Jean-Luc Parant, Les Yeux trois, Le Déplacement des Yeux
   éditions José Corti, parution 5 mai 2003.


       

    Ce texte où les mots se font boules volantes et se tirent hors de l’immobilité pour se déplacer dans la légèreté du jour, là où les yeux parcourent le ciel et volent à nu dans l’insaisissable pour avaler le visible.
    Et des mots aux yeux, nous sommes dépouillés du poids de la terre, libérés de la fixité de l’invisible comme propulsés au dehors de l’immobilité et de la matière, au dehors de l’animalité.
    Ou nous sommes pressés dans la transparence de la pupille voyante et jetés à vif dans la matière dénudée comme projetés au dedans de la mobilité et de l’image, au dedans de l’humanité.
    Et le glissement se fait de l’extension contre terre à la fuite dans l’espace, de l’être figé dans la nuit à l’être mobile dans le jour : c’est l’arrachement au touchable, l’extraction hors de la nuit ou le parcours de l’intouchable, le voyage au creux de l’iris et du visible.
    C’est que ce texte, comme la vue, nous concentre tout entier dans la trajectoire du regard, nous loge tout entier dans les globes ailés pour nous déplacer tout entier dans le visible et nous faire tout entier homme.

    Noémie Parant








     Comme si on voyait une infime partie de ses yeux, dont le contenu était cette lointaine terre et ce proche ciel du jour, cette très proche terre et ce très lointain ciel de la nuit. Comme si nous étions infimement voyants et infiniment aveugles de l’infinité invisible de nos yeux. Comme si nous étions infiniment voyants et infimement aveugles de la seule partie visible de nos yeux. Comme si nous étions infimement voyants et infiniment aveugles de l’infinité invisible de l’univers. Comme si nous étions infiniment voyants et infiniment aveugles du seul ciel et de la seule terre visibles de l’univers .
     Comme si, dans l’infinité invisible de nos yeux se cachaient les nuits et les jours, les cieux et les terres de tout l’univers. Comme si, dans l’infimeté visible de nos yeux resplendissaient la nuit et le jour, le ciel et la terre qui nous entourent.

     Comme si, dans nos yeux, se cachaient une infinité d’infimes parties et que chacune attendait son ciel et sa terre pour resplendir. Comme, si on voyait un autre ciel et une autre terre, nos yeux resplendiraient d’une autre infimeté, nos yeux brilleraient comme des lumières. Comme si la nuit était l’envers de l’infimeté du jour, comme si le jour était l’envers de l’infimeté de la nuit .

     Et il faudrait pouvoir avoir une nuit à nous que nous pourrions projeter devant nous pour voir dans les yeux tout l’univers qui nous entoure ; comme il en faut une pour voir les étoiles dans le ciel infini. Nous voyons et ce n’est que par une infime partie de nos yeux. Nous ne voyons pas et c’est par l’infinité de nos yeux. Comme si on voyait infimement et que l’on ne voyait infiniment pas. Et dans le ciel de la nuit nous voyons infiniment ; et le ciel de la nuit n’est que le regard d’une infime partie de nos yeux. Mais de quelle immensité serait le ciel si notre regard provenait de l’infinité invisible de nos yeux ? Et sur la terre du jour nous ne voyons infimement pas ; et la terre du jour n’est que le regard d’une infime partie de nos yeux. Mais de quelle infimeté serait la terre si notre regard provenait de l’infinité invisible de nos yeux ? Et dans le ciel du jour nous voyons infimement ; et le ciel du jour n’est que le regard d’une infime partie de nos yeux. Mais de quelle clarté serait le ciel si notre regard provenait de l’infinité invisible de nos yeux ? Et sur la terre de la nuit nous ne voyons infiniment pas ; et la terre de la nuit n’est que le regard d’une infime partie de nos yeux. Mais de quelle obscurité serait la terre si notre regard provenait de l’infinité invisible de nos yeux ?














Jean-Luc Parant,
Les Yeux trois
2003
136 pages
ISBN : 2-7143-0818-X
16 Euros