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| Robert Alexis, La Véranda, éditions Corti, 2007. « Je prends peut-être ce train pour la dernière fois. » Ainsi commence ce troublant roman. Le narrateur, désuvré, voyage dans la mythique Mitteleuropa, vers une destination tout aussi incertaine que la période quil traverse. Soudain, sur le bastingage dun bateau voguant sur un lac autrichien, son il est attiré par une haute bâtisse dont « un appentis ombragé de chèvrefeuille forme sur le flanc gauche une véranda soutenue par des colonnettes ». Dès lors tout bascule. Pourquoi est-il si fasciné par ce lieu ? Pourquoi a-t-il cette irrésistible et improbable sensation de déjà-vu ? Le voilà qui loue une habitation tout près de cette véranda. Il finira bien par rencontrer ses habitants, par mettre un nom sur les sortilèges qui lont attirés jusque-là.
La neige. Un paysage sous la neige. Et cette buée sur la vitre parce que, pendant un moment, jai posé mon front sur son rectangle froid. Ce petit pont qui enjambe un ruisseau, jai dû le traverser, celui-là ou un autre, beaucoup dautres, à longueur dune vie qui arrive maintenant à sa fin. Je prends peut-être ce train pour la dernière fois. Je préférais jadis les cabines single réservées aux passagers fortunés, construites en bois de teck et en cristal, chauffées à la vapeur, aussi confortables quun riche appartement parisien. Pendant deux jours entiers, je voyageais seul jusquà Constantinople. Cette fois, joccupe une place dans un compartiment sans couchette. Je ne dors presque plus et de violentes douleurs lombaires mempêchent de mallonger. « Pour la dernière fois ». Il est bon de constater combien lâge prépare à la mort. Privé des anciennes passions, libéré du désir et de ses attentes, pourquoi le monde ne deviendrait-il pas aussi doux que ce plaid posé sur mes genoux ? Un air chaud remonte le long de mes jambes, je trempe mes lèvres dans la tasse de café que je remplis régulièrement. Sur les cloisons de palissandre, des photographies proposent les vues dune méditerranée idéale, des ports de pêche, les calanques de Cassis. Le roulement, parfois heurté par un écart plus grand entre les rails, berce ma rêverie. Une jeune femme était assise à langle opposé, près du couloir. Elle ma salué lorsquelle est descendue à Vienne. Je lai vue un moment longer ce quai de la Südbahnhof que je connais parfaitement, passer la porte vitrée qui mène sur lavenue où circulent les tramways rouges. La véranda est un rêve de littérature, un bijou précieux et raffiné. Les premières pages sont enivrantes, dune beauté éblouissante. Lhistoire est délivrée de toute limite et se complaît à saventurer mystérieusement dans les tourbillons de linconscience, laissant tout en suspens, tel un tableau flamand, recelant des détails fantastiques camouflés. Il existe des livres qui dés les premières pages, semblent familiers. Porté par une écriture subtilement surannée et onirique, le roman du mystérieux Robert Alexis possède une force liée à son intemporalité. Une impression enchanteresse persiste après la lecture, tel un rêve troublant dispersé par la conscience du réveil. On ressent la même chose en observant un tableau hypnotique comme Lîle des morts dArnold Böcklin. « Le drame avait brisé la croyance en un monde unique. Plusieurs dimensions coexistaient dans un unique objet. On passait de lune à lautre en forçant les serrures, en se mettant en danger. » Hymne poétique à la littérature et à la magie des lieux qui façonnent les existences, La Véranda est un roman simplement magnifique. Alexandra Morardet, Arte, article complet sur le site d'Arte De Robert Alexis, nous avons applaudi le premier roman La Robe, traduit, depuis, en espagnol et en italien. Un récit aux situations ambiguës, servi par une écriture ciselée qui fait songer à Mandiargues, au Roald Dahl des nouvelles pour adultes. De ce nouveau venu, on ne sait pas grand-chose, sa maison dédition (celle qui publie Julien Gracq depuis 1939) se bornant à signaler quil vit à Lyon, fut lélève du philosophe François Dagognet et apprécie la discrétion de B. Traven, lénigmatique auteur du Trésor de la Sierra Madre. Deuxième (court) roman de Robert Alexis, La Véranda retint lattention par ses accents feutrés, son pouvoir évocateur. On sy met à lécoute du narrateur désuvré qui voyage dans la mythique Mitteleuropa, vers une destination tout aussi incertaine que la période quil traverse. Sur le lac Autrichien quil visite, il a lil attiré par une haute bâtisse dont un appentis ombragé de chèvrefeuille forme sur le flanc gauche une véranda soutenue par des colonnettes. On se laisse étourdir à la lecture de ce récit à sortilèges (moins troublant que La Robe), que teinte le silence qui est la respiration de lÉternité. Un roman mélancolique en diable, portrait en pied dun mystère. En couverture : le détail dune toile symboliste, peinte en 1899-1900 par Richard Bergh. La Libre Belgique, 12 janvier 2007 On ne sait pas grand-chose de lécrivain, dont le parcours est marqué par des études de philosophie. Un an après la parution de La Robe, Robert Alexis revient donc avec un nouvel opus aussi sibyllin que son auteur. Attaché à préserver bec et ongles un jardin secret peu compatible avec les rouages du système médiatique, Alexis montre quil est possible de se situer hors du temps. Cet anachronisme, on le retrouve en germe chez le héros de La Véranda, un personnage qui avoisine la cinquantaine et nous emporte avec lui dans son odyssée à travers la Mitteleuropa du début du XXe siècle. Aucune date précise pourtant naccompagne le récit de ses pérégrinations. Tout juste arrive-t-on à deviner par le truchement du détail, qui seul fait sens ici. Lorsque notre globe-trotter confesse son inclinaison particulière à la lecture dHoffmannsthal, le lecteur sapproche au plus près dune époque révolue où Vienne était encore la quintessence de la modernité intellectuelle et les voyages en train relevaient de lexpédition luxueuse des passagers de lOrient Express. Le décor est planté. Lincipit simpose par la rondeur de la plume et lacuité dun regard sur le monde qui ne passe rien sous silence. Une poésie des petits rien dont on fait les plus belles odes : « La neige. Un paysage sous la neige. Et cette buée sur la vitre parce que, pendant un moment, jai posé le front sur un rectangle froid. Ce petit pont qui enjambe un ruisseau, jai dû le traverser, celui-là où un autre, beaucoup dautres, à longueur dune vie qui arrive maintenant à sa fin ». Tout est là, depuis la description du rectangle de buée jusquaux cabines dantan qui succéderont, avec à chaque fois la nostalgie dun faste qui sinfléchit à mesure que sonne le glas de lempire austro-hongrois. La justesse des termes est simplement remarquable, au point que lon se demande parfois si luvre ne risque pas de sombrer dans un pur exercice de style. Pourtant, Alexis nest pas Zola. Il na pas cette froideur toute journalistique et sait donner une âme à chaque passante, à chaque femme croisée dans un hall de gare et que le voyageur côtoie lespace dun instant avant de se perdre dans limmensité dune ville ouverte : « Combien toutes ces images disent la disparition ! Une femme qui part, quels quaient été ses rapports avec nous, ce dos tourné, cette silhouette fragile et fascinante allant chiffonner détranges espaces où nous ne serons plus, rappellent toujours la première déréliction ». Comment ne pas penser au poème dAntoine Pol mis en musique par Brassens ? Rigoureuse, presque chirurgicale, lécriture dAlexis ne doit cependant pas éclipser la poésie intérieure insufflée en chaque chose. Quant au héros, il poursuit son voyage perpétuel par lAutriche terre deau comme il en existe peu, semée de lacs sur lesquels il sonde le paysage et étend sa quête de linfiniment petit perdu dans limmensité. Cest là quil connaîtra lextase, tombera en admiration devant cette véranda dont il ne sait rien. Une maison au bord de l'eau, cachée par les bosquets. Menant son enquête pour accéder à la masure convoitée, il découvre quun halo de mystère entoure lendroit qui semble abandonné. Le cocher ne fait rien pour le rassurer, pas plus que les habitants de Steinbach, près de Linz. Si le récit lorgne alors vers le conte fantastique (on pense à Hoffmann ou Gautier), cest que lendroit se charge dune énergie magnétique. Bien quattiré par lendroit, notre aventurier est aussi vidé par lui. Mais il faut quil sache. Il ira ainsi à la rencontre de son propriétaire, une comtesse demeurant à Salzbourg. Le lecteur pénètre alors dans des zones non balisées. Il est temps daffronter la vérité sur lhistoire de la véranda, et avec elle le Genius loci cest-à-dire le génie du lieu. Y a-t-il une explication rationnelle à cette attraction, ou est-elle fondée sur ce terreau des siècles dont parle le narrateur ? Pourquoi tant de mystère ? Quen est-il de cet enclin soudain éprouvé pour la comtesse, Alicia ? Pourquoi les fantasmagories suscitées par la Véranda ne se calment-elles pas ? Autant de questions auquel le personnage cherchera à répondre, avant de reprendre la route vers lOrient. La Turquie surtout, où un ami lattend. Une plongée dans les ténèbres, une succession de nuits folles passées dans les hôtels de passe dIstanbul, comme pour dire que le bonheur nest jamais figé. Un mouvement perpétuel et un mélange doux-amer ; un goût saumâtre après le velours du miel, quAlexis fait succéder dans une trajectoire allant du rêve au cauchemar. Et si la vie nétait quun songe ? Il serait une descente aux enfers, un ciel en creux esquissé pour de faux. Avec La Véranda, Robert Alexis réitère la réussite augurée par La Robe. Un bémol tout de même : trop de description tue la description, ce qui ralentit parfois la narration. Mais cela nôte pas le plaisir que ce roman procure, à la croisée des genres, avec en prime, le don de la langue. Benoît Legemble, Le Matricule des Anges, n° 80, Suave et vénéneux |
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![]() Robert Alexis, La Véranda, Corti, 2007 168 pages ISBN : 978-2-7143-0933-4 15 Euros |
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