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Claude Louis-Combet, Tsé tsé suivi de Mémoire de Bouche,
rééditions Corti, 2003, première édition Flammarion, collection Textes pour Tsé tsé,
La différence pour Mémoire de Bouche.
Il convient de lire Tsé-Tsé et Mémoire de bouche comme un récitatif à deux voix à la fois oratorio et tryptique une complainte en trois mouvements. La voix de la mère se fait dabord entendre, première et dernière. Elle ne chante en sa parole solitaire que pour exprimer le plaisir, la douleur et la plénitude de la succion, de labsorption et de lanéantissement par dissolution de salive et sucs gastriques. Lenfant est le premier et unique objet de cette extatique voration. Investie entièrement dans son application de suceuse absolue, la mère réintègre en elle-même le fruit de ses entrailles. Cette opération charnelle a toute lexigence dune ascèse et toute la lenteur hors du temps dune contemplation.
Alors en contrepoint se fait entendre la voix de lenfant à la troisième personne, celle du pur objet. La possessive tendresse maternelle prend la forme symbolique de la mouche tsé-tsé émolliente et anesthésiante, dispensatrice dun sommeil physique et mental, pathologique et prodigieux, à lhorizon duquel lenfant sidentifie complètement à la vermine qui lanéantit, puis le vide qui en résulte.
Une fois son enfant réduit, éteint, dissipé, rendu à son indistinction initiale antérieure à sa naissance, il ne reste plus à la mère, dont la fringale na pas faibli, de se prendre elle-même pour proie. Lautodévoration de celle qui nest plus que bouche illimitée saffirme comme laccomplissement de la dimension autoérotique de la femme dont la fécondité tient tous ses produits dans les bornes de son giron.
Claude Louis-Combet

Douce, doucement tiède, doucement douceâtre et sans énergie, vidée de tensions, vidée de passions, simplement douce, simplement tiède et sans autre épaisseur dêtre que sa douceur, que sa tiédeur
Infinie soumission dune chair moins que chose, dune chair jadis chair et désormais lavée de son poids, sorte étrange de chose, petite chose de chair vague tout adonnée à la lenteur
Comme le temps sallonge ! comme linstant se distend ! nourri de lui-même sans jamais sépuiser, il croît sans bouger, il se gonfle déternité. Et moi, jassiste à sa durée
Or cela, rien que cela, cest déjà récompense, cette immense plage sans rature et sans pli où sabolissent les contours, où se dénouent les désirs. À éprouver labsence de faille et de reprise, je suis à la racine de la jubilation et je ne me remercierai jamais assez davoir mis toute ma patience à mûrir mon amour dans la discipline du souffle, dans léconomie de la parole et du mouvement et davoir vécu laventure de mon cur comme la méditation dun seul mot, dune seule image.
À ceux qui parleront de folie, dautres répondront sagesse. Peu mimporte. Nul dialecte extérieur à la voix profonde de mon âme ne peut matteindre et me troubler. Je me suis avancée si loin dans le silence, je me suis accomplie si parfaitement seule que jai peine, dailleurs, à imaginer que dautres êtres puissent exister, parler de moi qui ne parle jamais deux, penser à moi qui ne pense pour ainsi dire rien et dégager le sens dune expérience dont tout le sens est de nen pas avoir.
Quil soit quelque part question de moi, cest là une intention qui méchappe. Si jy fais ici, et pour une fois seulement, allusion, cest pour marquer lécart entre le point auquel je touche et lillusion de réalité dans laquelle javais pu me croire établie avant que tout commençât. Car sans doute y eut-il un temps où je croyais à ce que je disais lorsque je parlais de moi, où je croyais à ce que dautres disaient de moi tandis que je les écoutais parler de moi. Mais tout ce temps sest tellement perdu dans les avant-saisons denfance, la teneur concrète des choses, des gens et des mots a tant avoué sa vanité au long de mon cheminement spirituel quaujourdhui, parlant de moi, écrivant je, écrivant moi, sais-je quil sagit là de termes si usés, si incurablement vieillis que leur insipidité même ne risque pas de ternir mon sourire et de lui donner une charge expressive qui laisserait entendre que jadhère encore, quoi que jen dise, à lhistoire. Non, il nen est rien. Et ce sourire que jévoque ne sadresse à personne. Il souvre seulement à cette petite chose de chair, moins que chair, si doucement tiède, si doucement douceâtre, qui, elle, pas plus que moi, nest une personne mais nexiste que douceur, que tiédeur, que petit peloton débarrassé de toutes les contingences du monde et rendu ou plutôt sur le point de se rendre à son origine, à lorigine.
Et cette petite chose de douceur tiède, on devine bien quelle fut lenfance peut-être même quelle fut lenfant, mon enfant, mon petit garçon. Mais cest là un souvenir si antédiluvien que lui non plus naffecte nullement la qualité de mon sourire. Il est sans importance, en effet, dimaginer ce que pouvait être cette petite chose avant den arriver là, de lui prêter un visage, de lui donner la parole, de linfléchir jusquà la ressemblance avec tel petit garçon brun ou blond, tel petit écolier rêvant sur la cour de récréation ou se débattant parmi les taches dencre tombées de la nuit, tel petit frère familier du silence que nous aurions connu, que nous aurions aimé. En vérité, cest sans importance. Il ny a rien à imaginer en dehors de la douce tiédeur sans nom dune étrange petite chose existant dans mon sourire et dont la soumission infinie me promet, je le crois, toutes les chances de lextase.

Dans son troisième livre, Tsé-Tsé, initialement publié en 1972, c'est une mère qui parle. Elle nous apprend comment elle aime sucer le corps de son bébé : "A creux de petit garçon, je laissais couler mes lèvres. Elles n'avaient nul effort à faire pour se glisser dans l'intimité de cette chair. (...) Ce pouvait être la bouche de l'enfant, son nez ou ses oreilles, l'anus ou le pénis : ce qui sourdait de ces douces cavités c'était, pour le frisson de mes lèvres, toute la rumeur souterraine de la chair et l'humidité première et, pour la coquetterie de mon goût, ma propre saveur utérine somnolant encore dans les replis organiques de mon fils." L'essentiel de la fantasmatique louis-combetienne se divulgue déjà ici. Ainsi, la mère n'est jamais seulement dévorante. Absorber et "se glisser dans" sont un même mouvement. Le lieu de l'échange est la faille, l'ouvert, la cavité orale ou sexuelle, car les "lèvres", précise le texte, sont aussi celles du vagin. Du coup, l'intimité unique qui résulte de cette opération est inévitablement narcissique (c'est sa "propre saveur utérine" que la mère va chercher dans le fils). Peu à peu, l'enfant est comparé à un phallus expulsé par la femme et que celle-ci se réincorpore en le faisant aller et venir jusqu'à ce qu'il soit un véritable trait d'union entre sa bouche et son sexe. Enfin, le fantasme est élaboré en mythe par les références telluriques ("souterraine", "humidité première"). La mère devient ainsi matrice, matière première, et les descriptions quittent le réalisme pour le merveilleux : il n'est plus seulement question pour elle de "lécher l'enfant, sucer l'enfant", mais aussi de "le laisser clapoter dans l'eau de [s]a bouche".
Et tandis que les lèvres de la mère parlent dans le corps de la "petite chose sans nom", lui donnant une parole dont elles le privent en même temps, il est clair que c'est une voix d'homme qui s'exprime dans le corps de cette femme monstrueuse. Le texte de Claude Louis-Combet est ainsi par nature hybride, curieusement schizophrène, produit de la superposition exacte de deux corps et de deux voix, celle d'un fils et de sa mère. "Plain-chant", dit l'auteur, se référant à la nature sacrée, intériorisée, monodique et à la fois répétitive de son écriture. Mais si la mère absorbe la substance du fils, il est légitime que le fils ait en retour sa part.
Éric Loret, Mélusine à fantasmes, Libération, 17 avril 2003.


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