Éric Faye, Un clown s'est échappé du cirque,
     éditions Corti, 2005
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    Attention, stakhanovistes, jeunes loups aux dents de requin, ce livre n'est pas pour vous : le personnage type qui peuple ces nouvelles est en lutte contre le travail, aux prises chaque jour avec le travail, il est écrasé par un labeur érigé en religion. Rien à voir cependant, chez lui, avec de l'oblomovisme ; notre homme serait malheureux comme une pierre dans les romans d'Albert Cossery. C'est qu'on l'a dressé tout petit au travail, on lui a dit que la vie, c'était ça. Or, voilà que notre homme n'en peut plus de son paradis terrestre aux coulisses jonchées de cadavres. Notre homme a-t-il enfin percé le secret de l'énorme machine à profit qui a fait de lui un mammifère rentable, efficient et docile ? Toujours est-il que ce mammifère n'a plus qu'un rêve, s'échapper du cirque.

     "Regarde-la en face, ta vie : déjà tu consultes ta montre, tu sues de stress, crains que ton retard ne se remarque, alors que tu n'es pas en retard. Ton supérieur te fout la chiasse. Tu te hâtes vers un bureau cerclé d'autres bureaux et dans ces alvéoles bourdonnent des employés et beaucoup d'autres employés devant lesquels tu fais semblant, tu usurpes jusqu'à la tombée de la nuit, espérant qu'on ne te démasquera pas".






     Un clown s’est échappé du cirque tôt dans la matinée, profitant de ce que chacun répétait son numéro dans son coin. L’alerte n’a été donnée qu’à l’heure du déjeuner, lorsqu’on s’est aperçu qu’il n’était pas à table et ne répondait pas aux appels. Où était-il passé, lui qui ne quittait jamais les parages de sa roulotte ? La police a lancé des recherches, barré les routes du canton, des hélicoptères ont décollé d’un peu partout, même si, répétait-on sans cesse pour se rassurer, c’était un spécimen peu dangereux, un clown sur le retour, qui ne se renouvelait jamais et ne savait plus guère manier l’arme du rire.
     Dans les écoles… Dans les écoles, la rumeur a vite couru et les élèves ont bravé l’ordre du maître, ils n’ont pas cessé de lorgner par la fenêtre. À l’heure de la sortie, en milieu d’après-midi, il n’était question que de la chasse à l’homme. Les policiers ont resserré leur étau, passé le maquis au peigne fin et la nouvelle est tombée à point pour les actualités du soir : l’homme venait d’être localisé, encerclé. Un peu plus tard, il a pu être endormi avec un fusil à seringue hypodermique, capturé puis reconduit à sa roulotte. Les parents ont poussé un soupir ; leurs enfants allaient enfin cesser de regarder dehors et se mettre à leurs devoirs. Demain, en contrôle, ils auraient de bonnes notes. Et s’ils étaient sages le reste de la semaine, ils iraient au cirque samedi.




     Homme de Faye, © Libération, par Claire Devarrieux, 31 mars 2005.
     Des nouvelles où l'ordinaire prend la tangente sans quitter l'exploitation du quotidien.
     Nous y sommes. Dans l'engrenage du temps salarié, oui, bien sûr, contraints de nous détendre et de nous concentrer aux moments qu'il convient. Coincés parfois dans des cercles fermés où ne comptent que les affaires, pas les affaires de coeur, les autres, les vraies. Et dans les zones incertaines où le jour menace la nuit, où la planète, si nous continuons, risque de ne plus tourner rond. C'est bien notre monde, d'accord, et ce talent appartient en propre à Eric Faye. Romans, comme les Cendres de mon avenir, ou nouvelles comme ici, il prend la tangente du conte fantastique sans quitter du regard les gisements d'angoisse de la vie quotidienne. Mais si Un clown s'est échappé du cirque, recueil de nobles rébellions pour cause de pannes, pour plagier un autre titre de sa bibliographie, requiert la plus grande attention, c'est que l'auteur nous convoque et nous retient, chaque fois, sur les lieux de son histoire.
     Nous sommes dans l'autobus, nous y sommes vraiment, la banquette du fond est reconnaissable. A la station «Jardin public», après avoir dépassé l'université, l'écrivain octogénaire descendra pour sa promenade habituelle. Il fut un «pauvre canasson» de la course littéraire, son éditeur pariait sur lui, d'ailleurs, ce n'est pas banal, le jeune homme qui vient de s'asseoir en face de lui tire justement de son sac un livre aux couleurs dudit éditeur. Et quel livre ! le Voyage en Pandora, d'Emile P. «Rien d'extraordinaire en soi si ce n'est que ce livre, je ne l'ai jamais écrit. Je n'ai pas eu la force de l'écrire. Longtemps je l'ai gardé en tête, dans mon bric-à-brac de projets mythiques, j'ai longtemps rêvé d'avoir le courage d'en venir à bout.» Cela vaut bien d'aller jusqu'au terminus afin de lever le mystère.
     Nous sommes dans le vestibule où l'employé, chaque fin d'après-midi avant de prendre son tram, vérifie dans la glace que son «masque d'impassibilité» est en place. Or, ce «miroir oblong», qu'on imagine très bien, il l'a trouvé un jour de travers en rentrant. Une autre fois, toujours au moment de rentrer, la lumière était allumée dans le salon. Un moment d'inattention ? Gravissime, car on commence comme ça et on finit par s'endormir au travail. Sachant qu'il n'est pas allé dans le salon la veille au soir, l'incident de la lumière allumée n'est pas de nature à mettre en doute sa «capacité de contrôle», ouf. D'un autre côté, si ce n'est pas lui, c'est donc un autre ? Et à moins de considérer qu'il lui arrive lui-même d'être un autre (il l'envisage un moment), il faut peut-être affronter une réalité, disons, plus peuplée, et qu'il avait complètement oubliée.
     C'est bizarre, l'oubli. A croire que cela hante les clowns émérites du cirque capitaliste. Le travailleur de la nouvelle suivante passe son existence à étouffer l'impression qu'il a oublié quelque chose. Dès qu'il se pose deux minutes sur un banc, à l'instant où il va pouvoir dire «J'y suis !», le souvenir fiche le camp, la vie est une partie de pêche avec pas de chance. Certains, plus riches, ont les moyens de leurs rêves. Ainsi celui qui se fait fabriquer, sur mesures, la femme idéale. Ce n'est pas qu'il craint de ne jamais la rencontrer, mais c'est à cause du risque, «c'est si fréquent : la femme de votre vie ne veut pas de votre vie».
    Peut-être s'identifiera-t-on au vainqueur un peu vexé de «l'élection de Monsieur-tout-le-monde» ? A l'homme au visage greffé ? Au romancier plagiaire malgré lui ? A moins de camper du côté de Kompétitivnoïé, en compagnie d'Ivan Biély : «Même la neige, pendant les grands hivers, ne peut rien contre le noir des forêts.»








Éric Faye,
Un clown s'est échappé du cirque,
Corti, 2005
216 pages
ISBN : 2-7143-0888-0
16,50 Euros