Ausias March, né vers 1397 à Gandie, est le premier poète de langue catalane ; il vient d’une famille d’auteurs : Pere March, son père, et Jacme March, son oncle, étaient connus de leur vivant pour leur poésie narrative et lyrique en langue provençale.
     De son œuvre poétique, commencée à partir de sa retraite en 1425, qui le rend bientôt célèbre, 128 poèmes nous sont parvenus, c’est-à-dire plus de dix mille vers. L’obsession de la mort est un thème constant et c’est bien dans ses six Chants de Mort, ainsi intitulés par l’auteur qui les a conçus comme une série, que cette récurrence est traitée avec une particulière acuité. Ils furent très vraisemblablement écrits par lui après la mort de sa seconde épouse. Si elle n’est pas précisément citée, c’est qu’elle métaphorise plus qu’elle n’incarne les différents questionnements quant aux deux natures de l’homme : l’une charnelle, l’autre spirituelle. La femme morte n’est pas seulement ce corps jadis aimé charnellement mais aussi cet “objet théologique”, un acte de foi qui consiste à contempler l’esprit : l’amour pur demeure plus fort que la mort.
     Comme Ramon Lulle, March se fait donc le chantre d’une certaine conception de l’amour et de l’aimée : la mort de l’aimée provoquant un intense et réel questionnement sur Dieu et la foi, l’aimée étant au zénith de ce que les troubadours, avec leur amour courtois, avaient chanté.
     March exerça une influence considérable sur les poètes espagnols du
XVIe siècle et notamment les deux plus grands, Gongora comme Quevedo.


     La mort, qui ravit l’agréable don
     Que vie et hasard veulent donner aux hommes,
     Tout ce qui est à moi m’a ravi, sans me tuer ;
     De mes trois temps me reste ce qui fut.
     De mon présent à tout homme je laisse ma part,
     Car il n’a y a rien qui puisse m’y plaire ;
     De l’avenir je ne veux pas avoir espoir,
     Puisque la tristesse est pour moi douce vision.



     Ce poète du XVe siècle est le plus important de la littérature catalane médiévale. Jusqu’à son avènement, lapoésie catalane se contentait de rester plus ou moins fidèle, dans le fond et dans la forme, à la lyrique des troubadours, et la langue même était fortement influencée par l’occitan. Avec Ausia March la langue et l’inspiration diffèrent. Celle-ci se nourrit de ce qu’il y a de plus profond dans l’être humain, on pourrait la qualifier de poésie des profondeurs. Parce que dépouillée de toute fioriture, n’exprimant que l’essentiel de ce qu’il veut dire, la poésie marchienne reste à première lecture énigmatique. L’introduction de Dominique de Courcelles, d’une rigueur herméneutique magistrale, nous aide à comprendre la richesse conceptuelle de cette poésie, de tout l’arrière-fond culturel qui la nourrit.
     Mathilde Bensoussan, La Quinzaine littéraire, 1/15 février 1999.






Trad. et préf. de
Dominique de Courcelle
192 pages
1999
ISBN : 2-7143-0677-2
120 F