Jacques Gelat, Le Traducteur amoureux,
     éditions Corti, 2010.


Ce livre présente la particularité de reproduire mot pour mot la première page du précédent roman de Jacques Gélat intitulé " Le Traducteur " ( publié chez le même éditeur.)  Pourtant, à partir de cette situation parfaitement identique, tout devient  différent. A qui la faute ? Que s'est-il passé pour que, à partir du même point virgule, inconsciemment transformé en virgule, le monde bascule vers autre chose?  

Tours et détours de l'amour, artifices et vérité, la passion amoureuse s'amuse ici de notre traducteur qui, de déboires en délices, connaîtra un destin auquel même son maître Cupidon n'aurait pas pensé ...

Jacques Gélat a déjà publié aux éditions José Corti, La Couleur Inconnue, Le Plaisir du Diable et, bien sûr, Le Traducteur.  Avec ce Traducteur Amoureux, nous retrouvons la même virtuosité et le même humour pour suivre un itinéraire amoureux dont le dénouement, croyons-nous, n'avait  jusque-là jamais été envisagé. Mais l'amour a de ces embuscades …




   

     Du même auteur chez José Corti :
– 
La Couleur inconnue, ;
Le Traducteur, 2006 ;
– 
Le Plaisir du diable, 2009.

    Au mercure de France :
– La Mécanique du Mal.
  




 
    Je suis un traducteur. Au départ c’est un plaisir qui ressemble un peu au métier de comédien. On doit se faire l’un à l’autre, l’écouter, le comprendre, s’en imprégner, avec cette différence qu’au lieu d’un personnage, c’est un roman qu’il va falloir traduire.







L’amour salutaire

Un traducteur, friand d’ajouts et de petits plats, s’éprend d’une jeune romancière japonaise. Entre humour et légèreté, Jacques Gelat opère une greffe romanesque culottée.

Reprenez les premiers paragraphes d’un livre, en l’occurrence Le Traducteur (José Corti, 2006), ne bousculez pas trop leur agencement et, incognito, à la fin d’une phrase anodine changez de cap, vous obtenez : Le Traducteur amoureux. Davantage qu’une simple variation sur le thème de la trahison et de la traduction, cette seconde version relève de l’acte chirurgical. Alors que le narrateur du Traducteur travaillait initialement sur le texte d’un auteur anglais, celui du Traducteur amoureux exerce d’abord ses talents d’usurpateur sur Journées d’automne de Mégumi Kobayachi. Affligé par le départ de sa femme, dégoûté de l’amour, ce « fléau sans nom », notre traducteur supprime, il ne sait pas trop pourquoi, là un point-virgule, là un mot. Jacques Gelat aurait pu, en exergue, glisser cet aphorisme de Lacan extrait de « L’étourdit », en changeant « dire » par « écrire » : « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend. » Tarit son personnage semble être soit la proie des prouesses de son inconscient, soit, ce qui revient peu ou prou au même, passé maître dans l’art de la « science consommée de l’esquive ».

Abandonnant l’« oreiller, la pharmacopée et ses antidépresseurs », fort du succès critique et commercial de Journées d’automne, notre « Attila de la traduction » consent à rencontrer Mégumi Kobayachi Aux abords d’une brasserie du bou- levard Saint-Germain, il découvre une Japonaise d’à peu près un mètre soixante-quinze, à la « belle démarche, souple, élégante, avec un port de tête assez, haut, un port de reine ». Pourtant, parce qu’il a peur, dit-il, de voir ressurgir les démons de son ancienne rupture, de trahir à nouveau le style minimaliste et glacial de Mégumi, il refuse de s’attaquer à son dernier roman : Matins de Tokyo. Une épopée contant les pérégrinations d’un colporteur dans le Japon du XIIe siècle ne vaut-elle pas dix Matins de Tokyo ? Les Quatorzièmes Assises de la charcuterie périgourdine un colloque consacré aux écrivains Japonais d’aujourd’hui ? La fuite, fût-elle fuite face à l’autre, est, selon Démocrite, une vertu essentielle. Alors, autant préférer les « expertes caresses d’une péripatéticienne » qui, moyennant quelques euros, vous vide les « polichinelles » au « champ des amours ». Quand bien même ses pré- misses : un couvert surnuméraire ou une deuxième tasse de café préparée par inadvertance...

Aérien, tel un « ravissant Cupidon joufflu décochant ses flèches fleuries », Le Traducteur amoureux regorge d’intelligence et de cocasserie. A contrario du Traducteur, étonnamment bavard et, en dépit de ses velléités réflexives, sans in- térêt aucun. Chose étrange. Jacques Gelat aurait-il, à la manière de son traducteur énamouré, consciemment ou pas, trahit son texte initial, en y injectant une matière autrement plus féconde ? Le Traducteur serait-il un repentir du Traducteur amoureux ? L’épithète ajoutée serait-elle responsable de ce qui ressemble à un heureux forfait littéraire ? On aimerait le penser. À la lecture de cette seconde mouture, une « discrète effervescence, une intime exaltation, (ainsi qu’une) merveilleuse allégresse », invitent à sourire. Peut-être comme le narrateur qui, sa « fabuleuse capacité à l’autodéfense » levée, lit sur son ordinateur les premières lignes d’un texte de celle qui est devenue sa geisha : « Je suis un traducteur. Au départ, c’est un plaisir qui ressemble un peu au métier de comédien. On doit se faire il l’autre, l’écouter, le comprendre, s’en imprégner, avec cette différence qu’au lieu d’un personnage, c’est un roman qu’il va falloir traduire... ». Premières lignes qui sont autant celles du
Traducteur amoureux que du Traducteur...

Jérôme Goude,
Le Matricule des Anges, n° 112, avril 2010
 






Jacques Gelat,
Le Traducteur amoureux,
Corti, 2010
192 pages
978-2-7143-1023-0
15,50 Euros