Fabio Morabito, Emilio, les blagues et la mort
     Collection Ibériques, Corti, octobre 2010.
    

Mexico, de nos jours. Un adolescent de douze ans, dont le père a quitté le domicile familial, souffre d’hypermnésie et se rend chaque jour au cimetière car il a décidé d’apprendre tous les noms inscrits sur les tombes jusqu’à ce qu’il trouve le sien. Il pense être ainsi protégé de la mort.

   Muni d’une sorte de baguette de sourcier à détecter les histoires drôles, Emilio rencontre au cimetière des adultes, plus ou moins recommandables : Adolfo, le gardien qui cherche à embrasser les jolies visiteuses et modifie les dates sur les tombes les moins fleuries pour tenter de faire adopter les morts délaissés par les vivants ; Severino, un maçon inquiétant et, surtout, Euridice, une masseuse quadragénaire, qui vient fleurir chaque jour la tombe de Roberto, son fils récemment disparu à l’âge  d’Emilio.

   Il s’agit ici du premier roman écrit par Morabito, publié en 2009 chez Tusquets, dont nous avions déjà édité, en 2009, un recueil de nouvelles, Les Mots Croisés (Prix Antonin Artaud). En orfèvre, il allie cruauté des sentiments, humour (qui surgit des situations les plus inattendues), poétique du quotidien. La forme romanesque lui permet enfin de développer pleinement l’intrigue et de donner chair et épaisseur aux personnages, tous attachants, inquiétants, intrigants. Comme l’avait souligné Gilles Heuré, dans Télérama, parlant de son précédent livre, nous sommes parfois proches de l’univers d’un Luis Bunuel.


    
   

Fabio Morabito né en 1955 à Alexandrie de parents italiens, Fabio Morábito a vécu à Milan jusqu’à l’âge de 15 ans, avant de partir pour Mexico où il vit depuis lors. Il a publié différents recueils de poésie dont Lotes Baldíos en 1985 (Terrains vagues, éd. Ecrits des Forges, 2003 Canada, traduction Fabienne Bradu), prix Carlos Pellicer 1995, De lunes todo el año (Prix national de poésie Aguascalientes 1991, éd. Joaquín Mortiz 1992) et Alguien de lava (éd. Era-Conaculta, 2002). Nouvelliste, il est également l’auteur de La lenta furia (Tusquets, 2002), La vida ordenada (Tusquets, 2003) et También Berlín se olvida (Tusquets, 2004).

    Du même auteur, aux éditions Corti :
Les Mots croisés.

 

 


    

    











Emilio, les blagues et la mort : ce titre étrange pourrait laisser entendre que ce qui sépare le garçon de 12 ans de sa mort, tout ça, c’est des blagues (et c’est sans doute ce que le héros redoute). Mais les mots sont à prendre dans leur sens littéral, ce qui leur confère un aspect encore plus curieux. Première phrase du roman de Fabio Morabito, Mexicain né en 1955 dont Corti a déjà traduit les Mots croisés, un recueil de nouvelles : «Il était assis sur le bord de l’allée en ciment avec son détecteur de blagues quand la femme aux lunettes foncées s’approcha pour lui demander s’il connaissait un endroit à l’écart, car elle avait un besoin urgent de se soulager.» Deuxième phrase : «Elle n’employa pas ces derniers termes, mais dit "faire pipi", en baissant le ton.» Si la femme n’employa pas le mot, pourquoi le roman le fait-il ? Pour ne pas être confondu avec ses personnages, certainement, et aussi parce que c’est quand même de cela qu’il s’agit. Il n’y a pas que sa vessie qu’Emilio veut soulager dans sa puberté naissante et sa solitude déjà bien installée qui lui fait passer ses journées au cimetière, faute d’amis vivants. Le rire n’est pas rien, dans ces conditions, d’où l’importance du «détecteur de blagues» que les adultes auraient tendance à prendre pour un jouet, interprétation qu’Emilio n’a de cesse de réfuter, preuve à l’appui. La preuve est toujours la même : deux explorateurs perdus dans la jungle et craignant les cannibales se rassurent en se souvenant qu’ils sont sur le territoire d’une tribu végétarienne. Capturés et placés dans une marmite, ils s’étonnent de ces végétariens à géométrie variable. «Oui, hommes blancs, nous sommes végétariens, alors nous allons nous contenter de la plante de vos pieds, de la pomme de vos mains, de la noix de coco de votre tête… et de la petite banane !» La blague de cour de lycée a immanquablement du succès et, dans ce texte où on a du mal à pisser à l’aise tout son soûl, détermine l’importance aussi éclatante que souterraine de «la petite banane».

L’incontinence a diverses formes. Emilio entend une prière une fois et il la connaît tellement sa mémoire se déverse partout. «C’est à cause de la puberté, mais en grandissant, elle diminuera, d’après le docteur.» Cette hypermnésie se déploie surtout au cimetière où l’adolescent retient tous les noms écrits. «Je ne peux pas en lire un sans l’apprendre tout de suite. Ça s’appelle de l’incontinence mnémonique. […] Il paraît que je ne laisse pas couler les mots.» Et la femme aux lunettes foncées avec qui l’intimité vient si vite d’évoquer son incontinence à elle. «Il m’arrive la même chose, pas avec les mots, mais avec les personnes : je m’effondre, je tombe tout de suite dans le fond, comme si je glissais. Elle regarda à nouveau ses chaussures : - Je crois que c’est pour cette raison que je fais des massages. Ce n’est que lorsque les gens ôtent leurs vêtements et se laissent toucher, que je me sens à l’aise et que je comprends où je suis.» Le roman avance souvent par dialogues comme si c’était ainsi que le lecteur avait le plus de chances de se retrouver au plein cœur, en plein corps des choses. Si la masseuse aux lèvres généreuses est elle aussi souvent au cimetière, c’est qu’elle vient déposer des fleurs sur la tombe de son fils qui avait précisément l’âge d’Emilio. Si le gardien change les dates sur les pierres tombales, c’est qu’il a pitié des vieux morts dont personne ne s’occupe plus et qu’ils acquièrent une nouvelle vie posthume à être rajeunis par ses soins. Si le détecteur de blagues n’est qu’un minicassette à agiter de telle ou telle façon, Emilio ne tient pas à embrasser l’enfant de chœur, d’autant que c’est peut-être comme ça qu’on peut «devenir pédé». C’est très difficile de comprendre ce qui se cache derrière les mots, derrière les actes et les raisonnements.

Emilio prétend craindre plus que tout d’être appelé par son nom au cimetière car c’est un lieu où, quand les morts entendent un nom qu’ils ne connaissent pas encore, ils se l’approprient en entraînant parmi eux celui qui le porte. C’est pour ça qu’il regarde tous les noms, dans l’espoir de trouver le sien. Il y a comme une incontinence de responsabilités qui s’abat sur le garçon : la nudité de sa mère dépendrait de lui, comme le désir de son père (ses parents sont séparés et ne serait-ce pas sa tâche de les réunir à nouveau ?). Et c’est de la faute de qui si le gardien du cimetière se fait virer ? Et le policier analphabète qui, même côté chiffres, ne connaît que «le un, le cinq et le zéro», ne se place-t-il pas de lui-même sous la protection, qui ne sera pas aussi efficace qu’elle aurait dû, du gamin ? Ce n’est pas toujours facile de quitter un cimetière et c’est dans des circonstances inhabituelles qu’Emilio perdra enfin la pitoyable maîtrise des choses pour se retrouver «à deux pas de la sortie, enfin libéré des ténèbres, grâce à une blague emportée par le courant qu’il ne verrait jamais, venue d’on ne sait où, comme toutes les blagues et les prières».

Mathieu Lindon,
Libération, Jeudi 3 février 2011.




L’autre monde

Le premier roman de Fabio Morabito est une exploration savoureuse et baroque des délicieux émois de l’adolescence.

Emilio est un jeune garçon de 12 ans, nouvellement installé avec sa mère divorcée près du cimetière qu’il fréquente chaque jour en attendant la rentrée scolaire. Souffrant d’hypermnésie, autant que de la séparation de ses parents, l’enfant cherche son prénom sur les tombes et refuse de se nommer auprès de ceux qu’il rencontre, car « il valait mieux ne pas prononcer son nom avant d’être sûr qu’il y ait quelqu’un qui porte le même. Sinon, afin de se le procurer, les morts essaieraient de faire mourir la personne ». Eurídice, masseuse dotée d’une « ossature formidable, un peu sombre et féroce comme une sœur protectrice, mais sans défense » vient le mercredi déposer un bouquet de marguerites sur la tombe de son fils, mort à l’âge d’Emilio. Deux êtres en errance au royaume des morts, gardés par des ombres, sombre comme le maçon Severino, donjuanesque comme Adolfo, bienveillante comme « le flic » analphabète surveillant les allers et venues et entiché du « détecteur de blagues » que transporte Emilio. Deux solitudes qui se rencontrent, une passion qui éclot, et un monde s’ouvre pour le jeune garçon découvrant, assis entre deux tombes, que l’intimité des femmes « semblait inépuisable et les cuisses féminines une étendue mystérieuse et sans fin ». 

Dans cet univers a priori lugubre, Fabio Morabito – dont on avait salué son recueil de nouvelles Les Mots croisés (cf. Lmda N° 101) – joue avec les représentations de la vie et de la mort qui nous gouvernent et circonscrit les contours subtils de leurs points de rencontre. Adolfo changeant les dates de décès pour que les visiteurs « se prennent d’affection pour un mort et l’adoptent », Eurídice oscillant entre le souvenir de son fils Roberto (« un démon ») et la tentation sensuelle offerte par Emilio, chaque personnage à sa manière sert de point de jonction entre son monde et celui des disparus, pour que ceux-ci le soient un peu moins, pour leur donner encore à exister. Pour que les vivants continuent d’appartenir à l’espèce humaine, dont la caractéristique est, outre le langage, la capacité à s’occuper des mourants et des défunts – les animaux n’enterrent pas leurs morts. Car si la langue d’Emilio, les blagues et la mort semble légère, mise a la portée des perceptions d’un adolescent concentré sur l’éveil des sens, c’est aussi un roman habile et complexe, abritant un cri d’alarme contre la potentielle déshumanisation qui nous guette dès que les morts sont négligés : « Si le mort n’est pas assez récent, il n’éveille pas l’intérêt. Qui va adopter une personne née au début du siècle dernier ? Personne. Elle appartient à la préhistoire. Mais si elle est morte il y a quelques années seulement, elle a plus de grandes chances qu’on lui apporte des fleurs. » A contrario, l’hymne à la vie prend naissance dans la célébration de la sensualité – car à quel autre moment se sent-on aussi vivant que lorsque le corps est tout entier dédié à la jouissance partagée ? 

Roman initiatique, à la fois tendre et cru, à l’image de ces années où les découvertes de la chair et des sentiments alternent faces joyeuses, burlesques et désespérantes, Emilio, les blagues et la mort livre les clés du passage – d’un monde à l’autre, celui des vivants aux morts, de l’enfant à l’adulte, et pointe ce qu’on doit abandonner pour grandir, ou partir. Entre ces deux mondes, résident les zones sensibles où vie et mort cessent d’être antagonistes, où l’inexpugnable énigme de notre existence individuelle et la connaissance de notre condition de mortels composent le socle de la joie de vivre. « Être vivant constitue un privilège si énorme, si l’on tient compte des infimes possibilités d’y parvenir au milieu de la matière cosmique démesurée, que le simple fait de respirer devrait nous faire bondir de
joie. »
Une joie ressource qui trace les lignes de l’apprentissage d’être soi, et les pré- mices du devoir de loyauté à la personnalité qui se définit à l’adolescence, et s’affiche progressivement, au fil des ans. 

Fabio Morabito (né en 1955 en Égypte, de parents italiens), a été couronné de multiples prix pour ses recueils de poésie au Mexique, où il vit depuis l’âge de 15 ans. Ses textes, encore trop peu connus en France (celui-ci n’est que sa deuxième traduction), offrent un univers toujours composite, délicat et humaniste, réaliste et étrange, se tenant au plus proche de la complexité de l’esprit humain. Avec ce premier roman aux allures classiques, il bouleverse les codes, ramène au jour les fantasmes qui nous habitent, exhume les talismans que l’on transporte pour se prémunir contre la peur, de vivre, comme de mourir – et nous offre, à l’instar d’Emi- lio, d’être « enfin libéré des ténèbres, grâce à une blague emportée par le courant qu’il ne verrait jamais, venue d’on ne sait où, comme toutes les blagues et les prières ».

Lucie Clair, Le Matricule des Anges N° 121, mars 2011








Traduit par
Marianne Millon
212 pages
2010
978-2-7143-1038-5
20 Euros