Georges Picard, Tous fous,
    éditions Corti, mars 2003.



   
« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou par un autre tour de folie de n’être pas fou » disait Pascal. Pensée profonde, d’une actualité éternelle, qui n’a peut-être pas été suffisamment prise au sérieux, tant il est vrai que malgré l’accablante accumulation des signes de la folie humaine, nous continuons à nous croire plutôt raisonnables. La cause de cet aveuglement s’explique aisément si l’on répond à la question : qui est fou ? Le fou, c’est l’Autre, évidemment. Il est presque excitant de voir avec quelle habileté l’homme dénonce l’homme, et chaque parti le parti adverse. L’une des grandes faiblesses humaines est l’incapacité d’observer ceux que l’on estime fous avec des yeux qui leur accordent un tant soit peu de raison, ou de s’observer soi-même par les yeux de ses fous sous l’angle où eux-mêmes ne s’admettent pas fous.

     La Folie, jadis bénéficiaire de l’Éloge ironique d’Érasme, a été la cible privilégiée des rationalistes et des psychanalystes. Apparemment, elle ne s’en serait pas relevée. Bien qu’elle ne soit plus à la mode aujourd’hui, dans un monde imbu de lui-même, car persuadé qu’il détient les formules de toutes les réussites, tant scientifiques que morales, Georges Picard trouve encore à la Folie la vertu réjouissante de troubler les bonnes consciences, de mettre le désordre dans les allées trop bien tracées de la Logique et de titiller la Raison dans son usage dogmatique. D’où l’idée de créer un Club de la Folie Conséquente dans lequel seraient admis tous les fous lucides désireux de tirer les conséquences pratiques de leur état. On y marcherait sur la tête, on s’y tirerait la langue devant des miroirs et, surtout, on y philosopherait à la bonne franquette, sans prétention et sans partis pris, un verre à la main. Les quarante-quatre chapitres de Tous fous constituent un échantillon possible de ces échanges où le bon sens n’est pas toujours une fin en soi.







     
Impossible définition (chapitre intégral)

     Strictement parlant, le terme folie pose problème. J’entends déjà les réprobateurs s’indigner de l’usage trop lâche que j’en fais, dans la mesure où je me crois cerné par des fous, lu par des fous, et fou moi-même. Une sorte de malice me pousserait à exploiter abusivement ce filon en voyant de la folie partout, jusqu’à en mettre là où je n’en vois pas. Il y aurait notamment de l’exagération à qualifier de fous les excès de la Raison même. À la limite, si tout est fou, rien n’est plus fou ! Me serais-je pris à mon propre piège ? Ce ne serait pas la première fois que, voulant faire le malin, je finirais par m’empêtrer dans les lignes d’un raisonnement désinvolte. Voilà le risque quand on oublie de définir.

     D’un autre côté, que pourrait valoir une définition stricte de la Folie ? On ne met pas si facilement cette sorte d’oiseau en cage. Disant, par exemple : est fou ce qui n’est pas raisonnable (j’écarte les définitions pathologiques), qu’ai-je dit, sinon que la folie caractérise l’essentiel des comportements humains ? Là-dessus, l’accord ne se ferait pas si facilement, car chacun est persuadé que la Raison est sa propriété personnelle ou, du moins, qu’il en partage l’usufruit avec les gens qui lui ressemblent, pensent comme lui, se conduisent comme lui. Pour la plupart des humains, la Raison, c’est la logique apparente de l’habitude. Pas étonnant que les inventeurs, les artistes et les excentriques soient généralement considérés comme « piqués ». Mais on apprend vite à traverser le miroir, et à voir dans ces déraillements ce qui se fait d’absolument raisonnable, le reste n’étant qu’une forme plus ou moins apaisée et routinière de la folie maniaque, caractérisée par le respect minutieux d’une programmation sociale organisée autour d’horaires et de rites dont le sens devient de plus en plus problématique à mesure qu’on vieillit.
     On voit bien ici en quoi la Folie se joue de ceux qui se croient plus malins qu’elle. Je suppose qu’elle envoie ses lutins souffler dans les oreilles des parties adverses afin de leur suggérer que leur maîtresse serait flattée de recevoir d’eux sa consécration lexicale au détriment des gens qui ne leur ressemblent pas. Le fou, c’est évidemment l’autre, toujours. Mais chacun étant l’autre de l’autre, la Folie prend aisément possession de tout le territoire de l’humaine discordance. Pour ma part, je me plais à observer comment les esprits rationnels soupçonnent chez les handicapés logiques une faiblesse de constitution intellectuelle, dans le même temps où les pourfendeurs de clarté abstraite accusent les champions de celle-ci de n’être que des pisse-froid, incapables de comprendre la vie. Quel camp est le plus fou ? Il semble qu’ils se stimulent assez l’un l’autre. La concurrence est si rude que l’on est tenté de siffler la parfaite égalité, conformément à la ruse de la Folie, pendant philosophique de la bonne vieille ruse de la Raison quand, prise de folie furieuse, la Raison imaginait qu’elle arrêtait l’Histoire ! Hegel fut sans doute l’un des servants les plus dévoués de la Folie dans sa version intellectuellement paranoïaque. Mais chez lui, au moins, la Folie a de la tenue. On ne peut plus en dire autant chez une bonne partie des écervelés abscons dont il fut le prophète ! Au XXe siècle, la Folie s’est vraiment lâchée, ruant et écumant sur le monde, piétinant tout sur son passage. Le XXIe, en son orée, n’est plus qu’un champ retourné où les derniers adeptes de la modération recherchent la trace d’anciens sillons tracés par d’anciens modérés. Car il fut des époques où la Folie admettait la mesure, quoiqu’elle fût impropre à la pleine expression de son essence. Les sages chinois et les sages grecs nous ont laissé des mélodies philosophiques dont la douceur confucéenne et épicurienne ne laisse pas de charmer quelques oreilles modernes, restées sensibles à la secrète beauté de la retenue intellectuelle. Pour ces Anciens, c’était une façon discrète de faire bon ménage avec la Folie. Nonobstant quelques concessions, ils pouvaient espérer atténuer les fureurs de la nature humaine, subjuguer ses excès et ses aveuglements les plus dangereux pour vivre dans la tranquillité relative d’une sagesse sans majuscule. Pourtant, leurs époques n’étaient pas moins cruelles que la nôtre, si elles étaient moins grotesques. Il faut croire que la Folie, temporairement sous le charme, s’est lassée de cette coexistence un peu mièvre avec des représentants beaucoup trop minoritaires de l’humanité.
     Quelle définition de la Folie pourrait-on oser sans se couvrir de ridicule ? Si j’en tenais une, je ne l’abandonnerais pas facilement. Je sais trop à quel naufrage s’expose un tenant de la méthode géométrique, plus de trois siècles après Spinoza. Du reste, notre monde intellectuel n’est plus qu’une fondrière comparativement à l’époque classique. Il n’y a pas lieu de s’en plaindre, même si la nostalgie peut nous faire regretter un artisanat conceptuel qui s’exerçait dans la douceur feutrée des cabinets et des bibliothèques. La réalité contemporaine se moque de la métaphysique en chambre. En quoi la plupart voient moins une perte qu’un gain. Mais si l’on me passe l’expression, cela fait de belles jambes à la Folie. Peu lui importe que l’on cherche à la cloîtrer dans un article de dictionnaire. Comme l’eau, elle finit toujours par trouver une faille. Ainsi, au moment où l’on pense avoir fixé son visage, elle a déjà opéré l’une de ses métamorphoses habituelles qui la font ressembler à tout autre chose qu’à elle-même. Plus d’une fois, on l’a vue prendre la forme d’une utopie rayonnante, placée sous le patronage de la Raison, du Bonheur et du Salut, afin d’entraîner les peuples dans sa danse démoniaque et les conduire à leur perte. Mais elle a su aussi revêtir le masque de l’efficacité et du bon sens capitalistes pour faire accepter plus aisément aux foules leur esclavage doré. C’est du grand art, et je crois que, sauf à être de mauvaise foi, on ne peut faire moins que saluer l’artiste.






    En quarante-quatre chapitres, le facétieux Georges Picard fait le portrait de notre monde aveuglé par son culte de la raison. Dans le miroir qu'il nous tend, chacun se reconnaîtra. 

    Sous le couvert d'une pochade philosophique, Georges Picard se livre à une réjouissante entreprise de moraliste, épinglant efficacement quelques travers majeurs de l'espèce humaine aveuglée par son culte de "la Raison", inspirateur de désastres en tout genre. (...)
     Tout au long de ces quarante-quatre chapitres, le projecteur est mis sur diverses formes de folie, ordinaire ou sublime, qui sont autant de miroirs tendus au lecteur et d'essais d'interprétation du monde comme il (ne) va (pas). (...)
    Picard épingle aussi le mythe de la folie pourvoyeuse de génie. "Je connais des petits talents prêts à signer le pacte avant de ses laisser foudroyer", écrit-il avec la causticité d'un La Bruyère.
    Les passages consacrés aux bizarreries du quotidien, comportements guettés par la folie, sont parmi les plus saisissants.
     Jean Laurenti, Les Loges de la folie, Le Matricule des anges N°44.


     L'auteur de De la connerie, Tout m'énerve, trop méconnu, nous entraîne avec une gaillarde tonicité et avec humour dans un réjouissant parcours à une époque où même les vaches sont folles. Conclusions ? "L'utopie d'un peuple entièrement sain, sans individus déviants, s'effondre sous son propre poids, faute de référent négatif."
     Pierre Kyria, Le Monde, 9 mai 2003.




Georges Picard,
Tous fous
mars 2003
208 pages
ISBN : 2-7143-0811-2
14,5 Euros