Espace réunit les thèmes et les symboles auxquels la création de Juan Ramón Jiménez (Espagnol, 1881-1958) doit sa continuité et sa richesse. Il se présente comme une synthèse autobiographique, une fugue lyrique du moi libéré d’un rationalisme en désaccord avec la vie, mais fort d’une vitalité sur laquelle se fonde la raison. Considéré comme un renouvellement du poème en prose, il constitue “un chant à la vie éternelle de la substance”.
     “Maintenant, il y a trois ans que j’ai sous la plume un poème que j’appelle Espace et que je sous-titre Strophe ; j’en ai déjà écrit environ 150 pages qui se suivent sans interruption. Mais sans sujet, en une suite naturelle. Je crois que dans l’écriture poétique, comme en peinture ou en musique, le sujet est rhétorique, et a "ce qui reste", poésie. Mon rêve a toujours été d’être de plus en plus le poète de "ce qui reste", pour finir un jour par ne plus écrire. l’écrire n’est qu’une préparation à ne pas écrire, à l’état de grâce poétique, intellectuel ou sensible. Devenir poésie et non poète”.


     PREMIER FRAGMENT

     “Les dieux n’ont pas eu d’autre substance que celle que j’ai moi-même”. J’ai, comme eux, la substance de tout ce qui a été vécu et de tout ce qui reste à vivre. Je ne suis pas seulement un présent, mais une fugue torrentielle, de bout en bout. Et ce que je vois, de part et d’autre, dans cette fugue (avec des roses, des ailes brisées, de l’ombre et de la lumière) n’appartient qu’à moi, souvenir et désirs bien à moi, pressentiment, oubli. Qui sait mieux que moi, qui, quel homme ou quel dieu peut, a pu, ou pourra me dire à moi ce que sont ma vie et ma mort, ce qu’elles ne sont pas ? Si quelqu’un le sait, je le sais mieux que lui, et si quelqu’un l’ignore, mieux que lui je l’ignore. Une lutte entre cette ignorance et ce savoir, voilà ma vie, sa vie, voilà la vie. Passent des vents comme des oiseaux, des oiseaux comme des fleurs, des fleurs soleils et lunes, des lunes soleils comme moi, comme des âmes comme des corps, des corps comme la mort et la résurrection ; comme des dieux. Et je suis un dieu sans épée, sans rien de ce que font les hommes avec leur science ; seulement avec ce qui est le fruit de la vie, ce qui change tout ; oui, de feu ou de lumière, de lumière. Pourquoi mangeons-nous et buvons-nous autre chose que lumière ou feu ? Si je suis né dans le soleil, et si de lui je suis venu ici dans l’ombre, suis-je fait de soleil et comme lui ai-je le pouvoir d’éclairer ? Ma nostalgie, comme celle de la lune, est d’avoir été soleil d’un soleil un jour et de le refléter, sans plus, maintenant. Passe l’iris en chantant comme moi. Adieu iris, iris, nous nous reverrons, car l’amour est un et seul et il revient chaque jour.


     Extrait de La poésie nue de Juan Ramon Jimenez par Patrick Kéchichian, Le Monde, 18 août 1989.
     Par son ampleur et sa diversité, par l'influence qu'elle a exercée sur plusieurs générations d'écrivains de langue espagnole, l'œuvre de Jimenez occupe une place centrale dans la littérature ibérique de ce siècle.
     D'un accès plus difficile que [Sonnets spirituel] (traduction de Bernard Sesé, Aubier, 1989), Espace constitue, au dire même du poète lui-même, le témoignage d'une ivresse rhapsodique. Interminable et unique strophe divisée en trois parties rassemble et fait correspondre, dans une prose dense, “symphonique” – ainsi que l'écrit Gilbert Azam dans son indispensable préface – les thèmes majeurs de l'œuvre de Jiménez, les “trois normes de sa vocation : la Femme, l'Œuvre et la Mort.
     Méditation lyrique et philosophique qui brasse en un flot sans césure apparente les temps et les lieux vécus, Espace est d'abord l'affirmation de cette vocation spirituelle. L'accomplissement de la “poésie nue” conduit le poète, à travers la “nudité” même de la vie, à sa propre dissolution.





Trad.
de Gilbert Azam
Édition bilingue
1988
132 pages
ISBN : 2-7143-0270-X
70 F