Leopoldo Brizuela, Le Plaisir de la captive
     Collection Ibériques, Corti, septembre 2006.
    

    Dans l’Argentine de la fin du XIXe siècle depuis la pampa jusqu’à la Terre de Feu, Leopoldo Brizuela revient avec sa puissance d’évocation déjà remarquée dans Angleterre, une fable, son précédent roman, à ses deux thèmes de prédilection : l’anéantissement des populations et des cultures indiennes par les Blancs ; les rapports homme-femme au sein de sociétés vouant un culte à la virilité. La nouvelle éponyme, Le plaisir de la captive, relate la chevauchée à travers la pampa d’une jeune fille blanche poursuivie par un chef indien. Tandis qu’elle prend conscience de la montée du désir en elle, Rosario semble peu à peu, par une appropriation de la stratégie de l’Indien, renverser les rôles et imposer de nouvelles règles à la poursuite, qu’elle convertit en une sorte de cérémonie érotique et d’épreuve initiatique – long prélude à l’étreinte finale, dont le lieu et le moment seront choisis par la « captive ».
     Le Petit Pied de Pierre raconte, à partir de trente-huit témoignages qui sont autant de voix différentes et parfois divergentes, la biographie fictive d’un personnage réel : Ceferino Namuncurá, fils et petit-fils de caciques qui tinrent longtemps en échec l’armée argentine, l’un des derniers survivants de sa tribu, dont, à des fins édifiantes l’Église voulut faire un prêtre, et dont un grand nombre d’Argentins firent un saint.
     Lune rouge, sous un déguisement ethnologique (et, à l’occasion, burlesque), est une rêverie poétique sur la fonction de gardien du feu chez les Yaghan de la Terre de Feu, peuple de navigateurs et de pêcheurs. Vénéré et donc solitaire, le gardien du feu, véritable chaman androgyne initié aux mystères élémentaires, restait obstinément penché sur la flamme ancestrale.
     Ne frappent pas seulement dans ces récits la thématique abordée, mais aussi l’écriture et la construction de l’ensemble où chaque motif semble se répondre d’une histoire à l’autre ; où la langue est au service du vaincu, comme elle était aussi naguère, l’instrument du vainqueur.

    
    Leopoldo Brizuela est né en 1963 à La Plata, province de Buenos Aires. Romancier, poète et traducteur, il a publié quatre ouvrages (deux romans, un recueil de poèmes et un ensemble de nouvelles) et a édité quelques anthologies. Les éditions Corti ont publié de lui Inglaterra. Una fabula, également traduit par Bernard Tissier.

    

    





     Quand à la fin du XIXe siècle le Congrès de la nouvelle nation argentine commença à débattre la « solution définitive du problème indien », les sénateurs des provinces exigèrent de ces Messieurs de Buenos Aires qu’ils missent un terme à leur guerre contre les tribus pampa de la frontière sud ; son coût extrêmement élevé – dirent-ils – saignait à blanc le pays, et sa durée excessive, inconcevable en tout autre pays civilisé, ne pouvait s’expliquer que par la proverbiale lâcheté des militaires porteños.
      Dans les fortins jalonnant la frontière, où les péripéties des discussions étaient suivies avec un intérêt bien compréhensible, l’accusation fut jugée moins outrageante que stupide : il n’y avait pas jusqu’au plus infime soldat qui ne sût que le sauvage possédait une connaissance du désert si profonde qu’il réussissait à faire de chaque trait saillant du climat et du paysage un allié autrement redoutable que n’importe quelle stratégie ou arme blanche ; mais pas une seule bouche ne s’ouvrit pour le proclamer, peut-être parce que l’on comprenait déjà qu’ignorer le savoir de l’infidèle représentait le premier pas vers son élimination.
      Qu’un jour l’une des tactiques indiennes ait été révélée à un Blanc est sans aucun doute exceptionnel ; que ce Blanc ait été une femme, guère plus qu’une enfant, est assurément unique ; mais que cette femme ait pu non seulement la comprendre mais également l’adopter et en user, et qu’elle lui ait dû tout ensemble pouvoir et esclavage, justifie – je pense – que soit contée cette chronique plus de cent ans après les événements, alors qu’une même poussière muette recouvre le Sénat et les ossements des Indiens.

      La fillette, sur l’enfance de qui nous sommes peu renseignés, s’appelait Rosario Burgos ; elle vivait dans un petit village voisin du célèbre Fortin Quebranto, et dans cette période où les Indiens, acculés par la faim aux dernières extrémités, s’abattaient sur les principales agglomérations frontalières, seuls quelques indices physiques et quelque inégalité d’humeur annonçaient en elle l’imminence de la puberté. Après qu’eut été pillée et incendiée la pulpería* qu’aux abords du village gérait son père, et que celui-ci eut rendu l’âme à l’issue d’une pitoyable agonie, Rosario choisit de se transporter à un autre poste avancé, situé au delà de la ligne des frontières, où se trouvait déjà sa sœur aînée, la Severina, laquelle avait suivi son mari, un ancien forçat ayant fait l’objet, à sa sortie du pénitencier de Cochicó, d’une assignation à résidence.
      Un tel choix, commentent les chroniques, était assez fréquent parmi les femmes de la campagne ; aussi ne faut-il pas lui attribuer une singularité que Rosario n’acquerrait que plus tard, au long de son aventure : puisque la vie était un combat, elle préférait se jeter dans une lutte éperdue contre tout et rien plutôt que de rester à l’arrière pour, son tour venu, enfanter et enterrer avec la régularité accablante des travaux domestiques. Et il est indéniable que les services occasionnels qu’elle rendait dans la pulpería avaient fait de Rosario une personne plus experte en certaines tâches rurales que la majorité de ses payses, ainsi qu’une cavalière accoutumée à obtenir par son imagination ce qu’elle ne pouvait savoir par expérience ; et quoiqu’elle fût prête, résignée qu’elle était à sa condition d’orpheline, à se hasarder sur les terres des infidèles, le commandant Florencio Bautista, frais débarqué de Buenos Aires pour superviser l’extermination, lui refusa son départ tant qu’elle n’eut pas accepté la protection du brigadier Vega, un vétéran de commissariat qui se glorifiait volontiers, quand l’alcool lui montait à la tête, de son odyssée parmi les Pampa, alors qu’il était seulement âgé de trois ou quatre ans.
Orphelin de père et de mère à la suite d’une des premières attaques du cacique Calfucurá, Vega avait fait partie des trente enfants à l’abandon dont s’était entouré le prêtre Domenico Malatesta pour garantir la transparence de sa mission de paix dans les campements indiens des Salinas Grandes, mission que toutes les autorités militaires avaient déconseillée, la considérant comme une pure folie ; et bien qu’en vérité ils eussent passé plusieurs jours en harmonie parfaite avec les Indiens, tout prit fin quand Calfucurá en personne découvrit sur le front d’un des enfants une soudaine tache sanguinolente et qu’il ordonna, craignant que celui-ci appartînt à la race des « porteurs de mort » (les innocents messagers de Rosas qui vers 1835 avaient transmis la rougeole aux natifs, infligeant à leur armée plus de pertes que la plus meurtrière des batailles), que l’on égorgeât l’enfant sur-le-champ et que l’on enfermât les autres dans un chariot couvert ; et pendant près de trois ans les Indiens charroyèrent les enfants par vallées et déserts, les tenant sous la constante menace d’une exécution et les utilisant comme otages pour les plus aberrantes extorsions.




     Je ne comprends rien à l'Argentine : est-ce le tango, la gomina, la traite des Blanches, ou la pampa, le gauchos et les Patagons, ou Eva Peron, les dictateurs d'opérettes cruellissismes, ou est-ce tout à l'opposé le métaphysique Borges, si différent de cette littérature australe baroque et biscornue dont voici un nouvel exemple encore plus insensé : Le Plaisir de la captive, de Leopoldo Brizuela ? Avec une couverture, je ne vous dis pas, du vrai kitsch : un tableau, La Vuelta del Malon (« Le raid de l'Indien »), où un sauvage caracole torse nu, une lance dans une main, l'autre enlaçant une Blanche à demi nue, évanouie ou pâmée. Et c'est ce pays, le plus blanc de l'Amérique du Sud, qui semble le plus hanté par le souvenir de ces Mapuche, Yagans ou Araucans, massacrés jusqu'au dernier du temps où on avait le droit de les tirer comme des lapins, le temps de Joseph Popper, en photo dans le livre, Popper qui se tailla un éphémère royaume et battit monnaie.
     L'auteur a mis « récit » et non « roman » parce qu'il s'est inspiré de faits réels, notamment la reddition du dernier cacique, Araucan je crois, après des dizaines d'années de guerres acharnées et l'envoi de son petit-fils dans un collège religieux. Ce guerrier fabuleux (si j'ai bien compris) le héros du Plaisir de la captive, le deuxième récit, qui est ce que j'ai lu de plus sidérant, magique, fantastique, surréaliste, onirique et barbare depuis longtemps. Ah oui, il faut l'oser, et oser le résumer. Une adolescente fuit à cheval un groupe d'Indiens, mais comme dans un cauchemar on a l'impression de faire du surplace : quand elle fait halte, ses poursuivants bivouaquent aussi,et ainsi pendant des jours et des nuits jusqu'à ce que la fille impubère ait ses premières règles. Et alors, la chasse devient érotique sans cesser d'être cruelle : on coupe les talons des prisonnières. Cela m'a rappelé le récit, très prosaïque celui-là, d'un jeune Français du XIXe siècle : Deux Ans prisonnier des Patagons (réédité l'an dernier).
     Le troisième récit, le plus long, retrace dans la confusion de trente-huit témoignages différents la pitoyable fin du petit-fils métis du dernier cacique, Caterino Namuncura, qui a été élevé par les salésiens, emmené en Italie et présenté au pape. Mais, confit de bondieuseries, noyé dans la dévotion et la peur d'être rendu à ces diables d'Indiens qui le réclamaient, le gamin scrofuleux mourut tubard en 1905. J'ai surtout été captivé par une photo : un monsignore gras et libidineux qui tient la main du petit sauvage domestiqué. Ces surprenants Argentins réclament depuis lors la canonisation de ce « saint » (comme pour Eva Peron !).
     Charlie Hebdo, Michel Polac – 16 août 2006


     Si l'on connaît assez bien les Indiens (ou natifs américains) de l'Amérique du nord, ceux d'Argentine sont les parents pauvres de la littérature. Ce n'est pas le moindre mérite de Leopoldo Brizuela (né en 1963) que de rendre une dignité à ces vaincus, ces êtres farouches et frustres d'entre pampa et Terre de feu. Il nous livre là un recueil de nouvelles étranges, emplies de personnages exceptionnels. C'est ainsi que la « captive » blanche, bien qu'adolescente, saura tenir la dragée haute à ses poursuivants sauvages grâce à une stratégie née de l'observation de leurs mœurs de cavaliers nomades. Elle ne se donnera à celui qui la désire qu'au terme d'une course initiatique, avant d'être livrée au supplice rituel réservé aux captives : « ils lui arrachèrent minutieusement la plante des pieds ». Plus loin, dans une sorte de composition postmoderne et borgesienne, il faut à Brizuela « trente-huit témoignages » pour rendre compte d' « une vie imaginaire de Ceferino Namuncura ». Fils d'un cacique qui fut le dernier à être à la tête de la « Confédération indigène », il fut après la défaite, envoyé à Buenos Aires, fit des études religieuses au point d'être présenté au Pape, avant de mourir précocément. Presque sanctifié dans la mémoire des Argentins démunis, il est l'objet d'un mythe que tente de débrouiller l'écrivain. Est-ce un « monstre », ce qui nécessite de « tuer l'Indien en soi », ou un saint martyr ? Dans « Lune rouge », un chaman « gardien du feu » est le symbole de l'identité de ces peuples perdus… On sera sensible à l'écriture soignée, hautaine, en tout cas absolument évocatrice, de Brizuela.
     Le Matricule des Anges, Thierry Guinhut – septembre 2006 







Traduit par
Bernard Tissier
256 pages
2006
ISBN : 2-7143-0926-7
19 Euros