Ghérasim Luca, Un loup à travers une loupe, Éditions Corti, 1998

     Écrits en 1942 et publiés en roumain à Bucarest, ces poèmes (en prose) de jeunesse, que Ghérasim Luca a lui-même traduits en français, étaient restés inédits, à l'exception d'un texte illustré par Victor Brauner publié en plaquette : Ce Château pressenti.
     L'horizon que Ghérasim Luca assigne dans Un Loup à travers une loupe à la poésie – "exercice hallucinatoire au service de la révolution" – est marqué par le surréalisme et sa rencontre avec André Breton dans l'immédiat avant-guerre. Ghérasim Luca y apparaît déjà comme un visionnlaire en rupture avec toute appartenance et dont la pensée fulgurante est habitée par une violence singulière et un humour volontiers sacrilège.
     Se rencontrent dans ces poèmes quelques-unes des figures qui hanteront toute son œuvre : le somnanbule, les dévorants paysages du rêve, les objets tendrement hétéroclites, la femme jamais née.
     Dans un monde marqué par la condition œdipienne, les "autruches du désespoir" répondent aux "baobabs du désir". Rejetant toute accusation de "misanthropie galopante", Ghérasim Luca concède que "ses relations avec l'homme sont plus près de celles qu'un loup entretient avec le traîneau qu'il pourchasse".




     Mortuaire dans mon souple manteau couvert de peignes d'où l'on n'a pas encore retiré les cheveux de la femme que je cherche et qui pourtant m'accompagne le long des rues où il ne manque que les gens et les portes, l'air je l'aspire dans de grands verres en métal dont les parois résonnent selon une partition en parchemin brûlé où la joue d'une fillette du neuvième siècle se posa par un après-midi trop chaud.
     Somnambule, les paumes ouvertes, je pousse l'obscurité, ma seule lanterne_ : cette femme à moitié léopard, bel arbre.
     De l'un et de l'autre côté de la route, gisent des cadavres de chiens dévorés par des cadavres de chats dans lesquels grouillent comme dans une bouche ouverte une foule de cadavres de papillons.
     Un seul abricotier dans la ville : moi !
     Mégalomane comme toute main à l'intérieur du gant, le poumon, par bravade, je le porte sur la poitrine.









1998
96 pages
ISBN : 2-7143-0641-1
95 F 14,48 Euros