Christian Hubin, Venant,
    éditions Corti, 2002.



  
Un couple errant dans les neiges de l’hiver guette quelque chose.
   Quoi ?

   Quand fondent en un lent dégel les illusions de l’image et les leurres de la fiction, l’attente se révèle sans fin.

   Cette unique incursion de Christian Hubin dans la prose narrative le situe, par exemple, aux côtés d’un Claude Simon.    Passé et futur s’y confondent, strates géologiques soudain dynamitées.

   Reste, lancinante, incarnée par des hommes-grenouilles sur une barge descendant le fleuve, la présence, proche-lointaine, de ce qui va venir…

   « Il n’y a rien a voir là-dedans », disait Rimbaud, et dans le récit de Christian Hubin, « c’est loin et on n’entend pas ». Ni voir ni entendre, mais demeurer ouvert, telle est l’injonction de l’écriture dans un monde de bruit et de fureur.

    Pierre Romnée






     Giclures lourdes sur un buvard, un vol de freux éclabousse la neige. Le sol se paraphe de brefs jambages, de ratures rebondissant sur d’invisibles ressorts. Un cercle dodelinant se referme, nœud secoué de hoquets, gonflé de bulles et de cloques bleu nuit. Une flaque frissonne, rétrécit. Une tache absorbée. Un point noir.
     Tout autour : les silos de neige, les congères, les tas de jour en jour plus élevés. Par pans débordants, des ailes de glace aveuglent les toits. Les lucarnes sont calfatées de boudins de flanelle, les soupiraux gavés de sacs et de paille. Ballots amoncelés, bourres de laine, de peaux de lapin. Dans la pierre des murs épais, des bouchons de papier huilé, de vieux journaux. Tout accès est coupé.

     J’entends dans la cuisine des bruits d’ustensiles entrechoqués, et Jeanne qui tisonne dans le poêle. Elle doit pousser la cafetière sur la plaque de fonte. Le silence retombe. L’armature de la vieille demeure craque par instants, roide et pâle dans l’hiver avec des drapés de galion emprisonné par les glaces.
     Dans le grenier, les poutres et les solives engourdies grincent sous un coup de vent, puis la plainte arthritique s’éteint, étouffée par les lèvres de neige qui se détachent, viennent se poser sur le plancher comme des traces saoules, jusqu’au dortoir gourd des graines et des reinettes.
     Des combles aux caves, toute la maison attend. Dans le jardin, un fil à linge ploie sous la glace. Hier matin, on a retrouvé des oiseaux gelés au pied des arbres et des haies. Du moins, c’est ce que Jeanne m’a dit. Je ne sais pas depuis combien de jours je suis ici.
     – Pourquoi ne sors-tu pas ? L’air froid te ferait du bien.
     – Je préfère ma chambre.
     – Tu ne m’écoutes pas.
     – Mais si.
     Elle ne parlera plus. Depuis mon arrivée, nous n’avons échangé que quelques mots et nous nous sommes tout dit. En quelques jours, elle s’est faite carpe, et moi requin. Pour épier quelle proie ? Les requins ne voient un peu que lorsqu’ils nagent retournés sur le dos. Couché la moitié du jour, je regarde vers la surface, j’écoute les friselis du vent dans les tuiles, le brasillement de la neige masquant les traces.




     Venant, très beau récit participe (...) de cette nettezza et pas seulement par sa brièveté, mais parce que ce travail d’épure exerce une forte emprise sur lecteur : le peu qui est dit des personnages, du paysage, des événements suffit à créer une atmosphère telle qu’a pu la retraduire André Delvaux de la nouvelle de Gracq : le Roi Cophetua. Le climat d’attente, d’écoute, de veille, d’affût, d’interrogation lui confère une fonction-fable au sens où l’entendait un de Certeau, où l’injonction de l’écriture appelle à ni voir, ni entendre mais à demeurer ouvert, à la présence, proche-lointaine de ce qui va venir, incarnée exemplairement par les hommes-grenouilles sur une barge descendant le fleuve hélés par l’un d’eux avec un mégaphone :

     Mais, c’est loin, et on n’entend pas.

     Voici donc un texte dont la lecture se fait veillée , et dont la poétique consiste bien en ceci :

     Montrer comme on donne, en désignant au-delà  du don apparent ce qui le récuse, le dépasse. Montrer ce qui est hors du geste de montrer, hors des mots qui désignent : hors de portée.

     N’en disons pas davantage et laissons le lecteur partir à la rencontre de Havrennes, Maudraves, de Jeanne, Laude, Fauges, de la neige, du fleuve et des bruits...
     Ronald Klapka, Remue.net

                                      PASSEUR DU RIEN, un texte de Jacques Ancet
                                      Il n’y a peut-être rien à dire. Et de ce rien montent les seuls mots qui vaillent.
                              Christian Hubin, Le sens des perdants

     On retrouve dans Venant, premier récit de Christian Hubin, tout ce qui fait la force de sa poésie – l’abrupt, la rétraction, le laconisme d’une violence sourde, énigmatique– mais comme ici noyé dans le faux jour de la narration. Car, ce qui touche dans cette tentative figurative, c’est tout ce qu’elle porte de non figuratif : ce passage de ce qui n’est pas dit – encore moins décrit ou raconté – mais seulement évoqué – « suggéré », dirait Mallarmé.
C’est ainsi qu’aux deux figures de femmes entre lesquelles oscille le narrateur – Jeanne (la mère ?, la sœur ?, l’amie ?), massive, âgée, silencieuse, image de la stabilité menacée, d’une maison, d’un dedans maternel, en lutte contre les éléments ; Laude (Lande ? L’eau ? L’odeur ?), celle qui ouvre au dehors, à un paysage lui-même doublement aimanté (le haut – le plateau –, le bas – le fleuve) où se perdre, se dissoudre dans une fusion érotique qui serait comme un retour au ventre originaire – répond, le registre double et antagoniste lui aussi d’un monde de sensations (le solide, la pétrification – givre, glace, mica, pierre –, le liquide, le visqueux – eaux, boues, végétations gluantes–), qui donne à la trame narrative pourtant syncopée et rompue, une très forte unité. Autrement dit, ce qu’on perçoit ici c’est, avant tout, le récitatif, sous le récit. Le passage, silencieux, énigmatique, d’une présence qui, dans ce qu’on voit, est ce qu’on ne voit pas, dans ce qu’on entend, ce qu’on n’entend pas. D’où une abondance d’images qui semblerait parfois exagérée, mais qui, finalement, se résout en une absence d’images (« Ainsi toutes les images se confondent, se diluent pour reprendre un autre sens. »)
     On pourrait lire ce petit récit comme la mise en scène – la mise en présence – d’une impossible coïncidence : touche-t-on ce qu’on touche, entend-t-on ce qu’on entend, voit-on ce qu’on voit ? A travers le photographe narrateur se développe une méditation sur la perception et ses ratées (« Peut-être ne voit-on qu’un retard ? » / « Les mots décisifs restent sous-entendus. ») et, en même temps, sur cet impossible où s’enracine toute littérature : « Sous le toit de neige est le toit de tôle, sous la branche de neige, le bois crispé. Et sous le bois ? Comment dire cela ? ». Impuissance, « ineffable », au sens le plus matériel et concret du terme : « Montrer ce qui est hors du geste de montrer, hors des mots qui désignent : hors de portée ». Oui, ce Hors (titre d’un autre livre ) que Christian Hubin ne cesse de traquer dans les syncopes (au double sens) de la parole – « cette glose de ce qui ne parle pas », comme il le dit si bien dans Le sens des perdants , journal de bord publié conjointement à ce livre et qui l’éclaire à plus d’un titre. Alors, l’écrivain serait peut-être une sorte de passeur du rien. Comme le narrateur qui, à la mort de Jeanne, c’est-à-dire à la perte de tout ancrage, de toute stabilité, abandonne significativement son activité de photographe (d’arpenteur des apparences – de narrateur ?) pour ce travail apparemment inutile de tirer le bac d’une rive à l’autre du fleuve. Mais, dans la réitération obsédante de ce court trajet, que de rumeurs (lapements, succions, déglutitions), de frôlements, d’appels sourds, d’angoissantes invitations à une dissolution dans le froid noir et visqueux d’une eau qui, dans son grouillement de bouches, de suçoirs, de « pattes palmées, de petits ventres » évoque cette «bouche sans fond d’où la nuit monte », cette « caverne liquide » d’où nous venons et qui vient à nous en un mouvement sans fin. Tel – dernière vision du livre – le glissement, hiératique funèbre, sinistre des hommes-grenouilles sur leurs embarcations, proche mais comme infiniment lointain, dans un silence de fin du monde. Car, oui, « c’est loin, et on n’entend pas.
     Dans cette prose où narration, essai et poème eux aussi se confondent aux lisières des genres, et qui, par là, rappelle moins Claude Simon (comme l’annonce la quatrième de couverture) que les récits fragmentés de Vahé Godel et, pour l’atmosphère, un Gracq laconique et cassant, Christian Hubin nous fait une fois encore pressentir, dans ce lointain et ce silence proprement in(dé)finis, cela qui, excédant toute parole, nous saisit parfois, hors de toute linéarité, de toute continuité, là, toujours, là où « nous ne nous souvenons que de ce qui vient. »




80 pages,
ISBN 2-7143-0788-4,
Seuil : 5.56711,
12 E.
16 octobre 2002.