José Angel Valente, La Fin de l'âge d'argent
     Collection Ibériques, José Corti


     
Composé de textes se partageant entre le conte bref et le poème en prose, La Fin de l’Âge d’argent, publié en Espagne en 1973, est un livre clé dans l’œuvre de José Angel Valente. C’est d’abord le livre de la résistance : aux pouvoirs de tous bords, à leur agression institutionnalisée ; à cet "Âge d’Argent" dont Hésiode nous dit qu’il fut celui de la démesure et de la violence. Les lieux, les temps, les cultures se confondent, les têtes de l’hydre repoussant toujours et de partout : Inquisitions ou maccartysme, stalinisme ou fascisme, dont ce franquisme triomphant qui marqua profondément l’enfance et l’adolescence de l’auteur. C’est ensuite, pour Valente, le livre de la "fin" d’une époque et l’ouverture à une pensée poétique qui fait de l’accès au non-visible, au non-dicible, le fondement d’une expérience radicale de l’écriture.
     À travers les sagesses orientales, la Cabale, les textes des grands spirituels européens et d’abord espagnols, bien sûr, Valente rejoint une tradition où confluent poésie et mystique. La violence de ces pages où sarcasme, dérision, fantasme, cauchemar, sont les outils de la transgression, font de La Fin de l’Âge d’Argent le terreau de toute l’œuvre récente : de la destruction comme fondation.




     Antinoos, fils d'Eupites, s'était écroulé mort du haut trémolo de sa stupidité. Vivant, comme il avait paru beau aux imbéciles. Mort, il révéla l'entière vérité de sa nature : c'était un porc sanguinaire. Sa langue roula hors de sa bouche, épaisse et sale. Il tomba sur le dos, ivre de vide. Les prétendants s'égaillèrent dans une pagaille de tables renversées et de mets répandus. Des cratères brisés vola rouge et hostile le vin furieux.
     – Merci, ô dieux de m'avoir rendu capable de vengeance et de colère – dit le héros. Puis il poussa un long, un incroyable beuglement qui se prolongea infiniment, comme sorti d'une caverne sans fond. Prenant fermement appui sur son propre corps, il fléchit les genoux les jambes ouvertes et se mit à frapper ses cuisses puissantes.
     – Je vais vous baiser tout vifs – dit en sa langue raffinée le céleste Ulysse.




     Langue du sarcasme et de l'absurde, du cauchemar et du fantasme, parfois aussi de la dérision, J. A. Valente semble être avec Cernuda et Jímenez un grand maître de la prose poétique espagnole contemporaine. De nombreuses références à la littérature, une rare aptitude à la résistance font de ce recueil une œuvre essentielle. Ces contes et ces poèmes en prose, d'une extrême concision, font mouche à tous coups et pulvérisent par leur belle sauvagerie les sensibilités par trop délicates. Le lecteur et bien en présence d'une écriture cruelle, forte et typiquement hispanique.
     BCLF, août-septembre 1992.





Traduit par
Jacques Ancet
160 pages
1992
ISBN : 2-7143-0454-0
90 F