Ghérasim Luca, Le Vampire passif, éditions José Corti.

     Publié en 1945 aux éditions de l’Oubli à Bucarest, Le Vampire passif fut remarqué par le milieu surréaliste français notamment parce qu’un extrait figura dans la revue dirigée par Georges Henein « La part du sable » en 1947 en compagnie de textes de Fardoulis-Lagrange, Jabès, Michaux.
     Les premiers textes de Ghérasim Luca et particulièrement le Vampire Passif, comme le souligne Dominique Carlat, cherchent à prolonger l’ébranlement suscité par les textes surréalistes s’interrogeant sur la fragilité de la frontière établie entre le « hasard objectif », et le délire d’interprétation avec un humour corrosif.
     Le Vampire passif se présente comme un objet littéralement impossible à définir : mêlant exposé théorique et prose poétique haletante, confessions personnelles et visées scientifiques, clichés photographiques d’Objets Objectivement Offerts – catégorie nouvelle créée par Luca qui s’engouffre dans l’espace ouvert par Breton pour, grâce à ces OOO capter le hasard dans sa forme dynamique et dramatique parce qu’ils sont capables d’objectiver l’ambivalence des pulsions, nos tendances d’amour-haine trouvant dans le monde des objets extérieurs une équivalence presque continuelle.

     Il a été tiré 25 exemplaires sur Ingres avec la photographie originale ci-dessous sur papier baryté, numérotés de I à XXV ainsi que huit exemplaires hors commerce.



"Ghérasim Luca découvert
et cantharidé par le hasard objectif."




Le rêveur, l'amoureux, le révolutionaire commettent à leur insu des actes démoniaques. Parce que, quel que soit ton nom, Sammael, Phiton, Asmodée, Lucifer, Bélial, Belzébuth, Satan, nous te reconnaîtrons, Démon, que dans nos actes et dans nos idées valables.



     Les quelques expériences que j’ai faites au contact obsessionnel et délirant de certains objets, irrésistiblement attiré vers la détermination du hasard qui a conduit à leur rencontre ou à leur confection, m’ont donné l’occasion de trouver un nouvel objet de connaissance, qui ajoute à la série des objets connus (onirique, à fonctionnement symbolique, réel et virtuel, mobile et muet, fantôme, ready made) une nouvelle possibilité objective de résoudre dialectiquement le conflit entre le monde intérieur et le monde extérieur, essai dont, dès son premier manifeste, le mouvement surréaliste s’est fait une raison d’être. Partant d’un jeu à caractère mégalomaniaque prononcé, dans lequel, avec mes amis, j’avais trouvé une manifestation symbolique contrastant avec une manie générale de la persécution, je suis arrivé à la rencontre d’un nouvel objet projeté par le désir, qui jette sur la vie intérieure de l’homme une fascinante et terrible lumière. Le jeu consistait en une décoration réciproque, nous offrant à la fois le plaisir de décorer et d’être décorés, plaisir que le pensionnaire de l’« Hôpital central de maladies mentales », qui nous a servi d’exemple, avait réalisé avec des moyens incomplets par l’auto-décoration. La confection de ces décorations coïncide avec l’apparition du premier objet objectivement offert. (O.O.O.). Bien entendu l’acte de décorer et le mobile psychique limité qui s’y rattache manquent d’importance eu égard au nombre illimité des motifs psychiques auxquels est relié l’acte de l’offre. L’objet offert s’est servi de la décoration comme point fixe de départ pour s’épanouir dans toute sa complexité mobile et multiple.
     Pour qu’un objet trouvé ou fabriqué puisse se transformer en objet offert et qu’il puisse changer sa qualité suivant les nouveaux rapports qui s’établissent dans la vie intérieure de l’individu qui recherche en soi et au dehors un nouvel équilibre, le prétexte qui sert à cette transformation doit avoir une valeur interprétative sinon toujours nulle, du moins très restreinte. L’offre d’un objet se sert du prétexte de la décoration ou de la félicitation, ou de tout autre accident extérieur et occasionnel, comme d’un décor, tout comme dans la vie manifeste du rêve les restes diurnes et les accidents des excitations intérieures et extérieures assignent à celui qui dort le cadre sans valeur interprétative dans lequel se déroule l’action du rêve. Seul reste, comme élément essentiel et déterminant dans le rêve comme dans l’acte de l’offre d’un objet, le désir qui cherche une réalisation symptomatique à l’intérieur de ce décor-prétexte, en vue de sa transformation urgente en une réalité du désir.
     Mais cette ressemblance technique entre l’élaboration du rêve et l’objet offert n’est pas la seule. La confection des objets et leur offre à une personne rigoureusement déterminée par la nature symbolique de ces objets établissent entre les hommes des relations fondées sur un inconscient collectif actif que, jusqu’aujourd’hui, seul le rêve a été en mesure de fixer dans un appareil pratique commun à tous. À son tour la poésie, qui s’est proposée une fois avec Lautréamont 1 d’anticiper cette phase suprêmement lyrique, met à notre portée les schémas automatiques de cet appareil. L’objet offert permet d’introduire cet inconscient collectif actif dans les relations diurnes et directes entre les hommes, relations qui, au travail d’interprétation le plus élémentaire, se montreraient tout aussi subversives, étranges et révélatrices que celles du rêve.





     Ghérasim Luca, qui avait fui, au début des années 50, la Roumanie passée du fascisme au socialisme, devait ensuite vouer, à Paris, sa vie si peu parisienne à écailler les mots telles des huîtres. Ce bégaiement lumineux décapait, dénoyautait, déracinait le français pour que chaque terme pût éclore, passant du son au sens et du sens à l’essence.
Voici, par exemple, le début de Héros-limite : «La mort, la mort folle, la morphologie de la méta, de la métamort, de la métamorphose ou la vie, la vie vit, la vie-vice, la vivisection de la vie»... ... Ghérasim Luca travaillait comme un damné sa diction, son souffle, sa science de l’expectoration. Et cet athlète du larynx, avec son corps étrangement râblé, la finesse de son visage et son accent roumain, sidérait ses auditoires de Genève à New-York. Aujourd’hui, le cercle de ses adeptes devrait s’élargir grâce à un double disque numérique, G.L. par G.L., qui provoque une commotion intime prodigieuse.
    
 Télérama, Antoine Perraud, 23 mai 2001

 

      Lire aujourd’hui cet ouvrage illustré de 18 photos d’Objets objectivement offerts, c’est éprouver d’abord le frisson d’une époque révolue. Il est en effet question d’amour fou et de sadomutilation, de beauté irréelle et d’André Breton, de hasard objectif et de désir à peu près partout. Il y a dans les considérations kabbalistiques de Luca, comme dans le récit de ses délires organisés, une sorte de flux syncopé, rompu, repris, qui ne cesse de revenir sur ses propres fureurs interprétatives.
     José Corti nous offre une belle occasion de (re)découvrir Ghérasim Luca : depuis plus de quinze ans, ses œuvres ont en effet été (re)publiées par cet éditeur, alors qu’elles étaient souvent dispersées en plaquettes rares ou introuvables.
     Fabrice Gabriel, Les Inrockuptibles, 26 juin 2001






mai 2001
96 pages
ISBN : 2-7143-0747-7
90 F Euros