Michel Fardoulis-Lagrange, Le Texte inconnu, éditions José Corti.

     Ces textes [neuf], en apparence sans cohésion, ne sont pas le fruit du hasard ; ils correspondent à des « possibilités », et ils peuvent soit relever de la poésie puisque tous leurs éléments se prêtent à une morphologie, soit constituer tacitement une provocation à l’égard de ce qui n’a pas été dit ou qui ne peut se dire. C’est sous cet angle, il me semble, que le surréalisme doit connaître sa discipline intérieure, car jusqu’à présent le jeu de sa provocation appartenait strictement au domaine public.
     Celui qui écrit fait nécessairement acte de mondanité, tout en ouvrant des perspectives nouvelles au langage ; l’écriture, comme l’automatisme en général, tend à la communication ; seulement à la limite de sa réussite les choses se gâtent et celui qui communique se soustrait de plus en plus à son identité recherchée. Par delà quelques frontières le langage est toujours abstrait, et le secret réside dans des détails infimes qu’on a négligés en route et qui éclairent d’une manière diffuse ce passé où notre tentative a expiré. Il serait donc absurde de prétendre à l’immédiateté par des voies traditionnelles. Le roman comme la poésie n’abordent que le côté le moins rigoureux de l’existence humaine, ainsi que l’historique. Quelle est donc la place de la littérature parmi ce chiffre de fulgurances ? Dans les cadres de ce livre, elle est essentiellement souvenir ; mais celui-ci n’est pas dépourvu d’anticipation. (Michel Fardoulis-Lagrange)

     Certes, une part autobiographique trace un filigrane dans ces pages, mais l'autobiographie, chez M. F-L, est tout autant prétexte au travail sur l'abstraction, l'image, la langue, l'évocation, la littérature même, que peuvent l'être tous ses récits. Il faut suivre les analogies, revenir en arrière comme on remonterait le temps de l'histoire singulière (qui invite toutes les histoires annexes à se mêler à elle), il faudrait plonger au fond de ce langage-voyage où le détail le plus concret apparaît en définitive comme le signe tangible et infaillible d'une résonance abstraite des confins comme des origines.
     Les lecteurs de Michel Fardoulis-Lagrange sont toujours aussi peu nombreux en dépit de l'acharnement (quasi thérapeutique) de tous les éditeurs. Corti, depuis L'Inachèvement, seul inédit déposé à la rue Médicis par l'auteur, s'est donné pour tâche de ne rien laisser disparaître de ce voyeur de l'indicible comme on en rencontre (et a fortiori, on en lit) très peu. Le Texte Inconnu avait été publié en 1948 par Minuit. (F. R-F)






    
 Chant pour les premières noces (texte intégral).

     J’ai retrouvé ma fiancée assise sur la marche d’un escalier, un peu perdue dans l’ampleur de sa robe ; quelque chose de flambant neuf a corrigé nos attitudes et nos épousailles se sont ouvertes devant nous.
     Des couples alourdis par la pluie ont gagné le lointain, pris d’une grande considération pour la solitude de notre bonheur ; mais près de leur couche naïve, a eu lieu la mutilation de nos organes, sur une place noire, préparant la transparence des noces.
     Ils sont désormais suspendus partout et font un bruit de cloches, alors ma fiancée tourne sur elle-même et sa couleur blanche envenime ma patience. De subtils détails forgent une étreinte spécieuse et ma fiancée est violée dans une boue semi-sanguine, pendant que je mange mon pain sans la perdre jamais des yeux.
Je deviens ainsi, à bout de force, le voyeur le plus averti des angoisses liturgiques de ma fiancée.
Elle est comblée par l’usure, entourée de candélabres, de petits bouquets mauves et d’anges ailés accrochés à la glace.
     Tout cela rappelle une nécromanie refoulée, extatique, se cristallisant sur les faïences de grand style. Les miasmes aplanissent au ras du sol les difficultés et la chambre nuptiale est aérienne.
     Possédée par la terreur, ma fiancée me cherche là où ma présence n’est que suggérée ; elle n’a qu’à ouvrir les paupières pour me retrouver, mais elle a peur de manquer son geste à l’instant de ma pleine présence.
Ainsi je la vois devenir folle, avec un fond de maladie contagieuse. Ses amants sont souillés suivant leur actualité à peine éteinte et si elle se fraye passage à travers leur cohésion, son regard suit d’autres lignes imaginaires qui la conduisent à son innocence.
     Parfois, assise dans son lit, elle chante, elle renvoie notre rencontre de peur que nous ne nous touchions au milieu d’un paradis qui a dérobé notre initiation.
     C’est si vrai que je parais un éternel mécontent devant nos sorts jetés.
     Ce qui me frappe aussi, c’est la carence de son pays à elle et la couleur élevée de sa maison. Les contours sont reproduits par le paysage et je redoute une répétition plus stérile encore où j’étoufferai dans la correction.
Les autres créatures s’agglomèrent autour d’un foyer ou d’une vestale dans le jardin ; ma fiancée se tient à l’écart par distinction mais elle dénoue quelque part sa réserve, à la lisière du parc, et je jouis de sa confiance déconcertante dans mon sommeil seulement.
     Les autres créatures espèrent que les promenades de ma fiancée franchiront un jour une zone plus miraculeuse que leur angoisse et elles passeront de vie à trépas d’une façon bienheureuse. Elles la surveillent, et lorsqu’elle triomphera elles frapperont leur poitrine déjà enfoncée dans des régions qui s’apaisent définitivement. Il ne restera plus que le moment où quelqu’un par pitié fermera leurs yeux vitrés.
     Mais ma fiancée n’écoute que sa chance ; je la suis dans son accalmie et je ne puis reculer, les créatures meurent de jalousie, leur promiscuité se révèle comme la plus coupable.
Ma fiancée collée à moi, je devine son visage tout proche du mien mais il dérive de la parfaite coïncidence qui nous tuerait.
     Pourtant c’est le retour aux lieux communs et mes insolences demeurent sans écho. Rien désormais ne me sera épargné. Le visage de ma fiancée, à l’instant suivant, devient le mien et c’est une escroquerie de mes premières noces, cette présence d’une fiancée éternelle et ténébreuse dissoute au comble de l’oisiveté.





     A la radio : une vie une œuvre : Michel Fardoulis-Lagrange

     Les neuf textes qu’il regroupe correspondent à des «possibilités» écrit Michel Fardoulis-Lagrange dans sa préface.
     Textes chavirés, chavirants, miroitant de reflets et d’appétits ; textes où se croisent les sentences capricieuses du destin et les images-mères de cycles de corruption.
     Subtil mélange de panique et d’euphorie se conjuguant au présent de la vision, l’écriture de Michel Fardoulis-Lagrange, incisive et précise, arpente les régions de l’être où le temps se mesure à l’aune des écarts informant les consonances encore inédites des figures illimitées du possible. Textes à l’image de la réalité volubile, textes clamant leur fraternité avec tout ce qui s’efface. Textes sans issue autre que la maxime oraculaire ou l’évanescence dépassée.
    
 Le Mensuel littéraire et poétique, n° 291, Richard Blin.







2001
128 pages
ISBN : 2-7143-0751-5
95 F 14,48 Euros