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Georges Picard, Variations sur le réel,
éditions Corti, octobre 2009.
Le Réel, c’est l’évidence même. Mais c’est aussi un objet impossible à penser.
À travers quarante deux variations d’inspiration philosophique ou poétique, le Réel est interrogé et sondé, dans sa globalité métaphysique comme dans ses détails concrets, jusqu’à montrer qu’il n’est jamais cette évidence que l’on croit.
Ce livre constitue un exercice de vertige et d’humour. Il n’est pas destiné à remettre les idées en place mais plutôt à les chambouler.
« Georges Picard est un écrivain de la distance intérieure. Son humour est d’autant plus implacable qu’il est secrètement fondé sur un art de s’ouvrir les abîmes (…) Au fond, en faisant appel à la philosophie comme à la science, Georges Picard n’éclaire leur propre imaginaire que pour en découvrir les racines poétiques (…) Tout cela est pur miel pour les esprits avides de subtilités évoquées dans une langue d’une surprenante beauté, toute simple malgré ses vertiges et sa complexité mentale. » Michel Camus
(Le Marché des Lettres).
Ce texte est paru pour la première fois en 1988 aux éditions Calligrammes.

À quoi tient, pour chacun, la cohérence du monde ? À la mémoire et aux quelques lois qui fixent les identités et les différences. C’est assez pour échapper au délire du doute échevelé et de la perplexité à vie, pour poursuivre son bien sans se tromper d’objectif et tremper sa cuiller dans sa soupe au lieu de la plonger dans l’assiette du voisin.
Cependant, la mémoire, elle-même tellement conditionnée, reste à la merci de la moindre drogue ou d’une forte fatigue. Supposons qu’un malin génie, comme il en existe dans tous les laboratoires du monde, soit tenté de manipuler à distance quelques sujets sélectionnés et qu’il opère à leur insu des échanges massifs de souvenirs au point de les amener à se prendre les uns pour les autres. Le seul démenti possible pourrait venir de l’entourage. Ce sont les autres et eux seuls qui seraient susceptibles de dénoncer ce transfert d’identités. Il est dur d’être obligé de reconnaître que, sur le plan des principes, la vérité de chacun sur soi-même est subordonnée à un appel à témoins.
Pourtant, même ce faisceau convergent de témoignages n’est pas une garantie absolue. D’abord parce que les témoins peuvent avoir été eux-mêmes manipulés, ce qui généraliserait le problème et exigerait un nouveau consensus en vue d’une nouvelle objectivité. Ensuite, parce qu’à y regarder de près, aucun témoignage sur l’identité de quiconque n’est absolument convaincant. Tout au plus peut-on prononcer quelques faibles confirmations sur l’identité apparente de ses proches, étant entendu que les erreurs d’appréciation seront toujours au moins aussi nombreuses que les erreurs de fait. L’histoire et les chroniques judiciaires regorgent de pareils malentendus.
Je ne sais pas comment les philosophes se tirent de ce mauvais pas. Pour ma part, l’idée d’une certaine marge d’incertitude sur moi-même ne me déplaît pas. Mais je ne me demande pas tous les matins si je suis le même que la veille et si, pendant la nuit, un malin génie n’a pas soumis mon identité à substitution, pour la simple raison que, si cela était je n’aurais aucun moyen de le savoir.


 
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