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Caio Fernando Abreu, Brebis galeuses, Corti, 4 septembre 2002.
« Brebis galeuses [est] un livre qui sest fait tout seul durant 33 ans. De 1962 à 1995, de 14 à 46 ans, de la frontière avec lArgentine à lEurope. (
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On y trouvera de lautocomplaisance, de lavant-gardisme, des folies de jeunesse, des délires lysergiques, des pièces de musée. Mais je ne lassumerais pas si, comme mes autres brebis saines et publiées, je ne me sentais pas capable de le défendre bec et ongles contre les méchants loups du « bon goût » stérile et institué.
En remuant malgré une allergie à la poussière des dizaines de classeurs délabrés, jamais je nai eu autant la certitude que créer cest littéralement arracher, par un effort brutal, quelque chose dinforme au Chaos. Et javoue que les deux mattirent, le Chaos et lin- ou dif-forme. En fin de compte, comme la chanteuse Rita Lee, jai toujours eu une tendresse très spéciale pour les plus galeuses des brebis. »
Caio Fernando Abreu
« Textes incomplets, fictions sans destin arrêté, fragments de journal, relation de rêves, chapitres exclus, dialogues sans partenaire, textes purement pornographiques, extraits de livres qui nont jamais existé, composent le troupeau de ces brebis galeuses errant dans lâme de lécrivain. Il sagit dune mise à nu, mais ici le risque de pornographie attaché au nu se change en audacieux abandon. Lamour extrême exige la nudité complète et Caio Fernando Abreu, sans les pudeurs de lécrivain professionnel, de celui qui devrait préserver une image nette et protocolaire, sexpose tout entier. Ces brebis obscures, dénuées de grandeur et chargées dincomplétude, offertes en place dun lion arrogant, projettent une clarté inattendue. Caio nous livre ses brouillons spirituels : en eux, comme des traces millénaires, est inscrit le pouvoir des mots. Il nest pas dun écrivain quelconque de se permettre un tel saut dans lobscur ».
José Castello, in Estado de São Paulo,
20 juillet 1995

Notes sur un amour urbain [Texte intégral ]
Entre 1977, quand il fut écrit, et 1987, ce texte est passé par différentes versions. Trois dentre elles ont été publiées (dans feu la revue Inéditos du Minas Gerais : dans le Cahier culturel de Zero Hora, et dans le supplément littéraire de A Tribuna da Imprensa). Quelques passages ont aussi été utilisés par Luciano Alabarse pour un spectacle. Mais je nai jamais réussi à le sentir « prêt », cest pourquoi je ne lai jamais inclus dans un livre. Cette sensation perdure. Mais peut-être le genre non générique de ces morceaux, semblables plutôt à des fragments de lettre ou à un journal intime, est-il la forme même, informe et inachevée, de ce texte.
À la mémoire de Paulo Yutaka
Je taime comme les bégonias tarentules aiment leurs congénères, comme les serpents saiment en senroulant lentement les uns très verts et dautres sombres, le signe au front, lents lourds, avec cette intensité qui mentoure, même si ça te foudroie ou quun coup au visage me fasse moins os et plus vérité, je taime.
Hilda Hilst. Lucas, Naim
Pardon, dis-je, mais si je ne vous touche pas maintenant, je vais perdre tout naturel je ne pourrai plus rien dire, ce nest pas ma faute, je me sens juste incontrôlé, ne me comprenez pas mal, ne me comprenez pas bien, cest juste lenvie, presque simple, de tendre le bras pour vous toucher, il y a trop longtemps que nous sommes ainsi à bavarder à la fenêtre, nous avons déjà dit tout ce qui peut être dit entre deux êtres qui essaient de se connaître, jai la sensation impression illusion que nous nous comprenons, à présent il sagit juste de tendre le bras et, du bout de mes doigts, de vous toucher, naturellement : le contact, après la compréhension que nous avons atteinte, et maintenant.
Vous ne dites rien, non rien. Vous me regardez, cest tout, vous souriez. Combien de temps ? Tout à lheure une étoile a filé et nous avons fait, simultanément et en silence, un vu, deux vux. Jai demandé de savoir vous toucher. Vous ne me dites pas vos souhaits. Vous avez souri avec les yeux, avec cette bouche qui plus tard, un jour, après maintenant, pourra me dire : non. Cest avec une sorte dhéroïsme donc, que je tends les bras, les mains, ouvre les doigts et hop ! Je touche. Près de la mienne, votre bouche sentrouvre lentement, humide, odeur de cigarette, chewing-gum, alcool, rouge ; nos dents se heurtent, léger bruit, mélange des langues. Je sombre dans votre bouche, joublie, mastique votre salive, menfonce. Obscurité, humidité, chaleur ferme de votre corps contre ma cuisse, chaleur ferme de mon corps contre votre cuisse. Demain je ne sais pas, nous ne savons pas.
Jai pensé à vous. Il était exactement trois heures de laprès-midi quand jai pensé à vous. Je le sais parce que jai secoué la tête comme si jétais pris de vertige, et regardé laffichage horaire au milieu de lavenue.
Vite, vite. Le numéro de téléphone est en train de seffacer dans la paume de la main moite. Après ces jours crispés de début de printemps, au milieu des embouteillages, des gens affolés et de la paranoïa lâchée sur la ville, après ces jours vous rencontrer, vous qui me souriez, mouvrez les bras, me bénissez et passez la main sur mon visage marqué, sur ce qui reste de cheveux sur ma tête confuse, qui me regardez dans les yeux et me permettez de plonger au creux profond et chaud de votre épaule. Je menfouis dans une odeur indéfinissable, vous me bercez dans vos bras, couvrez avec votre bouche mes oreilles bourdonnantes davertisseurs, de vers inachevés, déchappements libres, de cliquetis des téléphones, de machines à écrire, de bruits électroniques, de marteaux-piqueurs, et vous membrassez, métreignez, memmenez en Crète, à Mykonos, Rhodes, Patmos, Délos, mapaisez en me répétant que tout va bien, oui tout, tout va bien. Le téléphone sonne trois fois. Vous êtes bien au, laissez votre nom et votre numéro de téléphone après le bip et je vous rappellerai dès que possible, OK ?
Lodeur de ton corps persiste sur le mien des jours durant. Je ne prends pas de bain. Je garde, je préserve, lodeur, lodeur de ton odeur collée à la mienne. Et il suffit de fermer les yeux pour sombrer à nouveau et chaque fois plus profond dans ta bouche. Gouffres marins, sargasses. Mes mains courent sur ta poitrine. Gazons écrasés de soleil, puits limpides. Quelque chose alors sarrête, tout sarrête. Les voitures dans les rues, les horloges sur les murs, les gens dans les maisons, les étoiles que nous narrivons pas à voir dici, du fond de la ville obscure. Je regarde au fond du puits de ton il noir, minuit juste. Je veux faire un tour de magie pour que rien ne se remette en marche. Je veux rester ainsi, arrêté. Avec crainte, je sais que ce qui tas amené ici est cette façon à moi de vivre en enjambant les flaques de boue, sans y tomber, mais je sais à présent que cette manière se perd. Tour foudroyée, linébranlable vacille quand commence à jaillir de moi ce qui nest pas complet sans lautre. Tu souffles sur mon front. Je ne suis que poussière, je méparpille en grains invisibles aux quatre coins de la chambre. Je deviens nuit, je deviens jour. Je deviens flèche, soif, griffe, clou. Je deviens fruste et tu teffraies de ma bouche affamée vorace édentée, de gamin mendiant quêtant laumône à ce carrefour où nous sommes arrivés.
La ville est folle, tu le sais. La ville est malade, tu le sais. La ville est pourrie, tu le sais. Comment puis-je taimer proprement dans cette ambiance malade pourrie folle ? Sans cesse des urbanoïdes croisent mon chemin en quête de cigarettes, dallumettes, de sexe, dargent, de paroles et de besoins obscurs que je narrive pas à déchiffrer dans leurs yeux sémaphoriques. Je suis pressé, nous navons pas de temps à perdre. Comment appeler à présent ces quelques attouchements terrifiés par la possibilité de la peste ? (Amour, amour certainement pas). Comment éviter que notre rencontre se décompose, se corrompe et pourrisse au contact de la folie, de la maladie, de la pourriture ? Nous ne léviterons pas. Car la ville est pourrie, tu le sais. Car la ville est folle, tu le sais. Oui, la ville est malade, tu le sais. Et le virus court dans nos veines, camarade.
Parle, parle, parle. Je suis très fatigué. Je ne reconnais plus aucun mot déjà dans ce que tu dis. Je me laisse juste bercer par le rythme de ta voix, par cette mélodie monotone angoissée perplexe répétitive. Presque trois heures du matin. Nous ne savons pas où aller, nous navons nul endroit où aller. Un écurement, de temps en temps jai la nausée la nausée est coupable, la nausée est morale te sens-tu sordide, baby ? moi jai peur, je ne veux pas courir de risque mais à présent le seul moyen cest de courir le risque ce nest plus possible on va en rester là je veux me lever tôt, faire de la gymnastique dans le parc, arrêter de boire, arrêter de fumer, arrêter de sentir je suis très las ne fais pas ça, ne dis pas ça cest peu de chose ça ne marchera pas cest anormal, jai peur la peur est coupable, la peur est morale tu ne vois pas que cest ça quils veulent que tu ressentes peur, culpabilité, honte moi jaccepte, je me contente de peu moi je naccepte rien du tout et je ne me contente pas de peu je veux beaucoup, je veux plus, je veux tout.
Je veux le risque, oui. Même si jen meurs.
Chien errant, contamination. Teigne, gale. Jusquà quand les colmatages inventés résisteront-ils à la peste qui sinfiltre dans les failles de notre rencontre ? Comme si nous luttions juste nous deux, seulement nous deux, nous deux seuls contre le ramassis de deux mille ans de mensonges et de misères, dassassinats et dinterdits. Deux mille ans de boue, lami. Lordure tapisse les rues portant nos pas qui nont jamais su où aller.
Viens en moi sans peur, touche mon épaule, regarde-moi dans les yeux, comme dans les chansons populaires. Puis dis-moi : « Allons-nous-en dans un lieu propre. Laisse tout en létat. Ferme les portes, ne règle pas tes factures et ne dis rien à personne. Plus rien nimporte. Maintenant, tu mas et je tai. Plus rien nimporte. Le reste ? Ah ! le reste ce sont des restes. Sans importance ». Mais tes livres, tes disques, veux-je demander, tes poèmes à la rime riche ? Mes livres, mes disques, mes poèmes à la rime pauvre ? Peu importe, peu importe. Lâche tout. Viens avec moi dans un autre lieu quelconque. Triunfo, Tenerife, Paramaribo, Yokohama. Là, tout de suite. Je demande, demande et ne dis rien, mais je demande demande, alors dis, toi, dis là, dis maintenant, dis-le-moi. Tu ne dis rien. Tu ne me vois pas au-delà de lil que tu vois. Tu ne mécoutes pas au-delà de la bouche qui demande sans dire, et je le sais bien. Tu projettes de partir, sans moi, vers un pays lointain doù bien des années après je recevrai la lettre dun inconnu avec un nom imprononçable annonçant ta mort. En avril, sera-t-il écrit, avril ou mai. Ou septembre, ou octobre. Les mois les plus cruels. Tant pis, ce serait sans importance après si longtemps, et dans une ville lointaine.
Sur les marches de lavenue déserte, une boîte de coca-cola abandonnée à la porte de léglise, on dirait quici le temps na pas passé, je veux te montrer un vitrail, cette terrasse, ce balcon comme ceux de Lorca, enguirlandé de roses, je veux partager mon regard, jai désappris à voir seul et maintenant que tout a perdu sa magie, sil y eut magie, et il y avait, je narrive plus à te voir ange, berger, mage, gitan, héros intergalactique, argonaute, réplicant, à présent je vois juste un garçon dans lequel la mort chemine inexorablement on ignore juste le moment du coup final mais il viendra aux cheveux si noirs, au visage presque carré, large, blême, où a déjà commencé la dévastation, yeux perdus, bouche de naufragé rouge foncé sur le noir de la barbe mal rasée, je regarde tout cela que je vois et il ny a plus dautre magie que celle-là, celle dêtre réel, et je dis lentement, comme avec la peur de briser la ferme perfection des choses, je dis légèrement, alors, dans ton oreille dure, dans ton âme froide, je dis follement, je dis longuement sans pause je taime je taime je taime.
Tant de morts, on na plus assez de doigts de main et de pied pour compter ceux qui sen sont allés. Vivre désormais, tâche ardue. Chaque jour arracher des choses, avec les ongles, une joie modeste ; chaque nuit découvrir un motif raisonnable de séveiller le lendemain. Mais le puits est sans fond, il faut aller de plus en plus loin, les serpents enroulés au caducée sont au bout. Sil te plaît, ne me repousse pas encore vers le sans retour, depuis longtemps jétais accoutumé à consommer les êtres comme on consomme des cigarettes on fume, on écrase le mégot dans le cendrier, puis on le vide dans les toilettes, on tire la chasse, et hop, cest fini. Pardon, cétait juste une erreur de plus ? combien en reste-t-il encore au creux de ma main ? Aide-moi ! aujourdhui je ne veux pas fermer ma porte avec cette faim à la bouche, boire un verre de lait, arroser les plantes, jeter les journaux, épousseter les livres, ranger les disques, regarder les murs, allumer puis éteindre la télé, écouter Mozart pour ne pas crier, chercher ton odeur une fois encore au plus secret de mon corps, allumer des bougies, ta salive dhier persistant dans ma bouche, changer les draps, faire mon lit, chercher la tache de ton sperme dans les draps sales, bon cest fait et merde, rien ne vaut la peine, ouvrir les couvertures, me couvrir la tête, tout vaut la peine si lâme, tu sais, mais lâme existe-t-elle ? qui le garantit ? et ça intéresse qui ? éteindre la lumière et plonger yeux fermés dans le creux chaud et profond de ton épaule, il fait si froid, sombrer à nouveau dans ta bouche, réinventer dans le noir ton jeune corps dhomme contre mon corps dhomme jeune aussi, palper ton sexe, ton cou, sans rien comprendre, sans réussir à pleurer, abandonné, effrayé, remâchant des malédictions, de faux indices, de sinistres augures et demain je nabandonnerai pas : je te chercherai dans un autre corps, je jure que je te retrouverai un jour.
Ce nest pas notre faute, jai essayé. Nous avons essayé.



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