Jesús del Campo, Les Dernières volontés de sir Hawkins
     Collection Ibériques, Corti, 2005.

    Deuxième roman de Jesús del Campo, Les dernières volontés de Sir Hawkins se présente comme les Mémoires de sir Hawkins, qui, de retour de l'Île au Trésor en possession d'une fortune considérable, décide de rouvrir l'auberge de l'Amiral Benbow, un héritage familial. Après une vie faite de voyages et de dangers, il choisit maintenant ses hôtes en fonction des récits que ceux-ci peuvent lui faire, selon le temps, au coin du feu ou dans le jardin, sous le palmier rapporté d’un lointain voyage par le narrateur. Vont ainsi se succéder un jeune français qui lui apprend sa langue et les échecs, un ancien pirate anglais qui veut apprendre à lire, un jacobite écossais de retour après un long exil au Canada, un militaire prussien qui parcourt l’Europe par amour des voyages, une jeune française qui pressent l’avènement de la révolution dans son pays, un gentilhomme vénitien qui sera assassiné dans le jardin de l’auberge par des espions de sa République, et enfin deux Espagnols qui comptent sur leur séjour pour apprendre de l’Angleterre le moyen de réformer leur pays. Les parties d'échecs dont sir Hawkins devient très vite un grand amateur font alterner réflexion et discussions sur l’Europe de la fin du dix-huitième siècle, avant les grands bouleversements de la Révolution, en pleine ébullition intellectuelle, artistique et politique.
     Grâce à Jesús del Campo, le lecteur, de même que son narrateur, voyage avec bonheur dans le temps et dans l'espace sans quitter son siège, grâce à une construction dramatique et une écriture qui renouent avec la grande tradition du roman d'aventures classique, sur fond des idées véhiculées par l’Encyclopédie et l’Illustration.


    
    Jesús del Campo est né à Gijón (Espagne). Traducteur, voyageur et docteur en philologie, il a écrit deux romans : Les Journaux clandestins de Blanche-Neige (2001) et celui-ci, Las Ultimas voluntades del caballero Hawkins, salué notamment par Luis Sepúlveda.






     Aujourd’hui, alors que je ne suis pas encore un vieil homme, assis face à la mer, je prends ma plume pour la deuxième et dernière fois de ma vie ; j’ai décidé de consigner ce que je ne veux pas oublier, ce qui doit échapper à la bourrasque de ce temps qui établit par ailleurs véritablement les frontières de l’âge. C’est la mort qui décide d’abattre selon son caprice les arbres de ce bois que nous avons tous traversé fugitivement et de les remplacer par d’autres, nouveaux et déjà inconnus, de faire sortir de scène de nobles personnages que nous avons un jour applaudis avec ferveur et de les réduire à des ombres. Le docteur Livesey tomba dans les champs de Minden sous dix balles françaises en serrant encore fermement sa sacoche, alors qu’il courait porter secours à des soldats blessés ; le capitaine Smollett, de son côté, affréta son propre bateau et partit un beau jour de Liverpool à la recherche du passage du nord-ouest avec une docte compagnie de botanistes et de cartographes pour ne jamais revenir, parce qu’en un point de leur route ils furent tous engloutis par les glaces ; quant au squire Trelawney, qui pensait se rendre à Naples afin d’y embarquer pour Minorque, toujours dans l’intention de chercher un climat ensoleillé qui lui fît oublier l’humidité de l’Angleterre et retrouver la santé, il fut assassiné par des brigands en passant les Alpes. Maintenant que ce siècle lumineux touche à sa fin, pour se voir peut-être assombri par la silhouette torve du Corse dont tout le monde parle et qui tentera tôt ou tard de fondre sur cette île également, le moment est bien choisi pour rassembler des souvenirs qui pourraient sinon se perdre à jamais parce qu’en fin de compte, le fait de ne savoir ni le jour ni l’heure, comme dit la Bible, ne justifie pas de se tenir sur ses gardes, au contraire. Aujourd’hui est une journée aussi bonne qu’une autre pour écrire ce que je veux écrire.
     Il me semble inutile de narrer les détails d’un certain voyage que je ne tenterai pas de mentionner et au retour duquel je me vis en possession d’une fortune considérable et, peut-être pour cette même raison, trop indiscipliné pour souffrir les rigueurs des écoles, des pupitres et des maîtres. Je n’étais alors qu’un jeune homme en proie à une confusion qui me maintint plusieurs années durant dans la paresse et qui aurait peut-être perduré si des fièvres n’avaient parachevé ma condition d’orphelin, emportant ma bonne mère et me laissant seul dans la bâtisse qui avait un jour été l’auberge de l’Amiral Benbow et que je décidai de reprendre. Je n’avais certes aucun besoin de travailler pour vivre aisément, mais j’éprouvais une sensation bizarre lorsque je restais à ne rien faire, et puis des nouvelles parvenaient de l’autre côté du Channel, maintenant que la guerre était finie ; des nouvelles qui parlaient d’un savoir nouveau en ébullition en France, susceptible de transformer radicalement les pensées de tous les hommes. Je décidai donc que mon premier hôte serait français, bien que je me doive de mieux m’expliquer sur ce point. Poussé par la curiosité naissante et désordonnée qui bouillonnait dans ma tête, je m’étais rendu à Oxford afin d’y assister à des discussions sur les remèdes contre le scorbut, et j’y fis la connaissance d’un jeune homme enthousiaste, fils d’un notaire bordelais, qui se trouvait apparemment dans notre pays afin d’y étudier le droit, mais dont la véritable intention était d’observer le mode de vie des Anglais, persuadé que notre esprit était ou deviendrait le guide des temps nouveaux. Il voulait prolonger son séjour, moi, apprendre le français et peut-être repousser les limites de mon intelligence. Il s’appelait Louis-Guillaume Brossac.









Traduit par
Marianne Millon
226 pages
2005
ISBN : 2-7143-0896-1
18 Euros