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Un voyage ni commencé ni terminé
Ce vers de Branquinho da Fonseca (portugais, 1905-1974) exprime à sa manière un des aspects de lintraduisible saudade portugaise, nostalgie et désirs ressentis de façon à la fois douce et douloureuse
Incontestablement, cest là un des fils qui tissent les trois nouvelles traduites ici, comme toute luvre banquinhienne qui, par ailleurs, sintègre pleinement dans le mouvement moderniste du Portugal du XXe siècle : saudade de Coimbra et de sa bohème estudiantine, qui marque le héros de la nouvelle Le Baron ; saudade de cette mer sacrée (Mar Santo, titre dun roman paru en 1952) que lécrivain connut intimement lorsquil exerça ses fonctions de juges à Nazaré ; saudade du voyage enfin, quillustre la dernière étape de la carrière de Branquinho : dès 1968, en effet, il prit en charge la bibliothèque de la Fondation Gulbenkian avec des fonctions itinérantes qui lamenèrent, entre autres, souvent à Paris.
Attaché à la fois au passé et au futur, à la tradition et à la plus audacieuse nouveauté, Branquinho qui appartient à la même génération que Miguel Torga avec lequel dailleurs il participa, jusquen 1930, au courant littéraire rassemblé autour de la revue Presença, fut, dès sa jeunesse bouillonnante à Coimbra, une des figures de proue de mouvements littéraires davant-garde. Donnant la priorité à la finalité esthétique, à lanticonformisme, à la liberté profonde de lartiste, avec son inconscient, son mystère, son irrationnel et son individualisme, cette génération sapparente au surréalisme en même temps quelle renoue avec un certain romantisme.
Branquinho, quant à lui, apparaît comme un imaginatif créateur datmosphères mystérieuses, bien que par ailleurs débordant de vitalité et dhumour. son goût pour le théâtre sexprime aussi par une production variée et originale de courtes pièces, parfois allégoriques, dont les thèmes, ceux de lhumanité tragique, se retrouvent dans la plupart de ses contes et recueils, notamment dans Rio Turvo e outros contos (Fleuve trouble et autres contes, 1945) dont les trois nouvelles, LInvolontaire, Les Mains froides et Le Baron sont extraites.

Je naime pas voyager. Seulement voilà : je suis inspecteur dans lEnseignement Primaire et, de ce fait, obligé de sillonner en permanence tout le Pays. Jemprunte les chemins de la belle aventure, des sensations nouvelles et heureuses, tel un chevalier errant. À vrai dire, jai le souvenir de quelques moments agréables, dont je garde la nostalgie, et jespère en vivre encore qui me laisseront dautres nostalgies. Instabilité déternellee jeunesse, perspectives et horizons toujours nouveaux... Mais je naime pas voyager.

Quel inconfort ! Lunivers de Branquinho da Fonseca baigne dans linguérissable mélancolie portugaise, cette saudade sans équivalent européen. Car les Portugais ont expérimenté à la fois un attachement maladif au Tage chéri (Camoëns), à la vallée perdue qui les enfanta, et lirrésistible désir de quitter leur bout de terre pour dautres miettes du Monde.
Cet inconfort, cet équilibre de point mort nourrissent Branquiho da Fonseca et précipitent, au sens chimique, un monde immense sous cette petite forme quest la Nouvelle.
Des personnages, des désirs de musique, de femmes et dalcools, de voyages autour dune forteresse emplie dobjets venus de loin, les années passées à Coïmbra, mère de tant de jouissances et dillusions, tout cela est comprimé en peu de pages, prêt à exploser et qui explose en effet, dans lesprit, le regard, limagination du lecteur, forcé de poursuivre, et à son compte, le voyage.
Extrait de LInguérissable mélancolie portugaise, par Michel Cardoze, La Quinzaine littéraire, 1/15 mars 1990.
Mêlant le réalisme et le fantastique, lhumour sur fond de mélancolie et le mystère, ces trois contes sont incontestablement luvredun grand nouvelliste.
Patrick Kéchichian, Le Monde, 30 mars 1990.

 
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