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LHeure du diable de Fernando Pessoa
.. Elle sarrêta. Puis elle se retourna pour exprimer son étonnement à son compagnon. Mais derrière elle, il ny avait personne. Seulement la rue, lunaire et déserte... .
Ainsi sachève la rencontre de Maria avec un curieux personnage, tout de rouge vêtu. Lenfant que Maria met au monde, quelques temps plus tard, garde lempreinte, irréelle et lunaire, de cette extase ou de ce rêve où le diable la entraînée. Entre la jeune femme et "léternel différent", le dialogue sengage. Dans cette longue conversation tout un univers se déploie lenvers du monde où limagination de lauteur, obstinément, tragiquement, se lance à la poursuite de linaccessible vérité.
Pèlerins du mystère et de la connaissance, les personnages mis en scène ne sont que les porte-parole de questions sans réponses. Une phrase résume lamère conclusion de ce voyage initiatique parmi lopacité et la splendeur des choses.
"LHomme est un animal qui séveille, sans quil sache où ni pourquoi..."
"Un bon rêveur ne se réveille pas. Je ne me suis jamais réveillé. Dieu, lui-même, je doute quil ne dorme pas."

Je suis le maître lunaire de tous les rêves, le musicien solennel de tous les silences. Vous vous souvenez de ce que vous pensez quand, toute seule, vous êtes devant un grand paysage darbres et de clair de lune ? Vous ne vous en souvenez pas, parce que vous avez pensé à moi, mais, je dois vous le dire, je nexiste pas réellement. Si quelque chose existe, je nen sais rien.
Les aspirations vagues, les désirs futiles, les dégoûts des choses ordinaires, même lorsque nous les aimons, lennui de ce qui nennuie pas tout cela est mon uvre, née lorsque, allongé sur la berge des grands fleuves de labîme, je pense que je ne sais rien moi non plus. Alors ma pensée descend, effluve vague, dans les âmes des hommes et ils se sentent différents deux-mêmes.
Je suis léternel Différent, léternel Ajourné, le Superflu de lAbîme. Je suis resté hors de la Création. Je suis le Dieu des mondes qui ont existé avant le Monde les rois dÉdom qui ont mal régné avant Israël. Ma présence dans cet univers est celle de celui qui na pas été invité. Je porte en moi les souvenirs de choses qui ne sont pas parvenues à être, mais qui étaient sur le point dêtre. (Il ny avait alors aucun face à face ni aucun équilibre.

Depuis cinquante ans, de la malle miraculeuse où Pessoa rangeait ses manuscrits ont déjà surgi toute la tribu des hétéronymes ainsi quune multitude de pessoa polémiste, Pessoa dramaturge. Lun des derniers inédits révèle encore un Pessoa nouveau : un nouvelliste qui passe, en se jouant, de la fable fantastique au conte initiatique. Car lheure du diable est un vertigineux divertissement où tout survient entre rêve et réalité, et, même, entre rêve et rêve.
André Velter, Le Monde, 4 mai 1990.
Au moment où paraissent en français les tomes III et IV des " uvres complètes " de Pessoa (La différence), Corti publie, dans sa ravissante petite collection Ibériques, un texte apparemment mineur du grand Portugais. Brève splendeur ! Tous les thèmes et la virtuosité onirique sont au rendez-vous de cette histoire où le Diable raccompagne chez elle, un soir de carnaval, une jeune femme enceinte et lui livre à lintention du fils mystérieux qui naîtra les secrets et les énigmes du Grand Tout. Une lecture enchantée.
LExpress, 17 novembre 1989.

 
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