Claude Louis-Combet, Transfigurations,
    éditions Corti, octobre 2002.



   Transfigurations s’inscrit dans une longue suite de textes qui, depuis Miroir de Léda (1971) et Marinus et Marina (1979), s’efforcent de cerner les expressions toutes charnelles de l’aventure spirituelle portée à l’incandescence de l’excès – dans l’épreuve du martyre, de la stigmatisation, de la déréalisation amoureuse. Les récits ici réunis cherchent à dire l’association irréductible du sexuel et du spirituel aux plus hauts degrés de l’amour. Ils expriment, sur le terrain de l’imaginaire, le désir, jamais réduit, jamais évacué, d’affirmer l’unité de l’être par-delà la dichotomie chrétienne de l’âme et du corps. Il est dit ici, et l’on voudrait pouvoir le croire sans repentir, que dans quelques états marginaux d’une hauteur exceptionnelle, la sphère érotique et la sphère mystique coïncident exactement.

    La dédicace de Claude Louis-Combet pour Radio France : "Au coeur de chacun des récits qui composent ce recueil, j'ai convoqué quelques figures, entre rêve et réalité, entre légende et fable, pour illustrer et défendre une certaine idée, passablement hérétique, de la mystique comme exaltation du désir (charnel) et de la douleur. Figures de martyrs, de stigmatisées, d'amants délirants, inaugurées par celle d'une strip-teaseuse de génie offerte à corps perdu, à âme rendue. En vérité, ces histoires n'ont rien à démontrer. Elles n'expliquent ni ne justifient rien. Elle se contentent de dire, en toute justesse de langue, la troublante conjonction de l'érotique et du sacré, de la souffrance et du plaisir, de l'abandon au désir et de la perte de soi."


     Crucifixa
     La Signature du corps
     Passion de Maure et Timothée
     Madeleine au sang
     Le Mal de blancheur






     Après matines, sœur Madeleine regagna sa cellule. Jusqu’à laudes, elle disposait de deux heures de solitude qu’elle pouvait occuper selon la Règle soit à se reposer, reprenant le sommeil interrompu par la prière – et c’était ce que faisaient la plupart des religieuses, qui en éprouvaient le plus grand besoin – soit à lire un ouvrage spirituel, aliment de méditation, ou à écrire, fixant en de modestes cahiers, réflexions personnelles, élévations, oraisons, résolutions, au jour le jour : traces plus ou moins fugaces ou plus ou moins appuyées sur le chemin de la vie intérieure, dont la lecture, par la suite, permettait de distinguer les points de fixation du cœur et la durable unité de l’expérience. Madeleine avait longtemps pratiqué cette forme d’écriture. Il y avait trente ans de cela, dans les débuts de sa vie religieuse, elle avait écrit des poèmes, qui étaient plutôt des cantiques, en tout cas le chant diffus de son âme exaltée. Plus tard, elle avait composé de longues suites de versets, plus ou moins adroitement mesurés et assonancés, à travers lesquelles elle revisitait les textes sacrés de l’Écriture et de la liturgie, y mêlant la note toujours émue et vive de sa subjectivité. Mais comme son directeur spirituel à qui elle avait montré ses écrits les avait taxés d’enfantillages dont elle devait se détacher, elle avait renoncé à cette forme d’expression. Elle avait subitement pris le parti d’une écriture complètement impersonnelle qui consistait à recopier des passages des livres qu’elle lisait. Ainsi occupait-elle le temps que la Règle accordait aux religieuses entre matines et laudes. Très rarement il lui arrivait de se rendormir. Au milieu de la nuit, elle avait l’esprit parfaitement éveillé, limpide et lucide, et elle ne se cachait pas que c’était, pour elle-même, une sorte de bonheur très précieux que de se tenir ainsi, seule avec elle-même, au-dessus du sommeil. En effet, tout le reste de la journée, jusqu’à l’heure du coucher – moment où elle s’écroulait de fatigue – sa vie se déroulait en présence constante des autres sœurs. Le regard des autres, l’oreille des autres, la présence physique des autres, la compagnie hiérarchisée, les relations ritualisées, sans un instant d’interruption – c’était là le milieu quasiment immobile, le vase clos féminin-religieux, dans lequel se déroulait l’existence, sans autre échappatoire que l’enfoncement dans l’intériorité. Les deux heures de solitude entre matines et laudes offraient à sœur Madeleine la seule halte possible dans l’incessante représentation de soi provoquée par la vie communautaire.
     La Règle qui autorisait l’exercice d’écriture et qui même y invitait les moniales, spécifiait bien qu’il fallait l’entendre comme un exercice spirituel. Elle mettait en garde contre la dérive qui eût consisté à rédiger l’histoire de sa vie ou à tenir un journal intime. L’écriture ne devait pas être un aliment pour l’amour de soi. Elle ne pouvait avoir d’autre but que la louange de Dieu et la glorification de son Église. C’était une activité de renoncement, de rupture avec le monde, d’oubli de soi. Madeleine l’avait compris. Ses supérieurs qui lui avaient demandé de leur soumettre ses écrits l’avaient éclairée sur l’orientation de sa démarche, selon l’esprit de la Règle. Peu à peu, elle avait cessé d’écrire en son nom propre – d’écrire je, moi. Cependant, là où l’expression s’absentait, la rêverie prenait souvent la relève. Plus Madeleine avançait en âge et en expérience, plus souvent il lui arrivait d’être saisie par un brusque rappel de son passé, qui l’immobilisait dans une totale indifférence aux réalités présentes. Cela pouvait la prendre à n’importe quel moment du déroulement des exercices de sa vie religieuse. Elle arrivait par là à se donner un air passablement extatique qui trompait ses compagnes, bien qu’elle n’eût jamais rien fait pour se donner en spectacle.
     Mesurée à l’aune des destinées communes, l’histoire de Madeleine était peu de chose. Elle était entrée au couvent à vingt ans et n’en était jamais sortie. Le seul spectacle du monde qui ait rempli sa vie était ce lieu complexe de couloirs, de salles hautes ou basses, de chapelle, de sacristie, de celliers, d’ateliers – tout cet ensemble très clos construit autour d’un cloître gothique dont la cour carrée formait jardin de fleurs. Isolé derrière l’abri de murailles aveugles qui l’entouraient entièrement, l’espace était à l’image d’une intériorité recueillie en elle-même, hors du monde et du temps.
À vingt ans, la jeune fille qui allait devenir sœur Madeleine, s’était, de la plus romantique façon, retirée de la vie en se retirant dans ce couvent. L’homme qu’elle aimait, à qui elle avait fait promesse de se donner entièrement, était mort accidentellement. Circonstance singulière, l’accident avait eu lieu le jour même où elle avait décidé dans son cœur que son amoureux allait devenir son amant. Elle s’était préparée, elle avait soigné sa beauté, elle avait disposé la chambre, elle avait attendu.
     Par la suite, après avoir traversé de longs mois de prostration intime dont elle n’avait révélé le secret à personne, elle avait compris peu à peu que sa vie ne pouvait avoir d’autre sens que l’enfermement dans le deuil, la culture entretenue du chagrin d’amour et la pénitence interminable. Sa foi religieuse ardente avait paru s’effacer dans l’exaltation du sentiment amoureux et dans cette lame de fond du désir qui avait tout emporté. À présent, Madeleine était poussée à des décisions excessives non seulement parce qu’elle était entièrement dominée par la douleur de la perte mais aussi parce qu’elle restait saisie d’angoisse à la pensée que l’amant, courant à son rendez-vous, pouvait être en état de péché mortel au moment de l’accident. Il lui appartenait donc, à elle, vierge amante, frappée par le désastre et sauvée du désastre, de consacrer le reste de ses jours à la mission de salut spirituel du bien-aimé. Selon l’ordre de ses croyances et les intimations de son cœur, il n’y avait pas d’autre voie. C’était là une évidence intérieure qui s’était imposée dans l’année qui avait suivi l’accident et dont le caractère de lumière pour son âme n’avait jamais failli. Avec l’entrée au couvent, sa vie – sociale, sentimentale – s’était arrêtée, en suspens sur la faute et le malheur et, comme si une telle expérience était trop forte pour elle et la tenait constamment à ses propres limites, Madeleine, sœur Madeleine, avait conclu dans toutes les puissances de sa volonté et de sa sensibilité, que son histoire était achevée et que le meilleur de ce qui lui arriverait désormais pouvait seulement contribuer à dégager le sens de son expérience. Son avenir axé sur la conquête d’une certaine perfection spirituelle, qui était largement le but de la vie religieuse, ne l’intéressait pas suffisamment, ne la faisait pas rêver. Elle était fixée sur son passé et tout son amour de Dieu s’épuisait dans la reconnaissance de sa faute et de son indignité et dans l’espérance du pardon pour elle-même et pour son amant.
     Elle avait maintenant passé la cinquantaine. Elle avait traversé plus de trente années de vie religieuse dans la même communauté. Elle avait assimilé toutes les habitudes et tous les états d’âme qui permettent de se maintenir à la surface du temps et des choses dans la continuité sans faille d’une existence toute close. Elle n’avait pas, comme tant d’autres, souffert de la séparation avec sa famille ou avec d’autres êtres chers. L’homme qu’elle avait aimé s’était brisé mais elle le portait pleinement dans le mémorial de son cœur. Ils ne s’étaient jamais quittés. Et elle n’avait pas eu non plus à supporter la tentation de se révolter contre l’enfermement. Elle en sentait plutôt toute la bienfaisance, sa vertu d’apaisement, son enveloppement protecteur. Au regard des Mères qui gouvernaient le couvent, tout comme au regard de ses compagnes, Madeleine était un modèle d’équilibre, de sérénité, d’obéissance tranquille. Jamais elle ne se plaignait, jamais elle n’exprimait de critiques. Son égalité d’humeur était un vrai bonheur pour la communauté. À vrai dire aucune religieuse ni aucun des prêtres qui dirigaient les âmes des sœurs, n’avait assez de tact intérieur pour saisir à quelle profondeur de passivité et dans quel hermétique secret de rupture avec soi et de dédoublement de la personnalité s’enracinaient les meilleures qualités de Madeleine qui occupaient toute la façade. Car si Madeleine était bien celle qui jouait son rôle, chaque jour, avec la sainte gravité que l’on attendait d’une religieuse contemplative, elle était aussi celle que le malheur avait comme pétrifiée au-dedans et qui était restée sur place, au point d’attente charnelle où son amant l’avait laissée – inaccomplie, famélique. La même femme cherchait Dieu dans l’extériorité du rituel d’une vie réglée et contrôlée en tous ses détails – et par là s’oubliait-elle, se dépossédait-elle de son amour-propre pour s’approcher d’une identité nulle et neutre, indifférente à tout, même à l’idée de son salut. Mais la même, que personne n’aurait pu rencontrer, dont rien ne laissait deviner l’ardente vibration, continuait d’occuper l’espace secret, le seul qui soit réellement abyssal, où l’être attend, sans le moindre instant de relâche, dans toute l’étendue de sa vie, en sorte qu’il la remplit de son attente, toujours plus tendue, plus dévorante, et que la femme nouée à elle-même dans son secret, demeure et demeurera jusqu’à son dernier souffle, amante irréductible – celle que le Dieu tout-puissant aura à juger quand il aura jugé tout le reste.
     De cette faille ouverte entre la religieuse soumise aux devoirs de sa condition et attentive au présent, et l’amoureuse jeune fille fixée sur sa blessure et tournée vers le passé, procédaient ces rapts subits de la conscience qui s’emparaient de Madeleine, à n’importe quel moment du jour, de plus en plus souvent, contrairement à ce qu’on aurait pu croire, à mesure qu’elle prenait de l’âge, et qui semblaient la tenir en extase, absente et transfigurée. Brusquement, sans qu’aucun élément extérieur parût induire une telle nécessité, l’image de l’amant surgissait en elle, ou son nom, sans visage et sans corps, ou le rappel du vertige éprouvé dans la concentration sur elle-même, tout entière en attente de la communion charnelle. À la chapelle alors qu’elle était appliquée à la méditation ou à la prière, au réfectoire, à l’atelier où elle brodait des ornements d’église, tout à coup elle était envahie, une présence montait en elle et occupait tout l’instant qui se prolongeait, et ce n’était pas une présence étrangère, telle que celles que l’on évoque dans les visions des saints. S’il y avait une étrangère ici, c’était plutôt sœur Madeleine, soudain neutralisée dans ses efforts de bonne volonté, tandis que la jeune fille des commencements et son amant fabuleux s’imposaient avec tout le poids de leur réalité. Sœur Madeleine s’effaçait, se dissolvait, et les hôtes de son âme prenaient possession de l’espace et du temps comme si elle-même n’existait pas, n’avait jamais existé, et comme si l’histoire revenue à son point de rupture, se régénérait en vue de son véritable accomplissement.





    Ronald Klapka consacre une rubrique importante à Claude Louis-Combet sur le site Remue.net : Rubrique N°20 : Claude Louis-Combet, l'écriture au corps.

     À qui voudrait découvrir l'œuvre de Claude Louis-Combet, la lecture des cinq nouvelles que regroupe Transfigurations serait une excellente initiation. Même mieux, un baptême, une immersion dans un univers hypnotique hanté par la misère des corps que tourmentent la tentation, comme par les figures de la sainteté en proie aux affres du désir. Un univers de la perdition sans fin dans la forêt des interdits mais qu'éclaire un sens de la pureté qui n'a d'égal que le ressassement mélodique de la joie suppliciante. Sur fond de frémissements d'infini et d'extases goûtées au plus proche du maléfique, ce n'est que foudre longuement incantée, oraison de chair et de feu, conjuration d'angoisse et d'exaltation se déployant en bouquets d'écume jusqu'au plus lumineux de l'ultime éblouissement.
    Cérémonial ou mise à mort dont chaque nouvelle est particulièrement représentative, mais dont la première (Crucifixa) est peut-être la plus emblématique -véritable danse sacrificielle dont l'écriture épouse l'évidence et le secret, I'émotion et la musique, en une chorégraphie à fleur de chair qui dénude autant l'âme que le corps. Épopée de la féminité écartelée en quête du chemin de la félicité suprême, comme dans Passion de Maure et Timothée ou dans Madeleine au sang, du nom de celle qui n'hésitera pas à pousser la croix jusqu'au cœur de ses entrailles. Si ça saigne et ça jouit, c'est toute honte bue, et transfigurée en beauté. Horreur et fascination se muent en grâce sur fond d'aspiration à l'indistinction fusionnelle de l'amour absolu (La Signature du corps), ou par-delà la pleine conscience de la déréliction (Le Mal de blancheur).
    Il est bien certain que pareille intensité (plus de trente ans maintenant que Claude Louis-Combet écrit comme d'autres officient) ne va pas de soi. Sur son pourquoi et son comment l'auteur ne cesse de s'interroger. L'Homme du texte réunit le dernier état de sa réflexion, qui porte autant sur les modèles de pensée que furent Platon, Nietzsche et Henri Maldiney (Stèle pour un homme à hauteur de son mythe est un magnifique hommage au maître et à celui qui sut remettre le corps au cœur du processus créatif), que sur la genèse d'œuvres récentes comme Blesse, ronce noire ou L'Âge de Rose. Mais le plus émouvant, le plus passionnant aussi, touche à tout ce qui tend à cerner la spécificité d'une écriture et des liens quasi organiques qui l'unissent à l'existence à travers toute une circulation humorale et des transports d'émotion dont les pages titrées De la littérature dans sa hâte et de l'écriture comme expédient (pages qui s'ombiliquent dans le constat qu'«il y a une véritable instance d'horreur dans la passion des lettres») pourraient être la magistrale introduction. Mélange de mysticisme, de sacralité cosmique, d'aspiration à l'unité androgynique, et de confrontation à la loi, I'œuvre de Claude Louis-Combet est le fruit d'une seule et très longue phrase errante qui, après avoir occupé le vide d'une intériorité accueillante, s'avance sur la page comme en terrain découvert, et pour une traversée plus qu'aventureuse vers l'inconnu. «J'écris pour ainsi dire les yeux fermés. (...) La phrase parle de ce que j'ignore. Elle raconte une histoire dont je suis le produit passif et l'impuissant témoin. Elle révèle ce que je me suis toujours gardé d'avouer. Elle se construit contre moi, me poussant dans le dos, comme une prolifération goyesque, sans visage nommable, et d'une méchanceté pathétique. Ma part mauvaise s'est frayé ce chemin». C'est ainsi que rien n'est jamais dit de ce qu'il fallait, et que s'impose le sentiment que tout ce qui a déjà été fait est «miné et quasiment annulé par la puissance d'emportement de ce qui ne peut pas être dit». Ce sentiment d'être resté en deçà de son projet teinte la réflexion de mélancolie. Eh oui, si tout ce qui a été dit «sous le couvert de la fable, n'était rien de plus que divertissement, manière de fuite devant un rendez-vous avec soi-même, beaucoup plus grave et fondamental?» Et L'Homme du texte de tourner autour de ce noyau d'inavouable, de ces tentatives avortées qui disent, paradoxalement, «autre chose que ce qu'il fallait dire afin de mieux dire ce qui ne pouvait être dit». Alors, à notre tour, on a envie de dire à Claude Louis-Combet que ce sont peut-être elles qui font la grandeur et la beauté si singulière de son œuvre. Que cet inavouable, il l'a magnifiquement orchestré en d'inoubliables scènes fantasmagoriques qui donnent justement à voir ce qui coupe la parole. Que son œuvre n'est que la lente hémorragie d'une inguérissable blessure, et que ses mots sont le sperme d'une âme divinement sensible aux vertiges et aux voluptés des flamboyances du désir. Et qu'on ne peut que l'en remercier.
     Richard Blin, Le Matricule des Anges, Novembre-décembre 2002.


     Les cinq récits de Transfigurations ont en commun d'explorer l'expérience humaine dans ses états-limites où la conscience de soi verse dans une transe à la fois physique et spirituelle. Qu'il s'agisse de Rita, la stripteaseuse qui décide lors de sa dernière apparition sur scène de donner en spectacle son plaisir intime; de la jeune fille qui, dans l'expérience des stigmates, éprouve la violence de la jouissance; du couple de martyrs qui découvrent dans la crucifixion les joies de l'hymen; de sœur Madeleine, religieuse exemplaire qui, au terme d'une vie conventuelle, s'accomplit dans la profanation ou encore des deux amants que la faillite du désir pousse vers le crime passionnel, les personnages illustrent, chacun à leur manière, les multiples dérives de l'excès dans ce que cette aspiration à l'absolu exprime à-la fois d'innocence et de perversité. Les nouvelles de Louis-Combet ne sont jamais dépourvues d'une ironie qui souligne que farce et grimace se logent partout, y compris dans le sublime, qu'il n'est de noblesse d'âme dont le corps ne se venge. La chair a son opacité, le désir ses ruses qui détournent la raison et le sentiment de leurs aspirations à la pureté. Qui fait l’ange fait la bête, ce pourrait être la moralité de ces histoires. La prière char Claude Louis-Combet ne peut qu’être charnelle, érotique. Le talent de l'auteur, au-delà des normes de la morale, montre par la maîtrise de son style, le souffle de sa phrase et l'analyse de la complexité humaine qu'il est une beauté dans la monstruosité même, à l'œuvre dans ces phénomènes de transfiguration de l'homme en bête métaphysique.
     Anne Thébaud, Manière Noire, La Quinzaine Littéraire, 1/15 décembre 2002.


    
Recueil de 5 nouvelles parues pour la plupart dans des revues littéraires, Transfigurations lève le voile sur les aspirations sacrées du corps, sa puissance d’impact, son emprise sur l’esprit. Perçu comme blasphématoire dans l’ancien temps et aujourd’hui traité comme un véritable produit de consommation, le corps, objet de peur et de fascination, est décortiqué ici dans un parfait émerveillement comme un jouet mécanique d’un autre temps dont on aurait perdu la clé. D’une strip-teaseuse emplie d’une grâce morbide pour son dernier tour de piste à la contemplation d’une croyante aux fronts ruisselants de perles ensanglantées, en passant par les pulsions meurtrières d’un homme envers l’amante endormie, l’écriture ombrageuse et littéralement hypnotique de Claude Louis-Combet caresse les feuillets blancs pour y déposer une encre profonde et empirique. Soucieuse de l’épiderme et de sa capacité à se séparer de l’esprit, sa plume explore les différentes manifestations de la chair, ses perceptions internes comme externes, plongeant ainsi dans l’indicible langage du corps, menuet de soubassements tour à tour mesquin et généreux.
     J’ai tout l’air de veiller mais je sais que tu me surveilles parce que tu sais que je te surveille, et toi, tu as l’air de veiller du fond de ta beauté naguère houleuse et maintenant pétrifiée. J’entends que tu ne respires pas et toi, tu portes toute ton attention sur ce qui fut bruyant et s’est éteint. La chair est vigilante mais déserte. Habitée de solitude en son fondement. Et hantée d’être si désespérément seule et hors des mots. Le mal de blancheur.
     Si Claude Louis-Combet révèle ô combien énergies irrationnelles et pulsions dévastatrices poussent nos petits corps machines dans leurs retranchements les plus mystérieux, anfractuosités où les actes charrient le sublime, c’est qu’il y a sans doute en l’auteur une envie vivace de réhabiliter le corps comme vecteur de communication et de spiritualité. L’analyse des mouvements de l’âme avec le corps, Claude Louis Combet s’en fait le pugnace laborantin avec Le Mal de Blancheur, dernière nouvelle flirtant avec les clairs-obscurs du cinéma de Claire Denis. Ouvrant sur l’univers de corps anguleux et autonomes, en proie aux pulsions exacerbées par les petits tourments du quotidien, ce texte affleure sur un monde fantastique de toute beauté, comme suspendu au-dessus du vide, touchant à l’intemporalité même. La sensitivité des corps, mués par des désirs ardents et contradictoires, l’auteur en dévoile l’infinie complexité et invite le lecteur à sonder en lui-même. Transfigurations, ou l’alchimie du corps et de l’esprit dans un décor dont Claude Louis-Combet s’avère un parfait metteur en scène.
     Philippe Beer-Gabel, Sitartmag, janvier 2003.


    




152 pages,
ISBN 2-7143-0790-6,
Seuil : 1.56713,
13,50 Euros
16 octobre 2002