Jean-Luc Parant, Les Yeux, L'Envahissement des yeux
   éditions José Corti, parution 7 février 2002.


       

     « Il propulse l’œil hors de l’orbite et le voit voyant le monde : c’est qu’il traverse la matière impénétrable des yeux et de tout l’espace, est au visible ; il voit sans fin jusqu’à se voir.
     Et il écrit les yeux comme il substitue le visible au toucher ; la main de la nuit se rétracte dans le bras jusqu’à disparaître : elle pense et il pousse alors en elle le visible pour que les signes soient amoncellement d’yeux : il fait doublement exister l’intouchable là où commence la nuit.
     Et il ne fait jamais qu’appeler les yeux là où ils sont aveugles, prolonger le tout de la matière vivante pour se tenir au plus loin de la disparition. »

     Depuis plus de trente ans, l’œuvre plastique et l’œuvre poétique de Jean-Luc Parant, artiste inclassable et unique, réitèrent une même obsession qui « tourne autour » de l’œil, du regard et plus loin de toutes les sphérités ; et le comble c’est qu’il ne l’épuise pas cette obsession comme si à travers l’œil, c’est la planète entière qui défilait, la planète ronde que l’on a sous nos pieds et celle intérieure ou objectivée, qu’on l’on a sur nos épaules.
     L’œuvre de Jean-Luc Parant pourrait presque être structurée dans un immense livre unique, c’est un peu cette idée qui a présidé à la structure de ce livre qui en contient quatre.
     Les Yeux c’est donc quatre livres en un, quatre variations sur une même antienne, sur un même refrain qui chaque fois ajouterait du sens au refrain précédent.

     Noémie Parant

     LA DEDICACE DE L'AUTEUR pour radio France : Voyant ou aveugle par morceaux. Je suis aveugle de la terre tout entière comme je suis aveugle de mon corps tout entier. Si je suis voyant d'une petite partie de la terre, je ne suis voyant que d'une petite partie de mon corps. Si mon corps est la terre, le corps est ma terre. Je ne vois de mon corps pas plus que je ne vois de la terre. Je vois par morceaux, je me vois par morceaux, morceau de terre par morceau de corps. Je vois la terre et mon corps comme si je les touchais. Je suis tout près de mon corps et tout près de la terre, je ne suis pas assez loin d'eux. Je touche la terre des pieds, je suis tout entier dans mon corps. Il n'y a pas assez d'espace entre eux et moi. Il fait jour dans le ciel mais nuit sur la terre comme il fait jour sur les hommes qui m'entourent mais nuit sur moi-même. Je suis voyant de mon corps comme je suis voyant de la terre, mais je suis aveugle de la plus grande partie de mon corps et de la plus grande partie de la terre. Mon corps est-il aussi grand que la terre, la terre est-elle aussi petite que mon corps ? Je suis sur la terre comme je suis dans mon corps et je suis dans mon corps comme je suis sur la terre. (Jean-Luc Parant)






Nous ne voyons pas.
Vous voyez mais ce que vous voyez a une infinité d’angles de vue et chacun d’eux vous donne une vision différente de ce que vous voyez.
Tu ne vois pas.
Je pourrais dire que j’ai vu si j’étais non seulement arrivé à marcher tout autour de ce que je vois mais aussi à voler au-dessus, à ramper au-dessous : et encore faudrait-il que l’homme aille bien plus loin, que la femme entre à l’intérieur de tout ce que les enfants voient pour avoir vu.

Pour voir, il faudrait que tu élèves des échelles tout autour de ce que je vois, que tu élèves des échelles à toutes les distances avec des barreaux à toutes les hauteurs, puis que nous empruntions chaque échelle et que l’homme monte sur chaque barreau.
Car nous voyons mais nous ne voyons que par un seul endroit de notre corps. Nos yeux se sont ouverts seulement sous notre front.
Je ne vois qu’à l’endroit de mes yeux.
Si tu pouvais voir de partout sur ton corps, si des yeux s’étaient ouverts partout, à toutes les hauteurs, des pieds à la tête, les hommes verraient partout à la fois, les femmes verraient le monde de partout à la fois.
Pour voir, il faudrait que tu suives des yeux ce que je vois et que tu tournes tout autour en reculant d’un pas à chaque tour, ainsi jusqu’au plus loin, jusqu’à ce que tu ne voies plus ce que nous voyons. Puis que tu continues à suivre des yeux ce que je vois et que tu continues à tourner tout autour de ce que l’homme voit en montant d’un pas à chaque tour, ainsi jusqu’au plus haut, jusqu’à ce que tu ne voies plus ce que la femme voit. Puis que tu continues encore à suivre des yeux ce que je vois et que tu tournes tout autour de ce que nous voyons en descendant d’un pas à chaque tour, ainsi jusqu’au plus bas, jusqu’à ce que tu ne voies plus ce que l’homme, la femme et les enfants voient car voir c’est aller jusqu’à ne plus voir, c’est ouvrir les yeux jusqu’à pouvoir les fermer. Voir, c’est aller jusqu’à faire disparaître l’image vue. Voir, c’est aller jusqu’où nous ne voyons plus, c’est aller partout, si loin et si près de ce que vous voyez que ce que vous voyez disparaît.
Voir, c’est comme s’être vu soi-même de partout : du dessus, du dessous, de tous les côtés, de tous les angles, à toutes les distances ; c’est avoir fait le tour complet de son corps entier jusqu’à ne plus voir que le bout de son nez, jusqu’à avoir été si loin et si près de soi que l’on ne se voie plus jamais en entier.
Voir, c’est comme s’être vu soi-même au plus près et au plus loin jusqu’à ne plus se voir soi-même qu’à travers les autres yeux qui nous voient. Voir, c’est aller du plus près au plus loin de ce que nous voyons jusqu’à ne plus voir ce que l’homme voit, jusqu’à voir ce que la femme ne voyait pas.



Jean-Luc Parant, Valère Novarina, Roséliane Goldstein.
Lecture croisée Parant-Novarina, Corti, 19 février 2002.
© Archives Corti





    EN ROND DANS LE NOIR.—Sur les rayons de bibliothèque d'un amateur des livres de Jean-Luc Parant, entre les deux volume parus en 1976 aux Editions Christian Bourgois comme aux Éditions Fata Morgana sous le titre Les yeux et le récent volume paru en 2002 aux Éditions José Corti sous le titre Les Yeux, trente-deux autres s'intercalent, qui très souvent contiennent le mot « œil » ou « yeux »dans leur intitulé - à côté de la syllabe boule. En effet, durant trente ans, Jean-Luc Parant n'a cessé d'écrire sur les yeux tout en fabriquant des boules, et c'est pourquoi nous ne pouvons plus rien ignorer du Mythe et de la Formule qu'il a inventés : au creux de nos orbites roulent des globes autour desquels gravite la ronde des boules cosmiques, dans l'intervalle, I'écriture court au long de la relation homothétique et sexuée qui unit l'Œil et le Soleil.
  Lire le dernier livre de Jean-Luc Parant revient à lire dedans tous les autres roulés en boule, et seul l'acquiescement à cette expérience de l'involution, à laquelle son phrasé même invite, rend possible cette lecture. Il écrit la même chose : nous lisons la même chose. Mais cette chose qui est rendue la même (par périodes, antithèses, parallélismes, anaphores, refrains, répétitions, reprises syntaxiques, euphonies sérielles, etc.) creuse en soi le mouvement à l'infini d'une exploration de notre conscience animale du monde.
     Boule-globe-planète-soleil : le Corps des corps homogénéisés par le désir de se-voir dans une même spirale (nous et les Bêtes que nous sommes). La désorientation du lecteur tient à cet accomplissement simultané, dans une écriture contemporaine, d'un préverbal chamanique ou rupestre (avec toute sa force d'ignition primitive) et d'un grand art de la prose nombreuse. D'où ce paradoxe: la précellence du corporel sur le mental se manifeste dans l'œuvre à travers le dynamisme d'une abstraction physique. La raison y bat en retraite, mais en bon ordre. L'angoisse d'être y recompose le cosmos.
    De même qu'il a fallu Edgar Poe pour que nous comprenions les causes du Noir de la nuit à travers les méandres d'une « histoire», de même il faut Jean-Luc Parant pour nous faire saisir l'origine de la peur du Noir à travers la spirale d'une « parole ». Le pouvoir du conte de fées s'exprime allégoriquement dans ces phrases de contes de fées. L'auteur des Yeux fabule dans le noir pour l'enfant fabulant dans le noir qui a sur vécu en nous jusqu'à aujourd'hui.
      Jean-Baptiste Goureau, Le Nouveau Recueil N°66, mars-mai 2003.





Jean-Luc Parant,
Les Yeux
2002
352 pages
ISBN : 2-7143-0768-X
18 Euros