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Une pièce de théâtre de lécrivain chilien Vicente Huidobro sur lhomme auquel plus de 200 ouvrages ont été consacrés ; une lectureiconoclaste et flamboyante dune légende éternelle dans laquelle Huidobro convoque Barbe-Bleue, bien sûr, mais aussi le Marquis de Sade, Don Juan, Huysmans, Bernard Shaw, etc., et Huidobro lui-même.
Un homme est plus sa légende que lui-même. (p.280)
Le monstre sacré auquel Georges Bataille consacra soixante-sept pages terriblement personnelles, en guise de prologue à la publication du procès de Gilles de Rais, suscite depuis la fin du XVIIIe siècle, des interprétations contradictoires. Ses détracteurs voient en lui le parangon des criminels, le pervers absolu, touché par le repentir avant son exécution ce qui ne saurait surprendre chez un Chrétien du XVe puis mené au supplice au milieu dune vive émotion populaire, tandis que les historiens et les essayistes du début du XXe siècle ont tenté de réhabiliter celui qui fut, peut-être, linnocente victime dune machination judiciaire et politique. Tous ceux que le seigneur de Machecoul et de Tiffauges a inspirés se sont cru obligés de prendre parti. Sauf Michel Tournier dans Gi/les et Jeanne, libre narration qui, se nourrissant de différentes sources fictives et dabord des avatars de sa propre écriture, se situe résolument hors de tout débat. Sauf aussi Vicente Huidobro (1893-1948), écrivain chilien issu dune noble famille quil quitta pour se rendre en Espagne et en France où il vécut passionnément diverses aventures littéraires, auteur dune pièce intitulée Gille de Raiz, que la librairie José Corti publia en 1932 aux Éditions Totem, quelle présente à nouveau aujourdhui à des lecteurs français qui ignorent généralement luvre et jusquau nom même du poète.[
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Linvention théâtrale réside dans le fait de ne presque rien montrer à lil, pour privilégier loreille, soit que lon parle de lhorreur, soit que lhorreur devienne perceptible auditivement. Aucun acte de violence ne se déroule sur les planches. Gilles ne tue, ne blesse ni ne viole en présence du public. Certes il porte un enfant mort dans ses bras au troisième acte et cette seule image a un terrible pouvoir de suggestion, mais rien nest dit sur les circonstances de ce décès: seuls les gestes de Gilles, ses yeux hagards, ses hurlements, divers signes de la folie et du délire dun moment, inclinent le spectateur à franchir le silence imposé par lellipse et à imaginer le non-dit, si profusément décrit dans les pièces darchives du procès.
Dès les premières répliques le public est contraint daccepter auditivement linsoutenable. De manière subtile et efficace lauteur met en uvre la souffrance, ou plutôt les conséquences de la cruauté, aussi bien chez les victimes de Gilles que chez Gilles lui-même. La pièce consiste en un chant multiple de linhumaine douleur. Les êtres subissent la destruction physique de leur corps et sont broyés, à force de baisers ou de sévices. Seule la parole rend compte des effrayantes fêtes charnelles que le personnage nommé La femme (acte 1) a connues avec Gilles de Rais et dont elle garde une incurable nostalgie : ... Mais il regardait toujours loin, il regardait toujours loin et brusquement il enfonçait en moi ses griffes en hurlant [
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Le Gilles de Raiz inventé par Vicente Huidobro est un homme qui se définit avant tout par un amour démesuré pour les femmes ; celles-ci surgissent et seffacent pendant toute la pièce, Gila, la femme, les sept princesses, Soriele, Aladine, Isamoune..., le corps féminin faisant lobjet de divers hymnes et éloges langagiers (p.95). Lorsque Lucifer demande à Gilles sil persiste dans sa passion pour les femmes celui-ci répond avec véhémence : Plus que tout au monde. La femme, cest lamour, le reste... ne doit être que lexaspération(p. 93). Gilles voue un culte à lamour parce que celui-ci est source de sensations sublimes, parce quil métamorphose tout lêtre, corps et esprit, instaurant un état inconnu où sallient joie et angoisse, livrant passage à un Moi nouveau, soudain possédé dun heureux délire ou dune bienfaisante folie (p. 94). Ce Don Juan hédoniste qui fut le compagnon quotidien de Jeanne dArc, et qui, peut-être, se sentit ému de reposer auprès de "ce visage de vierge endormi", na cependant éprouvé aucun amour pour la pucelle, parce quelle navait aucune beauté, dit-il, (p. 92), "parce quelle était soldat avant que dêtre femme" (p. 93), parce quelle demeurait étrangère à lamour (p. 92), et les propos facétieux tenus par le diable au sujet dune éventuelle équivoque des rapports avec cette femme-homme ou homme-femme, sont négligemment esquivés par un Gilles dont les vices, supposés tels, demeurent secondaires face à une passion dévorante et exclusive des femmes. [
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Aucune ne regrette les souffrances éprouvées puisque le paroxysme érotique est à ce prix.
Extrait de la préface de Marie-Claire Zimmermann

Ouvrages essentiels autour de Gilles de Rais
BATAILLE GeorgesLe Procès de Gilles de Rais, J.J. Pauvert, Paris, 1965.
BOSSARD EugèneGilles de Rais, maréchal de France, dit Barbe-Bleue, 14W-1440, Paris, 1885. Édition Jérôme Millon, 1992.
FLEURET Fernand, alias Docteur Ludovico HernandezLe Procès inquisitorial de Gilles de Rais (Barbe-Bleue) avec un essai de réhabilitation, Paris, 1921.
GABORY ÉmileLa Vie et la mort de Gilles de Rais (dit à tort Barbe-Blene), Librairie Académique Perrin, Paris, 1932.
HERUBEL Michel Gilles de Rais et le déclin du Moyen Âge, Librairie Académique Perrin, Paris, 1982.
HUYSMANS Joris KarlLà-bas, Paris, 1891.
REINACH Salomon Gilles de Rais (essai de réhabilitation) dans Cultes, mythes et religions, 1912.
RELQUET Philippe Gilles de Rais, maréchal, monstre et martyr, Paris, 1982.
ROSELLO Mireille Lin-différence chez Michel Tournier, José Corti.
TOURNIER Michel Gilles et Jeanne, Gallimard, Paris, 1983.

LUCIFER
Tu attires parce que tu fuis. Tu inquiètes parce que tu es linquiétude.
GILLES
Je nen savais rien. Je sais quelles viennent, quelles viennent de tous les points du monde et à tout âge, elles sont belles, elles sont pures, elles viennent chargées de songes, magnifiques de vertige, mais ce nest pas tout. Je connais lamour, je connais le corps de lamour, je connais les yeux de lamour, je connais ses lèvres, ses cris, ses gémissements, ses pleurs, ses mains, mais ce nest pas tout. Il y a quelque chose, sais-tu, quelque chose qui méchappe. Il y a quelque chose qui reste derrière lamour, quelque chose que lon pressent... Quelle angoisse ! Quelque chose que lon ne peut atteindre et qui est plus grand que lamour.

Chez Huidobro, qui se joue de la réalité historique, Gilles de Rais devient un personnage vénéré par les femmes et qui revendique lAmour fou.
Létude de la langue, des échanges entre le français, la poésie de Huidobro, ravissent. On peut parler dun texte flamboyant et unique, quil faut absolument lire et connaître.
Michel Scheider

 
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