Juan Ramón Jiménez, Beauté
     Collection Ibériques, Corti, 2005.

    Juan Ramón Jiménez malgré son Nobel n'occupe toujours pas en France la place qu'il mériterait.
     Belleza est le septième recueil publié par Corti, cinq ayant été traduits par Bernard Sesé qui est aussi le traducteur de Jean de la Croix, Zorrilla, Fray Luis de León notamment.

     « Le poète est l’homme qui a en lui un dieu immanent, et comme le médium de cette immanence. » Juan Ramón Jiménez (1881-1958) définit ainsi, dans son ampleur et ses limites, le domaine, ou le territoire, où s’épanouit son invention créatrice.

     Belleza (en verso), (1923) appartient à l'époque du « spiritualisme symboliste », comme l’appelait aussi Jiménez.

     Le bien, le beau, le vrai : cette triade informe la poétique de Juan Ramón Jiménez. « Pour moi, disait-il, la poésie est mon incorporation à la vérité par la beauté, ou à la vérité dans la beauté, et en dernier lieu de mon dieu possible par la succession de la beauté. Il est clair que cette vocation suppose un effort total de tout l’être ».

     La beauté, dans sa valeur ontologique, est promesse de l’avènement du sujet à lui -même, dans l’éternité de l’instant :

     Qu’il est beau de vivre ainsi toujours debout,
– beauté ! –,
pour le repos éternel d’un instant !

     Chez ce poète à la sensibilité exacerbée, la beauté n’est jamais un concept abstrait. Il la reconnaît aussi bien dans les choses, les êtres ou la nature, que dans les créations de l’art.

 









     Mi corazón mis à nu par
     Traduction d'une auto-anthologie de Juan Ramón Jiménez, mort en 1958, qui dépouilla de ses stucs la poésie espagnole.
     Par Philippe LANÇON, © Libération, jeudi 02 juin 2005

     En France, on ne connaît pas le poète espagnol Juan Ramón Jiménez. C'est comme si Verlaine était ignoré en Espagne. D'ailleurs, il l'est peut-être. Vivants ou morts, les poètes circulent mal. Aux frontières, les douaniers sont sourds à leur musique, née du silence et de la sensibilité. Mais les éditions Corti continuent de faire passer Jiménez chez nous à dos de mulet. Elles ont déjà publié, entre autres, Fleuves qui s'en vont, Eternités, et surtout Espace, trois de ses grands livres. Elles publient aujourd'hui un huitième ouvrage du poète. Beauté est imprimé à Madrid en 1923, en même temps qu'un autre recueil intitulé Poésie. C'est une anthologie effectuée par l'auteur. Il a 42 ans. Il a déjà beaucoup écrit. Il ne publiera plus d'autres livres de poèmes avant 1946.
     Juan Ramón Jiménez ne devrait pas être lu parce qu'il obtint le prix Nobel de littérature en 1956, deux ans avant sa mort ; mais, d'abord, parce qu'au début du siècle passé, il marqua la poésie de langue espagnole. Elle était devenue bavarde, superficielle : du stuc et de la crème fouettée, comme si le pays en déclin n'avait plus même de quoi nourrir son propre imaginaire. Avec quelques autres poètes (souvent latino-américains), Juan Ramón Jiménez la simplifia et la concentra : ce fut le «modernisme». Il fit entrer dans ses mots le nerf à nu de la sensation et son éternité : «L'odeur d'une fleur nous rend maîtres,/ pour un instant, du destin.» Ou encore : «Ma peine, avec ta compassion,/ me semble un acacia/jaune, sous la lune.» En espagnol, acacia est féminin. La discrète avalanche des a change toute la musique de ce poème, «Automne nocturne». Comme chez Verlaine, la sensation passe dans la moindre syllabe.
     Il ne se croyait ni infini, ni immortel. Mais il pensait que quelque chose en lui et autour de lui l'était &Mac255; ou pouvait l'être : ce qu'il nomma la «réalité invisible», ou, ici, la «beauté», et que des philosophes appelleraient: l'être. Et il chercha, jour après jour, poème après poème, à travers un nuage, un paysage, un peuplier, un soleil couchant, un air de musique ; il chercha comme seul un déprimé chronique peut le faire : «Les choses donnent le jour. Moi/ je les aime, et elles, avec moi,/ en un arc-en-ciel de grâce/ me donnent des enfants,/ me donnent des enfants.»
     Ces enfants, ce sont ses poèmes. Des enfants capricieux, évanescents, glissant dans la main et sur la conscience. En espagnol, les deux derniers vers n'en font qu'un : «Me dan hijos, me dan hijos.» Ils sonnent comme un écho, une caresse et une plainte. La proie du poète était introuvable. C'est pourquoi ses oeuvres complètes sont si difficiles à établir : son travail d'extase muette est un journal sans fin, perpétuellement réécrit, recomposé, réadapté, le journal fluide d'un insecte ultrasensible qui se cogne avec douceur, avec tristesse, avec angoisse, avec joie, à tous les instantanés qui le pénètrent : «T'ai-je attrapée ? J'ignore/ si je t'ai attrapée, plume toute douceur,/ ou si ce fut ton ombre.» Ou la nuit, qui est de plomb.
     Dans le monde hispanique, ses lecteurs l'appellent presque toujours «Juan Ramón» ; appelons-le désormais ainsi : il est difficile d'aimer sa poésie sans s'assimiler l'homme, en faire un intime. Il est entièrement poète, poète à toute heure, dans le désastre et l'émerveillement du poète. Cette «quantité divine de poésie» enchantait Lorca. Un jour, à Grenade, Juan Ramón lui dit: «Nous irons au Generalife à cinq heures du soir, c'est le moment où les jardins commencent à souffrir.»
     Il cherche, écrivait Octavio Paz, «la fusion parfaite du mot, de l'émotion, et de la pensée». Parfois, il y parvient. Parfois, non. Il y a beaucoup de points d'exclamation, de répétitions de mots-clés, comme si, en dégorgeant, ces mots devaient finir par rendre sur la page l'être qui fuit.      Octavio Paz l'admire, mais critique sa belle impasse : «Le poème de Juan Ramón est bref et simple mais aussi paresseux : il lui manque la concentration de l'épigramme grecque et de ses résurrections modernes. Il ne ressemble pas davantage au haïkaï, qui est toujours la vision précise et jamais sentimentale d'une réalité instantanée. L'esthétique de Juan Ramón est impressionniste : non ce que voient les yeux, mais ce que la sensation expérimente.» Le Mexicain ajoute : «Dangers de l'impressionnisme : la réalité s'amenuise et s'évapore, le moi se gonfle, le monde perd corps et le corps, son squelette.»
     Dangers, grandeur de ces dangers : c'est précisément dans cette réalité qui s'amenuise et s'évapore dans des restes de subjectivité que Juan Ramón place sa langue. Elle flotte dans la fêlure. Elle salue le monde ancien (celui de la subjectivité ronflante) et le monde nouveau (celui de son dépassement). Elle apparaît donc sans défense, entre veille et sommeil, sans jamais trouver exactement sa place ailleurs que dans nos propres sensations, nos faiblesses. Tout ce qu'on vit disparaît sans pouvoir être fixé, et c'est cela qu'il fixe. L'expérience est de chaque instant ; elle l'éprouve et le divise : «En haut chante l'oiseau,/ et en bas chante l'eau./ &Mac255; En haut et en bas, se déchire mon âme.» Juan Ramón est un somnambule. On sait qu'il ne faut pas les réveiller. Il eut de graves dépressions. Plusieurs séjours en hôpital psychiatrique ne le guérirent de rien, jusqu'à la fin.
     La Femme, l'Œuvre et la Mort guident son itinéraire. La Femme est la sienne, Zenobia Camprubi. Il l'épousa à New York en 1916, l'année où fut publiée l'oeuvre qui marqua le «modernisme» : Diario de un poeta recien casado (Journal d'un poète jeune marié). L'OEuvre n'est pas tant la sienne que celle qu'il cherche à travers les poèmes qu'il nous a laissés, et qui sont les brouillons de son idéal ; c'est par exemple «le Phare» : «Le phare,/ comme la voix d'un enfant, qui voudrait/être Dieu, se voit presque, de là où nous sommes./ &Mac255; Qu'il est loin ! &Mac255;/On ne dirait pas/ qu'il est éclairé pour la mer funeste,/ mais pour le fatidique infini.»
     Quant à la Mort, elle est partout guide sûr, comme un profond retour vers l'enfance : «La mort est pour nous une mère ancienne,/ notre première mère, qui nous aime/ à travers les autres,/ siècle après siècle,/ et jamais, jamais ne nous oublie.» Juan Ramón Jimenez était né dans le petit port de Moguer, en Andalousie. Moguer est au coeur de son inspiration et du livre de prose qui le rendit célèbre, un classique de la langue espagnole : Platero et moi (10/18) ; le portrait d'un âne dans lequel se projettent la sensibilité de son maître. Il quitta l'Espagne en 1936 pour une mission culturelle à New York, mandaté par la République. La guerre civile et le franquisme lui interdirent le retour. Il s'installa à Cuba, puis en Floride, enfin à Puerto Rico, où il mourut sans avoir revu son pays : «La solitude était éternelle/ Et le silence sans fin./ Je me suis arrêté comme un arbre/ Et j'ai entendu les arbres parler.»
     © Libération
 
 








Beauté de Jimenez

Traduit par
Bernard Sesé
216 pages
20
ISBN : 2-7143-0895-3
17 Euros