Antonio Gamoneda, Description du mensonge
     Collection Ibériques, Corti, 2004.

    Description du mensonge est un poème central dans l’œuvre d’Antonio Gamoneda. Au sens où tout y conduit et tout en provient. Ses livres antérieurs comme Blues castillan et Passion du regard y ont leur achèvement au double sens du terme : ils y conduisent et s’y engloutissent dans la mesure où après plus rien ne sera comme avant.
     La mort est partout présente chez Antonio Gamoneda.
    C'est pourquoi la poésie sera pour lui, selon une définition qui ne variera pas, « le récit de la manière dont on va vers la mort ». Et c’est ainsi, sans aucun doute, que se présente Description du mensonge : un vaste poème narratif et méditatif qui, parce qu’il envisage toute chose « au miroir » de la seule vérité de la mort , est le récit –– la « description » –– de ce « mensonge » ou « fiction nécessaire » (Nietzsche) qu’on appelle la vie.
     Ceci dit, il faut écouter. Se laisser porter par la marée obscure et obstinée de ce long poème chargé d’images obsédantes qui, vague après vague –– verset après verset, pause après pause ––, ne lâche plus son lecteur et l’emporte vers ce qui parle depuis l'oubli et l’inconnaissable.

    
    Né à Oviédo en 1931, il vit à Léon depuis 1934.
    Prix national de poésie (1988) et Prix Castilla et Léon des Lettres.


     Du même auteur
     
     Chez Corti :
     Blues castillan, 2004.

     Le livre du froid, Antoine Soriano éditeur, 1996.
     Pierres gravées, Lettres Vives, 1996.
     Froid des limites, Lettres Vives, 2000.

    

    




     La rouille s'est posée sur ma langue comme la saveur
          d'une disparition.
     
     L'oubli est entré dans ma langue et je n'ai eu d'autre
          conduite que l'oubli,

     et je n'ai accepté d'autre valeur que l'impossibilité.

     Comme un bateau calcifié dans un pays d'où la mer s'est retirée,

     j'ai écouté la reddition de mes os s'établissant dans
         le repos ;

     j'ai écouté la fuite des insectes, la rétraction de
          l'ombre pénétrant ce qui restait de moi ;

     j'ai écouté jusqu'à ce que la vérité eût cessé d'exister
          dans l'espace et dans mon esprit,

     et je n'ai pu endurer la perfection du silence.






     Il n’est bon bec, dans les Espagnes, que de Madrid ou de Barcelone. Même Lorca dut séjourner à la fameuse Residencia de Estudiantes madrilène – qu’honoraient de leurs visites un Machado ou un J. R. Jiménez – pour cesser d’être à Grenade “notre poète local”. Bien plus tard, le grand remue-ménage de la poésie espagnole des années 1970 viendra de Catalogne, sous la férule de José María Castellet en son anthologie étendard des Nueve novísimos. Gamoneda n’a jamais eu en main aucune de ces cartes-là, ni suivi aucun de ces infaillibles drapeaux. Les histoires de la littérature, les Who’s who de la lyrique contemporaine l’ignorent donc avec une prévisible cécité. Nul, semble-t-il, n’avait pressenti les œuvres étonnantes de l’âge mûr.
     Né en 1931, ayant grandi sous le franquisme en un faubourg ouvrier de León,
au nord-ouest de la Castille, Gamoneda fut tout d’abord un représentant tardif de la poésie sociale des années 50, où le désir de secouer si peu que ce fût la chape de plomb de la dictature était irrépressible. Karl Marx ou Henri Lefebvre fournissent encore plus d’une épigraphe aux poèmes de Blues castillan (composés entre 1961 et 1968), à leur volontaire prosaïsme, que la génération suivante taxera de “poésie pot-au-feu”, et qui l’assume parfois sans fausse honte: “Les légumes bouillis, battus / au feu dans les casseroles , ont épaissi / une partie de l’eau, ont retenu / avec eux le reste. […] Maintenant que nous avons sur la langue la même pâte de la terre / je peux oublier mon coeur, supporter les cuillers.”
     Comme Gabriel Celaya ou Blas de Otero, Gamoneda se réclame alors de Nazim Hikmet, d’un droit du politique dans l’espace du poème, mais il a prêté l’oreille aussi au jazz, à la parole du blues et du spiritual qu’il déchiffre, pas à pas, en dépit de son anglais rudimentaire, dans une compilation d’Hugo Frey ( vraisemblablement American songs, 1948), puis avec éblouissement dans l’anthologie de Marguerite Yourcenar, Fleuve profond, sombre rivière. D’où les réitérations caractéristiques, sur trois phrases ou trois vers, comme à la fin de ce chant dédié aux mains de la mère: “tes mains sont grandes;et la nuit recommence / la nuit recommence./ Je me repose / d’être un homme, repose d’être un homme”.
     Le livre est émouvant, il a d’incontestables beautés, mais il vient trop tard. Du fond de sa province où se faire éditer est un exploit, Gamoneda ne pourra se défendre d’une certaine amertume – perceptible encore aujourd’hui – envers les fils de famille de la nouvelle donne (les premiers praticiens de la poésie de l’expérience ) qui sauront marquer leur opposition au milieu ambiant avec une ironie, un brio formel qui les propulsera au devant de la scène: “je pense que l’ironie – dira Gamoneda – était une forme d’élégance […]. Elle permettait en outre d’exprimer du ressentiment contre une classe d’origine, sans avoir besoin d’en sortir et en en gardant le style”. Lui vient d’un autre monde et ne se fait pas faute de le souligner.
     Entre Soulèvement immobile (1960), son premier recueil publié, et Description du mensonge (1977), son œuvre majeure, Gamoneda n’aura donc donné à l’imprimerie que quelques feuillets épars dans des revues confidentielles. Mais là, subitement, une grande voix s’élève, surprenante au plus haut point, absolument distincte dans le panorama du castillan contemporain. Le voilà enfin redécouvert, relu, propagé par la prestigieuse collection de poche “Cátedra” (1).
     Description du mensonge, comme l’indique d’emblée Jacques Ancet, son traducteur, est “un vaste poème narratif et méditatif” qui va d’une coulée d’un bout à l’autre du volume. Mais c’est aussi une énigme, dès son titre qui renverrait plutôt à un traité de morale. L’éthique donc, tout d’abord, et non l’esthétique dont font leurs délices les poètes culturalistes du moment, qui n’auront en bouche que Byzance ou Venise, tant il est vrai qu’un excès conduit infailliblement à l’excès inverse. Une fois le dictateur défunt et les bouleversements qui auraient dû s’ensuivre enterrés sous un nouveau pacte social où l’on passe l’éponge, Gamoneda renie-t-il ici la part engagée de son oeuvre? Oui et non. D’un côté il continue à la publier sans retouche, et de l’autre il la voit désormais en perspective, il mesure ce dont la lutte l’a privé.
     On ne pouvait s’y jeter qu’en s’amputant soi-même. Et de cette amputation naît le premier mensonge:
“Je n’aurai pas recours à la vérite parce que la vérite
a dit non, a mis des acides dans mon corps.

Quelle vérité existe-t-il au ventre des colombes?

La vérité est-elle dans la langue ou dans l’espace des
miroirs?

La vérité est-elle ce qu’on répond aux questions des
princes?

Quelle est alors la réponse aux questions des
potiers?

Un second mensonge, plus vaste, niche au cœur même de l’être. Quoi qu’il fasse et de quelles splendeurs il s’enchante, il est être pour la mort. Et c’est une très ancienne obsession hispanique qui ressurgit ici, issue de La vie est un songe et L’agonie du christianisme. Revisitée par Nietzsche ? Peut-être. L’engagement comme la religion serait une ruse du vouloir. Chacun en jugera, emporté par le flot verbal irrépressible de ces longs versets disposés en laisses, qui évoquent tantôt le Livre de Job, tantôt l’Anabase de Saint-John Perse, dépouillée de ses envolées vitalistes et de ses majuscules décoratives. Antonio Gamoneda, en tout cas, aura trouvé ici sa voie véritable, comme l’attestent les livres qui suivent : Pierres gravées (2), Livre du froid (3), Livre des poisons (4), où se poursuit sa quête sans faillir.
     C’est toute la poésie espagnole contemporaine, d’ailleurs, qui fait preuve d’une belle vitalité et qui nous parvient en ce moment grâce à des traducteurs d’un scrupule et d’un talent exceptionnels. Ainsi Henry Gil vient-il de nous donner une magnifique version du plus brillant et plus savant des novísimos, Jaime Siles ( né en 1951), dont les Hymnes tardifs (Circé Ed., 2003) s’ouvrent sur une poignante élégie et s’achèvent – là encore – sur le constat d’un “néant pur” qui invite à “Vivre la vie du poème / dans le perpétuel parcours du moi”. Le vers ici est rendu au plus près, jusqu’en sa rime et sa métrique. Une habitude qu’on avait un peu perdue – à tort – et que conforte de son côté Line Amselem dans une nouvelle traduction (bilingue elle aussi, et ce devrait aussi être la règle) du Romancero gitano. Une interprétation qui fera date par sa fidélité et son bonheur du rythme, même si le souci de tout rendre en notre langue conduit à un titre qui peut déconcerter les fidèles de Lorca ( Complaintes gitanes, Allia Ed., 2003). Le “romance” en tout cas est bien là ( et “romancero” dans le Robert soit dit en passant ), ponctué de ses assonances aux vers pairs:

“Par l’olivaie vient le juge
avec un garde civil.
Le sang qui s’est enfui pleure
un refrain muet de reptile.
Ça s’est fait comme toujours,
Messieurs les gardes civils:
cinq Carthaginois sont morts
et quatre Romains périrent.”


Notes
(1) Edad, Madrid, 1988, réunit la plupart des poèmes écrits entre 1947 et 1986.
(2) trad. de Jacques Ancet, Lettres Vives Ed., 2004.
(3) trad. de Jean Yves Bériou et Martine Joulia, Antonio Soriano Ed.., 1996.
(4) Libro de los venenos, Siruela Ed., Madrid, 1995.

Jacques FRESSARD, La Quinzaine Littéraire, 1/15 avril 2004.


     L'écriture de Gamoneda atteint ici des sommets. Le quotidien s'est estompé pour la venue d'une écrasante présence du monde. Dans des paysages de plaies, d'amertume, de solitude, de chaleur, de poussière et de nostalgie, la poésie de Gamoneda déploie des versets uniques. On sait depuis ce livre et d'autres qu'Antonio Gamoneda est la voix poétique la plus éclatante apparue depuis Federico Garcia Lorca.
    Marc Blanchet, Le Matricule des Anges N°52.





Traduit par
Jacques Ancet
128 pages
2004
ISBN : 2-7143-0841-4
16 €