Georges Picard, Le Vagabond approximatif, éditions José Corti.

     De la Beauce aux Cévennes, l’auteur égrène rencontres, souvenirs et méditations au cours de pérégrinations à travers les campagnes. Marcheur infatigable mais sans exploits, ami des chats, des oiseaux et des compagnons de rencontre, il accorde à l’errance la valeur symbolique d’un mode d’être et de penser.

     Un vagabondage mêlant réalité et imagination, dont notre marcheur revendique le caractère d’improvisation joyeuse : « Si les gens ne comprennent pas toujours ce qui motive mon cheminement incertain, trop erratique et désinvolte pour ressembler à une expédition sportive, trop obstiné pour être identifiable à une promenade touristique ou hygiénique, ils me prennent grosso modo pour ce que je suis : un marcheur. Ni maraudeur (on me tirerait dessus), ni randonneur patenté (on me soutirerait des compliments sur les beautés régionales et la supériorité touristique du département sur ses voisins). Cela me va bien, cette espèce d’entre-deux étant conforme au caractère gentiment aberrant de mon voyage ».

     
Le vagabond approximatif est le dixième livre de Georges Picard, après Pour les yeux de Julie et Petit traité à l’usage de ceux qui veulent avoir toujours raison.






     Je me méfie des expéditions lointaines entreprises par des voyageurs incapables de faire le tour de leur chambre. Ce qu’on ne sait pas découvrir à deux pas de soi, on ne le trouvera pas mieux aux antipodes. Ne me parlez pas des prouesses des navigateurs solitaires, des découvreurs de continents disparus, des défricheurs de terres récemment émergées, des escaladeurs de volcans, des chasseurs de requins, des mangeurs de fourmis rouges, et autres hommes volants, hommes grimpants, hommes rampants... Les voyageurs qui m’émeuvent ressemblent plutôt au vieux poète chinois du VIIIe siècle, Li Po, marcheur infatigable mais sans exploits, buveur de vin et ami des libellules et des anachorètes. Quitte à faire rire les amateurs du genre, j’avoue que mes livres de voyage préférés restent Les nuits d’octobre de Gérard de Nerval, balade poétique à Paris, Pantin et Meaux, et le fameux Voyage avec un âne dans les Cévennes de Stevenson, œuvrette d’un auteur qui, selon le témoignage de sa femme, avait la fibre aventurière un peu lâche. Ses meilleures pages donnent l’impression d’avoir été écrites à main levée ; les moins bonnes sentent la digression documentaire. Les paysages des Cévennes sont juste esquissés : sans les noms des villages, on serait parfois en peine de deviner dans quelle région précise de France l’auteur traîne son ânesse et ses lecteurs. Que les amateurs de mœurs ne s’attendent pas non plus à y trouver plus que quelques traits intéressants sur la vie des paysans montagnards du XIXe siècle. Sur ce sujet, la récolte est maigre, sauf en ce qui concerne les usages hôteliers. Malgré ces imperfections, ou plutôt grâce à elles, le récit a un charme que je n’échangerais pas contre les descriptions savantes des ethnologues. Voyageur maladroit, mais écrivain habile, Stevenson a compris que le voyage subjectif, composé d’émotions et d’humeurs, vaut moins par sa matière documentaire ou folklorique que par l’impression d’improvisation, c’est-à-dire d’aventure, qu’il communique. Ici, l’esquisse est supérieure au dessin, et le léger grisé l’emporte sur le trait riche et appuyé. Lorsqu’il plagiait les guides touristiques et les œuvres de son ami Mérimée pour composer ses promenades en Italie et en France, le touriste approximatif qu’était Stendhal desservait sa propre cause et celle de tous les dilettantes. Aujourd’hui, il serait vain d’espérer mettre ses pas dans ceux de ce cicérone imaginatif, privé à l’occasion de scrupule littéraire. En revanche, des milliers de pas parcourent à longueur d’année le sentier officiellement baptisé Stevenson, auquel ont été consacrés un balisage particulier et un guide de la Fédération française de randonnée pédestre. Voilà beaucoup d’honneurs, assez pour faire fuir les promeneurs qui ont le goût des chemins solitaires et des errances. Pourtant, pendant les quelques jours où je me suis rendu sur place, dans l’espoir de vérifier je ne sais quoi d’invérifiable, et certainement pas la fidélité toponymique du récit que le syndicat d’initiative de Le Monastier-sur-Gazeille* garantit sur facture, j’ai compris que le voyage ressemble à l’amour selon Proust : une projection imaginaire, qui part de soi pour revenir vers soi, avec passage et cristallisation sur un objet aléatoire.
     Je m’accorde donc le droit (à supposer qu’une déontologie guide l’activité littéraire, vaste sujet) d’entreprendre un voyage à ma façon, avec latitude de débrider ma subjectivité au nez et à la barbe des lecteurs. Que ceux-ci ne s’empressent pas de sangler leur sac à dos pour prendre la route derrière moi. Un bon fauteuil leur suffira. Je dénie à tout syndicat d’initiative le pouvoir de se réclamer de l’auteur de cet ouvrage pour baliser des sentiers qui ne traversent que des territoires imaginaires. Je crois en avoir assez dit pour me faire comprendre, bien qu’il soit parfois prudent de se répéter pour être simplement entendu.





     Avant de se transformer en main à plume (ou à clavier), l’écrivain est un œil. Le regard qu’il porte sur lui-même autant qu’alentour devrait, tôt ou tard, l’obliger à marcher.
     Loin des autoroutes de la création, il emprunte à la paresseuse les sentiers accidentés, les chemins de traverse. Les impasses ne l’épouvantent pas. Il sait trop que c’est là que se dissimulent les survivants des modes passagères.
     Certes, puisqu’il se «méfie des expéditions lointaines entreprises par des voyageurs incapables de faire le tour de leur chambre », Picard ne pouvait pas rivaliser avec un autre impénitent trimardeur. Jack Kerouac. Non, Picard est d’une autre nature. Dieu ne lui sert pas de boussole. Le nirvana beatnik l’indiffère. Chez lui, le territoire se confond avec la carte. Aussi, plutôt que d’entreprendre la traversée de quelque forêt de Brocéliande, Picard sort de chez lui, et, sans se presser, le voici qui arpente la Beauce, terre plate et fastidieuse. Sauf que l’œil nous dévoile, dès les premières pages, une autre réalité. Celle des hommes. En vérité, Picard ne marche qu’à la recherche de ses semblables, le décevraient-ils. Son Graal, c’est la bouteille qu’on partage, la poignée de main qu’on échange. Conquis, le lecteur enrage de ne pas être à sa place. On appelle cela : la littérature.
     
Sud-Ouest Dimanche, Gérard Guégan, Dimanche 1er avril 2001

     Chemin faisant, l'auteur… construit une œuvre sur les sentiers de la littérature qui sont plus doux au flâneur que les autoroutes balisées de la littérature. Le Paul-Émile Victor du surplace sait qu'il n'aura pas assez d'une vie pour découvrir les recoins de France, de la Beauce aux Cévennes, avec son art de la « glandouille ». Une journée sans se confronter au fantastique social d'un bistrot figé dans le temps lui semble perdue. Ce Christophe Colomb du quotidien ne se lasse pas de la poésie des chambres d'hôtel, des rues pas éclairées, des vieilles antennes de télé toutes tordues, se fait caresser les épaules par les rafales de vent, joue de la musique avec des brins d'herbe et dessine des scènes ouvrières. Son univers, dégagé du naturalisme, est d'une fraîcheur revitalisante. Embarquez-vous pour un voyage en Picardie, « sans but et sans thème ». Vous n'en reviendrez pas.
     Lire, mai 2002, Bernard Morlino







2001
272 pages
ISBN : 2-7143- 0743-3
110 F 16,77 Euros

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