José Ángel Valente, Fragments d'un livre futur,
     collection Ibériques, éditions Corti, 27 mars 2002



     « Je n'ai pas le cœur, aujourd'hui, d'écrire une préface de plus sur ce que tu as explicitement conçu non comme un livre, avec tout ce que ce projet comporte de préméditation, mais comme un journal, de ce temps que tu regardais t'emporter, t'illuminer parfois, te détruire surtout, et qui ne devait s'achever qu'avec ta mort. Vie et œuvre s'y rejoignent ainsi dans leur indistinction même et c'est pourquoi, plus que tous les autres peut-être, ce dernier livre me touche tant. Comment dire la mélancolie profonde de mettre une fois encore tes mots dans ma bouche et de savoir que c'est à jamais la dernière ? De retrouver une dernière fois ces images (la fenêtre, l'automne, le crépuscule), ces obsessions (la dissolution, le vide, le néant), ces morts plus présents que tant de vivants (Hölderlin, Celan, Cernuda, Giordano Bruno...) et ce fantôme surtout, qui ne cesse, jusqu'à la fin de te hanter : celui d'Antonio, ton fils, dont la mort, parce que tu ne pouvais pas t'y résoudre, t'entraîna vers la tienne. Car comment accepter cela? La mort d'un fils, cette part la plus vivante, la plus jeune, qui s'en va, vous précède, vous appelle ? » Jacques Ancet

     Voici le recueil le plus bouleversant du poète espagnol José Angel Valente.
 





     MAIS toi, mort,
tu ne peux plus pleurer, me pleurer.
Dis-moi.

(Insomnie)



Entre le saule à peine effleuré par les eaux et la tour jaune, le temps fixe le temps et le dévore. Lent, le fleuve emporte au loin des images sans nom, des visages morts, le rituel funeste de l’adieu. Et toi, ombre pâle, dans les ruines cruelles de la mémoire tu trouves encore un fondement.

(Tubingen, automne tardif, 1991)





INCORPOREL, l’ange cèle dans sa nuque toute sa luminosité.

(Possession de l’ange)




LE JOUR OU CE JEU sans fin avec les mots s'achèvera, nous serons morts. Tu ne nous as pas dit adieu. Un visage de femme s'estompe dans les derniers froids de l'automne. Sa mort et ta mémoire à la fois nous font mal. J'ai connu ton fils au théâtre du Rond-Point il y a quelque temps. Il avait une rare ressemblance avec toi. Prestidigitateur de l'air. Où es-tu? Bruit sourd celui de ton corps dans les eaux obscures.

    (Paul Celan, à la mort de Gisèle Celan-Lestrange, fin 1991)






     Fragments d'un livre futur nous confronte aux éclats d'un réel ouvert sur le manque et le silence. Face à l'obscure avancée des ombres, l'ultime défi de José Angel Valente (1929-2000).

     Le dernier recueil de José Angel Valente, Fragments d'un livre futur, toujours traduit par le fidèle Jacques Ancet, est une approche à la fois lucide et apaisée de la mort à travers la mise en consonance de tout ce qui peut rapprocher cet état d'attente de l'état d'écriture. Ce livre est aussi une sorte de testament poétique, ce qui ne saurait étonner chez un poète héritier d'une tradition essentiellement méditative allant de Saint Jean de la Croix à Edmond Jabès en passant par Hölderlin et Paul Celan.
José Angel Valente s'avance, ici, jusqu'au bord de l'extrême, s'effaçant presque pour écouter la musique tout intérieure du temps et en recueillir la substance. « La solitude se peuple de fantômes de papier et de paille, de portraits de personne, de plaques métalliques, de pages nues où rien n'est écrit. Le froid dévaste la mémoire et déjà nous nous mettons à ne pas être. »
Nous sommes face à un texte brisé, confrontés aux éclats d'un réel ouvert sur le manque, le silence et les trous noirs de la mémoire. Approche radicale d'un état de nudité tel qu'il tend à la transparence absolue.
Par-delà cette tension extrême entre absence et imminence, et à l'image du soleil qui, en son déclin, défait peu à peu les formes et les efface, il s'agit d'accepter de s'effacer comme une vision. « Mourir peut-être ne sera que cela,/ tourner doucement, corps,/ le profil de ton visage dans les miroirs/ du côté le plus pur de l'ombre. »
     Richard Blin, Le Matricule des Anges, juin-août 2002.


     Valente, prenant son esprit à bras-le-corps, décante l'éphéméride du temps qui passe et le fait trépasser. Il ne s'observe pas, ne se regarde pas mourir : il s'allège et se concentre. Il s'abstrait dans la mort qui vient, comme Charles Quint se retirait dans un monastère sans luxe entre ses tableaux du Titien. Les vers sont simples, souvent brefs. Ils résonnent du silence qui s'est installé et va tout emporter. Ce silence renvoie aussi, sans doute, au début : à sa Galice natale, faite de pluie, de vent, de solitude et de fantômes marins ; et enfin, à l'orgueil du poète. Chaque mot se détache et se glace sur la vitre qui se fend : «Oiseau de l'oubli/ Jamais tu n'as été plus sûr dans ma mémoire.»
     L'édition bilingue permet de savourer cette méditation funèbre : la langue espagnole rend plus physiques, plus concrets, les mots abstraits et les adjectifs ; elle correspond au projet unitaire de Valente. Fragments d'un livre futur, celui qui ne sera pas écrit, ne peut jamais l'être, a reçu en Espagne le grand prix national de Poésie 2001. Mieux que cette célébration, un sobre projet d'épitaphe en vers, page 71, honore le mort de son vivant : «De toi ne reste rien/ Que ces fragments brisés./ Que quelqu'un les recueille avec amour, je te le souhaite/ les garde près de lui et ne les laisse pas/ totalement mourir dans cette nuit/ aux ombres voraces, où maintenant sans défense/ tu palpites toujours.» On n'est jamais aussi bien enterré que par soi-même.
     Philippe Lançon, Cassant comme du vers, Libération, 06 juin 2002.





Traduit par
Jacques Ancet
mars 2002
224 pages

ISBN : 2-7143-0772-8
17,5 Euros


Collection Ibériques