les premiers échos. « Au début était le délire…» Au début, avant même qu’il accède à la conscience, l’homme est muet, interdit, devant la Réalité – un Chaos primordial, un « il y a » massif et impénétrable, quelque chose d’antérieur aux choses, une « irradiation de la vie émanée d’un fond de mystère » : le « Sacré ». Dans cet univers de la nuit et de la terreur originaire, l’homme peu à peu parvient à ouvrir des brèches, par la poésie, qui invente les dieux, puis la philosophie – ou, si l’on veut, par la conscience, qui, opaque et massive, se « scinde » et devient réflexive. Dès lors, les dieux creusent des espaces dans le Tout, mettent de l’ordre, créent les choses, gouvernent. L’homme perçoit leur puissance, il s’en inquiète, prend peur, se sent épié et persécuté… Alors, il pense un Dieu unique, le fait Tout-puissant, mais se donne aussi les moyens de le penser, d’en interpréter les décrets, le transforme dans le Dieu-idée de la théologie, dans l’Esprit absolu, en décrète la mort. Et se déifie lui-même. Puis, ayant dévoré sa part de divin, l’expulse vers le monde, un monde absurde bientôt régi par des dieux d’occasion, l’État, le Marché, l’Objet, la Technique, le Progrès, le Futur… Ainsi, l’homme se retrouve nu et vide, exilé de lui-même – il a cherché si désespérément la lumière qu’il l’a trouvée crue et aveuglante, et a oublié que le mystère de son existence est dans l’« obscure clarté » de la clairière.
     
Robert Maggiori, Libération, 23 novembre 2006






Maria Zambrano, L'Homme et le divin
  

Traduit par
Jacuqes Ancet

2006
ISBN : 2-7143-0929-1

22 Euros




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