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Jean-Luc Parant, Les Yeux deux, L'Accouplement des Yeux
éditions José Corti, parution 5 mai 2003.
Et ce texte jouit sans fin, les mots sy tendent comme les mains se tendent pour caresser et embrasser la nuit : les signes saccouplent avec le touchable pour presser les courbes de la terre comme les membres touchants sunissent aux reliefs de lobscurité pour creuser la matière et jouir en son sein.
Cest la joie des yeux fermés, le déploiement des doigts amoureux de linvisible.
Les mots sy tendent comme les yeux se tendent pour sunir lun lautre et sunir à la lumière : les signes saccouplent entre eux et se projettent dans le feu du soleil comme les membres voyants fusionnent à la source du regard pour que naisse la vue, fusionnent avec le globe brûlant à lextrémité du regard pour que naisse le visible.
Cest la joie des yeux ouverts, le déroulement de lil amoureux de son double et des yeux amoureux du visible.
Et les mots glissent et séboulent comme sans ponctuation de la nuit au jour là où les yeux glissent et séboulent sans respiration, des doigts se déployant et étreignant lobscurité aux yeux se déroulant, sétreignant et étreignant la lumière. Parce que si les organes de la vue portent en eux la jouissance, de leur rétractation à leur déploiement, un texte sur les yeux porte laccouplement jusque dans les mots et les yeux mêmes : des mots pénétrant la terre aux mots se pénétrant et pénétrant le soleil, et des yeux fermés dans la chair touchante aux yeux ouverts dans la chair voyante. Comme pour porter la jouissance jusquau vif delle-même dans sa traversée de la matière et du feu, de lopacité et de la transparence.
Pour jouir des premières lignes, des yeux fermés, aux dernières lignes, aux yeux ouverts, intensément de linvisible au visible.
Noémie Parant

Si le sexe mâle se tend au contact du sexe femelle comme les yeux se projettent au contact du soleil cest parce que les yeux sont un sexe pour le feu et que le feu est le sexe des yeux.
Le soleil est toujours à la dimension des yeux ouverts, et les yeux souvrent pour être à la taille du feu. Si les hommes et les femmes ne voient pas quand leurs yeux sont fermés cest parce que les yeux qui sont sous leurs paupières sont toujours trop petits pour entrer dans le feu.
À peine ils les ouvrent que leurs yeux se gonflent jusquà atteindre le volume du soleil dans le ciel. Les yeux et le soleil sont de même nature que les deux sexes entre eux. Les yeux voient le feu comme le sexe mâle touche le sexe femelle.
Si les yeux nont que le soleil pour tout autres yeux cest parce quil ny a pas dautres yeux pour eux. Tous les yeux sont semblables entre eux. Le soleil est à linverse des yeux et les yeux sont à linverse du soleil.
Si la lumière du soleil donne la vue aux yeux des hommes et des femmes, la vue de leurs yeux donne sa lumière au soleil. Comme si le soleil était les autres yeux de leurs yeux, comme le sexe mâle ou femelle est lautre sexe du sexe femelle ou mâle de chacun.
Si le soleil était un sexe, les yeux en seraient un autre qui pourrait saccoupler au feu pour faire naître des mondes infiniment grands. Comme si, sil ny avait pas deux sexes, le sexe naurait que la terre pour tout autre sexe comme les yeux nont que le soleil pour tout autres yeux.
Si lhomme ne peut pas saccoupler avec plusieurs femmes à la fois, la femme le peut avec plusieurs hommes en même temps. Sil suffisait que le sexe femelle sagrandisse pour pouvoir saccoupler avec le monde, il suffirait que le sexe mâle se multiplie infiniment pour pouvoir en faire autant.
Si dans le sexe femelle plusieurs sexes mâles pourraient entrer, un seul sexe mâle aurait beau sagrandir démesurément quil ny aurait toujours quun seul sexe femelle à pouvoir y pénétrer. Si à lui seul le sexe de la femme pourrait contenir une infinité de sexes dhommes, cest parce quà lui seul il peut contenir le corps tout entier.
Si avec les mains nous ne pouvons toucher quune seule chose à la fois et quavec les yeux nous pouvons en voir une infinité, cest que le sexe mâle sort des mains et le sexe femelle des yeux. Comme si la femme pouvait jouir dune infinité de corps en même temps, et lhomme dun seul à la fois.
Les yeux ne se projettent pas pour voir, les yeux souvrent immensément jusquà pouvoir contenir entièrement le monde quils voient. Seules les mains se tendent comme un sexe mâle pour pouvoir toucher le monde.
Il ne faudrait pas que les mains sagrandissent, il faudrait quelles se multiplient. Il ne faudrait pas que les yeux se multiplient, il faudrait quils sagrandissent infiniment jusquà pouvoir englober lunivers tout entier.
Sil y a un sexe qui se tend comme des mains, il y en a un autre qui souvre comme des yeux. Si lun touche pour la nuit, lautre voit pour le jour. Ainsi la terre tourne pour quils saccouplent, ou bien ils saccouplent pour que la terre tourne.
Si un seul il suffirait à tout envelopper, une infinité de mains ny parviendraient toujours pas.
Il faudrait pouvoir écarquiller les yeux jusquà ce quils emplissent toute la face des hommes et des femmes, et que leur visage ne soit plus quyeux. Comme il faudrait pouvoir multiplier leurs mains jusquà ce quelles emplissent tout leur corps, et quil ne soit plus que mains.
Si leurs yeux sont des fentes cest parce quils ne peuvent que sagrandir. Si leurs mains sont ajourées de doigts cest parce quelles ne peuvent que se multiplier.
Les hommes et les femmes ne pourraient pas avoir dautres yeux, mais leurs yeux pourraient être beaucoup plus grands et englober toute leur face. Ils ne pourraient pas avoir des mains plus grandes, mais une infinité dautres qui déploieraient tout leur corps.
Ils pourraient avoir dix mains comme ils ont dix doigts, mais ils ne pourraient pas avoir plus de deux yeux comme ils nont pas plus de deux côtés en le côté droit et le côté gauche de leur corps. Le nombre deux est le plus grand nombre possible des yeux. Après « deux » il ny a plus rien. Deux yeux égalent linfini. En eux, nous pouvons entrer lunivers tout entier.
Rien ne sert de compter, ouvrir les yeux suffit au regard des hommes et des femmes pour dénombrer tout ce qui les entoure. Ils comptent sur leurs doigts mais ils ne peuvent pas compter sur leurs yeux. Les yeux ne peuvent leur donner quune somme. Si les hommes et les femmes comptent les yeux fermés, ils oublient subitement le nombre auquel ils sont arrivés dès quils ouvrent les yeux. Louverture de leurs yeux ne peut leur donner quune somme. Comme si linvisible se comptait sur les doigts tandis que le visible se dénombre en ouvrant les yeux.



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