Une abeille dans la pluie, de Carlos de Oliveira, est l’un des meilleurs romans du néo-réalisme portugais. À une intrigue poignante, dans une nature sauvage, s’intègre la satire d’une aristocratie décadente et de la bourgeoisie rurale, ainsi que la dénonciation de préjugés sociaux traditionnels. Une suite de symboles : la pluie et l’abeille, l’hiver et le printemps, l’or et le soleil, l’étable et la nativité, l’orage et le diable, la mer et le sacrifice... et bien d’autres, se développent dans un style singulier que le traducteur s’est appliqué à conserver.
     “Pour conjurer la culpabilité qui le tenaille et la hantise de la mort qui l'habite, Alvaro Sylvestre, bourgeois veule et pathétique, livre un jeune cocher à la colère meurtrière d'un père outragé. Victime expiatoire, figure d'un érotisme triomphant et pour cela insupportable, le jeune homme sera sacrifié sur l'autel de l'hypocrisie et de la peur bourgeoise.” Patrick Kéchichian (voir, presse, ci-dessous, pour la suite de l'article)


     Vers cinq heures, par une après-midi d’octobre qui sentait déjà l’hiver, un voyageur entra dans Corgos, à pied, après la rude marche qui l’avait conduit, par de mauvais chemins, du village du Montouro à la chaussée pavée et sûre du bourg : un homme gros, petit, au pas nonchalant ; longue veste à col de renard ; chapeau foncé, à larges bords, à l’ancienne mode ; la chemise boutonnée, sans cravate, ne choquait pas, car par ailleurs sa mise était soignée : mains propres et visage rasé de très près ; il est vrai que ses bottes courtes étaient toutes crottées, mais l’on voyait que le voyageur n’avait pas coutume de marcher dans des bourbiers ; la boue le gênait, de ses pieds il frappait très fort le pavé.


     Extrait de Oliveira le tragique par Patrick Kéchichian, Le Monde, 12 mai 1989.
     Fable sociale ordonnée comme une tragédie antique, le roman de Carlos de Oliveira tisse un réseau serré de symboles, dans lequel chaque personnage est une image caricaturale du destin. La force poétique du récit naît de la conduite rigoureuse de la narration, à la fois épurée et complexe.
     Né au Brésil en 1921, d'abord influencé par le courant néoréaliste, traducteur de Supervielle, Aragon, Éluard, Carlos de Oliveira a su transposer, dans ses romans et dans sa poésie, sa préoccupation sociale sur le plan plus élevé du mythe et du symbole.

     Extrait de Le fiel des abeilles par Linda Lê, Le Quotidien de Paris, 24 mai 1989.
     Dieu est mort. Comme l’abeille mâle, dont le destin est de disparaître après la fécondation. Dieu a sombré au lendemain de la génèse du monde. De sa création ne restent qu’une ruche putride et un esseim d’abeilles aveugles qui butinent les fleurs du mal et produisent des rayons de fiel.
     Carlos de Oliveira serait-il un disciple de Shopenhauer ? À lire (...) Une abeille dans la pluie, on ne doute pas qu’il fasse partie de la race, si précieuse, des romanciers qui rivalisent de désillusions et de lucidité avec les moralistes.
     Dieu est mort. Les apiculteurs se succèdent pour repeindre la ruche aux couleurs de l’espoir. Mais l’essaim est devenu fou. Les abeilles aveugles volettent entre quatre murs, se déchirent les ailes et se noient dans leur propre fiel. Carlos de Oliveira ne se donne pas la peine de rafraîchir la ruche : la pourriture a gagné l’intérieur, et le meilleur remède est d’y apporter le miel des sceptiques.
     
     La poésie, l'intime travail sur les signe, sera la tram profonde du récit. Elle est traversée ici d'un certain nombre d'images récurrentes, qui règlent en quelque sorte sa tension, et dont le caractère ambivalent assure au texte son emprise, au monde évoqué, sa palpitation.
     Jacques Frossard, La Quinzaine littéraire.




    



Traduit par
Adrien Roig
192 pages
1989
ISBN : 2-7143-0309-9
85 F