Robert Alexis, La Véranda,
     éditions Corti, 2007.



    
« Je prends peut-être ce train pour la dernière fois. » Ainsi commence ce troublant roman. Le narrateur, désœuvré, voyage dans la mythique Mitteleuropa, vers une destination tout aussi incertaine que la période qu’il traverse. Soudain, sur le bastingage d’un bateau voguant sur un lac autrichien, son œil est attiré par une haute bâtisse dont « un appentis ombragé de chèvrefeuille forme sur le flanc gauche une véranda soutenue par des colonnettes ».
     Dès lors tout bascule. Pourquoi est-il si fasciné par ce lieu ? Pourquoi a-t-il cette irrésistible et improbable sensation de déjà-vu ? Le voilà qui loue une habitation tout près de cette véranda. Il finira bien par rencontrer ses habitants, par mettre un nom sur les sortilèges qui l’ont attirés jusque-là.




   
    Après La Robe, très bien reçu du public et de la critique, déjà traduit en Italie et en Espagne, Robert Alexis publie son deuxième roman. Il ne nous avait donné de sa biographie qu’un lieu : il vit à Lyon, et deux repères : a été l’élève du philosophe François Dagognet, apprécie la discrétion de B. Traven. Nous respecterons encore la sienne.


    Portrait de Robert Alexis, par lui-même.
  




     La neige. Un paysage sous la neige. Et cette buée sur la vitre parce que, pendant un moment, j’ai posé mon front sur son rectangle froid. Ce petit pont qui enjambe un ruisseau, j’ai dû le traverser, celui-là ou un autre, beaucoup d’autres, à longueur d’une vie qui arrive maintenant à sa fin.

     Je prends peut-être ce train pour la dernière fois. Je préférais jadis les cabines single réservées aux passagers fortunés, construites en bois de teck et en cristal, chauffées à la vapeur, aussi confortables qu’un riche appartement parisien. Pendant deux jours entiers, je voyageais seul jusqu’à Constantinople. Cette fois, j’occupe une place dans un compartiment sans couchette. Je ne dors presque plus et de violentes douleurs lombaires m’empêchent de m’allonger.

     « Pour la dernière fois… ». Il est bon de constater combien l’âge prépare à la mort. Privé des anciennes passions, libéré du désir et de ses attentes, pourquoi le monde ne deviendrait-il pas aussi doux que ce plaid posé sur mes genoux ? Un air chaud remonte le long de mes jambes, je trempe mes lèvres dans la tasse de café que je remplis régulièrement. Sur les cloisons de palissandre, des photographies proposent les vues d’une méditerranée idéale, des ports de pêche, les calanques de Cassis. Le roulement, parfois heurté par un écart plus grand entre les rails, berce ma rêverie.

     Une jeune femme était assise à l’angle opposé, près du couloir. Elle m’a salué lorsqu’elle est descendue à Vienne. Je l’ai vue un moment longer ce quai de la Südbahnhof que je connais parfaitement, passer la porte vitrée qui mène sur l’avenue où circulent les tramways rouges.








     La véranda est un rêve de littérature, un bijou précieux et raffiné. Les premières pages sont enivrantes, d’une beauté éblouissante. L’histoire est délivrée de toute limite et se complaît à s’aventurer mystérieusement dans les tourbillons de l’inconscience, laissant tout en suspens, tel un tableau flamand, recelant des détails fantastiques camouflés.
Il existe des livres qui dés les premières pages, semblent familiers. Porté par une écriture subtilement surannée et onirique, le roman du mystérieux Robert Alexis possède une force liée à son intemporalité. Une impression enchanteresse persiste après la lecture, tel un rêve troublant dispersé par la conscience du réveil. On ressent la même chose en observant un tableau hypnotique comme L’île des morts d’Arnold Böcklin. 
« Le drame avait brisé la croyance en un monde unique. Plusieurs dimensions coexistaient dans un unique objet. On passait de l’une à l’autre en forçant les serrures, en se mettant en danger. »
Hymne poétique à la littérature et à la magie des lieux qui façonnent les existences, La Véranda est un roman simplement magnifique.
     Alexandra Morardet, Arte, article complet sur le site d'Arte


     De Robert Alexis, nous avons applaudi le premier roman “La Robe”, traduit, depuis, en espagnol et en italien. Un récit aux situations ambiguës, servi par une écriture ciselée qui fait songer à Mandiargues, au Roald Dahl des nouvelles pour adultes. De ce nouveau venu, on ne sait pas grand-chose, sa maison d’édition (celle qui publie Julien Gracq depuis 1939) se bornant à signaler qu’il vit à Lyon, fut l’élève du philosophe François Dagognet et “apprécie la discrétion de B. Traven”, l”énigmatique auteur du “Trésor de la Sierra Madre”.
     Deuxième (court) roman de Robert Alexis, “La Véranda” retint l’attention par ses accents feutrés, son pouvoir évocateur. On s’y met à l’écoute du narrateur désœuvré qui voyage dans “la mythique Mitteleuropa, vers une destination tout aussi incertaine que la période qu’il traverse”. Sur le lac Autrichien qu’il visite, il a l’œil attiré par une haute bâtisse dont “un appentis ombragé de chèvrefeuille forme sur le flanc gauche une véranda soutenue par des colonnettes”.
     On se laisse étourdir à la lecture de ce récit à sortilèges (moins troublant que “La Robe”), que teinte le silence – qui est la respiration de l’Éternité. Un roman mélancolique en diable, portrait en pied d’un mystère. En couverture : le détail d”une toile symboliste, peinte en 1899-1900 par Richard Bergh.
     La Libre Belgique, 12 janvier 2007
     

     On ne sait pas grand-chose de l’écrivain, dont le parcours est marqué par des études de philosophie. Un an après la parution de La Robe, Robert Alexis revient donc avec un nouvel opus aussi sibyllin que son auteur. Attaché à préserver bec et ongles un jardin secret peu compatible avec les rouages du système médiatique, Alexis montre qu’il est possible de se situer hors du temps. Cet anachronisme, on le retrouve en germe chez le héros de La Véranda, un personnage qui avoisine la cinquantaine et nous emporte avec lui dans son odyssée à travers la Mitteleuropa du début du XXe siècle. Aucune date précise pourtant n’accompagne le récit de ses pérégrinations. Tout juste arrive-t-on à deviner par le truchement du détail, qui seul fait sens ici. Lorsque notre globe-trotter confesse son inclinaison particulière à la lecture d’Hoffmannsthal, le lecteur s’approche au plus près d’une époque révolue où Vienne était encore la quintessence de la modernité intellectuelle et les voyages en train relevaient de l’expédition luxueuse des passagers de l’Orient Express.
     Le décor est planté. L’incipit s’impose par la rondeur de la plume et l’acuité d’un regard sur le monde qui ne passe rien sous silence. Une poésie des petits rien dont on fait les plus belles odes : « La neige. Un paysage sous la neige. Et cette buée sur la vitre parce que, pendant un moment, j’ai posé le front sur un rectangle froid. Ce petit pont qui enjambe un ruisseau, j’ai dû le traverser, celui-là où un autre, beaucoup d’autres, à longueur d’une vie qui arrive maintenant à sa fin ». Tout est là, depuis la description du rectangle de buée jusqu’aux cabines d’antan qui succéderont, avec à chaque fois la nostalgie d’un faste qui s’infléchit à mesure que sonne le glas de l’empire austro-hongrois. La justesse des termes est simplement remarquable, au point que l’on se demande parfois si l’œuvre ne risque pas de sombrer dans un pur exercice de style. Pourtant, Alexis n’est pas Zola. Il n’a pas cette froideur toute journalistique et sait donner une âme à chaque passante, à chaque femme croisée dans un hall de gare et que le voyageur côtoie l’espace d’un instant avant de se perdre dans l’immensité d’une ville ouverte : « Combien toutes ces images disent la disparition ! Une femme qui part, quels qu’aient été ses rapports avec nous, ce dos tourné, cette silhouette fragile et fascinante allant chiffonner d’étranges espaces où nous ne serons plus, rappellent toujours la première déréliction ». Comment ne pas penser au poème d’Antoine Pol mis en musique par Brassens ? Rigoureuse, presque chirurgicale, l’écriture d’Alexis ne doit cependant pas éclipser la poésie intérieure insufflée en chaque chose. Quant au héros, il poursuit son voyage perpétuel par l’Autriche – terre d’eau comme il en existe peu, semée de lacs sur lesquels il sonde le paysage et étend sa quête de l’infiniment petit perdu dans l’immensité. C’est là qu’il connaîtra l’extase, tombera en admiration devant cette véranda dont il ne sait rien. Une maison au bord de l'eau, cachée par les bosquets. Menant son enquête pour accéder à la masure convoitée, il découvre qu’un halo de mystère entoure l’endroit qui semble abandonné. Le cocher ne fait rien pour le rassurer, pas plus que les habitants de Steinbach, près de Linz.
     Si le récit lorgne alors vers le conte fantastique (on pense à Hoffmann ou Gautier), c’est que l’endroit se charge d’une énergie magnétique. Bien qu’attiré par l’endroit, notre aventurier est aussi vidé par lui. Mais il faut qu’il sache. Il ira ainsi à la rencontre de son propriétaire, une comtesse demeurant à Salzbourg. Le lecteur pénètre alors dans des zones non balisées. Il est temps d’affronter la vérité sur l’histoire de la véranda, et avec elle le Genius loci – c’est-à-dire le génie du lieu. Y a-t-il une explication rationnelle à cette attraction, ou est-elle fondée sur ce terreau des siècles dont parle le narrateur ? Pourquoi tant de mystère ? Qu’en est-il de cet enclin soudain éprouvé pour la comtesse, Alicia ? Pourquoi les fantasmagories suscitées par la Véranda ne se calment-elles pas ?
     Autant de questions auquel le personnage cherchera à répondre, avant de reprendre la route vers l’Orient. La Turquie surtout, où un ami l’attend. Une plongée dans les ténèbres, une succession de nuits folles passées dans les hôtels de passe d’Istanbul, comme pour dire que le bonheur n’est jamais figé. Un mouvement perpétuel et un mélange doux-amer ; un goût saumâtre après le velours du miel, qu’Alexis fait succéder dans une trajectoire allant du rêve au cauchemar. Et si la vie n’était qu’un songe ? Il serait une descente aux enfers, un ciel en creux esquissé pour de faux.
     Avec La Véranda, Robert Alexis réitère la réussite augurée par La Robe. Un bémol tout de même : trop de description tue la description, ce qui ralentit parfois la narration. Mais cela n’ôte pas le plaisir que ce roman procure, à la croisée des genres, avec en prime, le don de la langue.
     Benoît Legemble, Le Matricule des Anges, n° 80,

     Suave et vénéneux
     Le temps n’existe pas, ni la réalité. L’âme, la vie, si. Hors limites, elles s’étendent sans finir jamais. Elles se rêvent.
     Le voyage est ce lieu fugitif, ce temps mouvant, qui ouvre sur l’imaginaire et l’accomplissement de soi. Un homme voyage et se souvient ; Mais se souvient-il vraiment ou vit-il plusieurs vies simultanément ? Le roman de Robert Alexis opère son charme dès les premières lignes, envoûtant le lecteur et l’entraînant dans un monde où cohabitent la beauté surannée et théâtrale d’un siècle incertain – il y a des patineurs sur un lac gelé, des cochers, on lit Hölderlin et Hofmannsthal – mais dont les signes, objets, tissus, portraits aux couleurs fanées ressemblent aux décors des rêves à la lumière lointaine.
     Voyage vers l’Orient, vers sa porte, Constantinople ou Istanbul . Toujours à la frontière, du délire ou de la mémoire, à la marge, l’homme qui raconte son histoire traverse d’autres vies, d’autres histoires qui semblent n’exister que parce qu’elles lui appartiennent. Clara, la maîtresse, George, l’ami anglais, à Salzburg, à Bucarest, à Istanbul, mais surtout à Linz.
     Lors d’un précédent voyage, toujours le même, il fit halte là, tombé sous le coup de foudre pour une maison au bord d’un lac, et plus précisément, pour sa véranda. La maison est à vendre, il l’achète. Sa propriétaire est une femme belle, mais sans âge, dont il devient amoureux. Alicia est son nom. Et ce nom l’ensorcelle. On songe à Huysmans, parfois. Et la beauté et l’élégance du style suscitent comme un sentiment amoureux pour le texte même, tant il élève quand on le lit l’âme à un degré d’épure et de désordre à la fois. Tout y est suave et vénéneux. Rien ne ressemble à aujourd’hui. La langue est réinventée, étoffée à nouveau, comme si on l’avait d’une certaine manière retrouvée enfin.
     Entre disparition et renaissance, reste l’odeur des pins du Dachstein, au bord de l’Attersee. Une brèche infinie dans un autre monde, issu du « mariage du ciel et de l’enfer.»
     LP, Le Magazine des livres, mars/avril 2007







Robert Alexis,
La Véranda,
Corti, 2007
168 pages
ISBN : 978-2-7143-0933-4
15 Euros