 |
|
Miguel Torga, Contes et nouveaux contes de la montagne,
traduction de Claire Cayron, © 1994, réédition en 2004
dans la collection Les Massicotés.
"Je serais capable de vivre loin de ma patrie dans la situation dun immigrant qui gagne son pain. Je lai déjà fait dailleurs. Mais je ne pourrais jamais vivre loin delle en tant quécrivain. Il me manquerait le dictionnaire de la terre, la grammaire du paysage, lEsprit Saint du peuple" écrivait Miguel Torga dans La Création du monde (Aubier, 1985). Ces Contes et nouveaux contes de la montagne prouvent, à lévidence, que lart de lécrivain sest nourri de cette relation affective avec sa terre, avec les hommes qui lont habitée avec lui, qui en ont partagé les fruits, doux et amers. Les 45 Contes et Nouveaux Contes de la Montagne ont été écrits et revus entre 1939 et 1980. Ils en sont respectivement à leur 5e et 16e édition au Portugal et figurent parmi les textes les plus traduits de lauteur. Le premier tirage des Contes de la Montagne (1941) a été saisi dès sa mise en librairie. Lun des pieds de nez de Torga à la police fut alors denvoyer au Brésil un jeu dépreuves et de faire réaliser là-bas une édition que ses lecteurs pouvaient se procurer par la poste...
Ce monde selon Torga sembrasse alors dun seul regard : à travers ces Contes de la Montagne désormais rassemblés, le public français fera connaissance de lensemble des personnages sortis des Scènes de la vie paysanne, selon Torga. Contes dune noirceur insupportable pour certains, qui pouvaient voir en Torga un alter ego de Mauriac ou de Maupassant. Mais le regard que lécrivain jette sur ses contemporains est celui dun médecin, dun homme fier, lucide, dun observateur implacable dont le désenchantement nest jamais absolu, même à lextrémité de la nuit, car lhomme est simultanément son désespoir et son espoir.

Galafura, vu den bas, a lair dêtre le faîte du monde. Un faîte un peu noirci par le temps, mais de granit solide. Le ciel en guise de toit, penché sur le Varosa qui coule au fond, dans le ravin, si lon veut respirer son air il faut monter un sentier tortueux et à pic, creusé dans le rocher, poli au long des ans par les sabots de Preguiças le meunier et les fers du mulet quil mène par la longe. Deux heures de pénitence.
En haut, une longue rue, bordée de maisons aux fenêtres fleuries dillets, deux ruelles moins avenantes, la place, le calvaire, léglise et une fontaine doù jaillit une eau glacée. La Montagne. Un berceau digne de Maria Lionça.
Quand on parle delle, un respect silencieux flotte aussitôt dans lair ; une émotion contenue, comme lorsquon entend la cloche du Saint Sacrement. Elle ne savait même pas lire ! Et ne possédait rien, que ses dons naturels. Rien dautre. Née pauvre, elle vécut pauvre et mourut pauvre, et ceux qui, parce quils étaient des parents ou des proches, recueillirent son linge, savaient que la grandeur de lhéritage était tout entière dans la signification intime de ces hardes. Leur blancheur modeste dans le coffre et la régularité des fils de lin dont elles étaient faites, telle était la richesse dune existence qui allait devenir la légende de Galafura.

Les récits sont courts, l'écriture y est tendre tout en étant ramassée sur elle-même à l'image des êtres qu'elles s'est mis en demeure de servir, de conter. Oui, il y a une grande proximité, une grande fidélité à ce peuple orphelin et désolé et puis un grand amour, une grande compassion pour ces humains relégués, par la misère, à l'état de bêtes, qu'un système a sacrifiés, sans vergogne, à un esclavage.
Croyance, amours s'y cotoient, s'y éclosent. Miguel Torga peut décrire en deux-trois pages l'âme qui meut ces êtres frustes et paradoxalement grands. En une phrase, il éclaire un long mouvement de vie qui s'essaye dans l'espace balisé par la pauvreté d'un côté et les croyances de l'autre.
(...) Une fois ces contes lus, Tras-os-Montes situés dans votre tête, ces terres arpentées, ces histoires d'hommes et de femmes connues, prenez alors la parole et commencez à votre tour à raconter autour de vous ces vies.
Rosa Guimaraes, La Quinzaine littéraire, 16/30 juin 1994.
Chacun de ces "contes", en quelques pages, contient à la fois une part de réalité et une soif d'absolu. On perçoit sans cesse des courants souterrains entre la nouvelle, cette longueur de prédilection de Miguel Torga, le champion du "lapidaire" selon le titre qu'il a donné à un de ses recueils, et le reste de l'uvre : quelques observations dans le Journal, des thèmes qui reviennent sous toutes les formes possibles, transfigurés par le puissance d'évocation des images, une écriture dont la concision à la limite de la sécherese débouche sur l'émotion.
Nicole Zand, Le Monde, 25 février 1994.
Pour l'impardonnable distrait qui ignorerait encore Torga, voici la bonne façon d'aborder une uvre vaste, diversifiée, mais à la cohérence de granit. Quant aux admirateurs du barde de San Martinho, ils retrouveront avec exaltation, le climat rude, l'air pur et tonique, la lumière implacable, déchirante, douce pourtant, parfois, qui règnent sur La Création du monde ou sur les admirables Lapidaires.
(...) Dans ces courtes prose, frémissant pazrfois d'un lyrisme virgilien ou s'élevant à la vision hugolienne dont le sourire est redoutable et le ton à la fois familier et altier, ce qui subjuge c'est la nudité de la langue, sa netteté, sa nervosité, sa vigueur. Ces quarante-cinq croquis, fouillés et animés comme des fresques : autant d'inoubliables eaux-fortes.
Jean-Marie Planes, Sud-ouest dimanche, 20 février 1994.
Ce sont des moralités sans morale. Des contes sans la batterie du style. On sent que chaque mot doit être compris par tous. Il y a une force archaïque, une santé revêche, un sens de l'homme, une acceptation de ses défauts, de ses espoirs, quelque chose de l'esprit pionnier chez ce médecin du fin fond de la péninsule, chez ce paysan arc-bouté entre le chêne-liège et la bruyère à l'odeur de maquis, qui en font un immense écrivain.
Manuel Carcassonne, Le Figaro, 6 mai 1994.

 
|
|