Marius Daniel Popescu, La Symphonie du loup,
     éditions Corti, parution 6 septembre 2007.


   
 Dès l'ouverture, limpide et poignante, de cette chronique polyphonique que constitue La Symphonie du Loup, le lecteur est saisi par la puissance expressive et narrative de l'auteur, évoquant initialement la scène capitale de son adolescence, au jour où lui fut annoncé la mort accidentelle de son père. D'emblée aussi, la modulation vocale du récit, par le truchement de la voix du grand-père paternel, figure tutélaire faisant pendant à celle du père disparu, inscrit cette remémoration dans le flux et les rythmes d'une véritable épopée personnelle au temps du Parti unique. Dans cette Roumanie de la dictature du « socialisme réel » dont nous découvrons peu à peu le décor déglingué et la vie quotidienne, avec une frise de personnages hauts en couleurs dont la vitalité expansive colore et réchauffe un univers teinté d'absurde, Marius Daniel Popescu puise une substance romanesque effervescente, que son talent de romancier fixe en visions inoubliables, comme celle du cheval martyrisé. En contrepoint de ses rhapsodies « gitanes »proches parfois de la transe, se dessine le motif tout de douceur et de délicatesse de la vie présente de l'écrivain, où le fils éperdu se reconstruit dans son rôle de père attentionné et de « loup »pacifié.
    Il y a comme une « chronique européenne » en raccourci dans ce grand récit alterné, profus et généreux, qui brasse plusieurs cultures et les expériences de plusieurs générations, finalement ressaisi dans l'unité d'une langue-geste originale.
       
      Dans la sélection du
Prix Wepler-Fondation La Poste 2007.

   
    Marius Daniel Popescu, né à Craiova (Roumanie) en 1963, et établi à Lausanne depuis 1990, où il gagne sa vie en qualité de chauffeur de bus aux Transports publics locaux, est poète et prosateur. Il a commencé de composer et publier de la poésie dans son pays d'origine, où parurent quatre recueils. Son premier ouvrage de poèmes en langue française, intitulé 4 x 4, poèmes tout-terrains et publié par les éditions Antipodes, à Lausanne, fut suivi en 2004 par Arrêts déplacés, chez le même éditeur, qui obtint le Prix Rilke 2006. Proche du quotidien par sa poésie, dans une veine rappelant parfois le lyrisme urbain d'un Raymond Carver ou d'un Charles Bukowski, Marius Daniel Popescu a lancé dès 2004 un journal littéraire Le Persil.
    
    Marié à l'artiste lausannoise Marie-José Imsand, Marius Daniel Popescu est père de deux enfants.
  



 
   Il avait presque cinquante ans, une bonne partie de ses cheveux étaient blancs, il nous a quittés deux jours après l’accident. Ces deux jours-là, il était dans le coma, à l’hôpital où ils l’ont opéré à la tête. Les chirurgiens qui l’ont opéré disaient qu’il avait des chances de s’en sortir. Ils lui ont découpé une partie du crâne. Ils avaient demandé à sa femme une signature pour l’intervention chirurgicale. Sa femme a signé qu’elle acceptait les risques de l’opération. Ils étaient mariés depuis deux ans. Ils habitaient dans une petite maison et avec eux il y avait sa fille à elle, de son premier mariage, sa mère à elle et il y avait encore sa grand-mère à elle. Il vivait avec ces quatre femmes dans la maison. La fille à elle avait dix-huit ans. La grand-mère à elle avait quatre-vingt ans. Il était ingénieur en génie civil. La mère à elle était sourde-muette. Elle avait presque soixante ans. Quand il est mort, il travaillait sur un chantier en province. C’était un chantier où il dirigeait la construction d’une fromagerie industrielle. Ces temps-là, il rentrait à la maison seulement le samedi soir. Il repartait sur le chantier le lundi matin. Vers huit heures du matin. Le lundi matin, sa femme n’allait pas au travail. Sa femme était la gérante d’un magasin d’instruments de musique. Elle vendait des violons, des pianos, des flûtes et des batteries. Elle était plus jeune que lui. Elle avait douze ans de moins que lui. Il pratiquait le métier d’ingénieur depuis une dizaine d’années. C’était son deuxième métier. Son premier métier était celui de maître de sports. Il avait pratiqué l’athlétisme. Il avait fait des études de maître de sports. Quand tu es né, il enseignait le sport à des sourds-muets, dans une école spéciale. Il a appris la nouvelle de ta naissance par téléphone. Il n’y avait pas beaucoup de téléphones à l’époque. Il a appris la nouvelle de ta naissance vers neuf heures du soir et il a pris un taxi pour se rendre à l’hôpital. Tu aimais bien aller avec lui en taxi. Quand le taxi passait d’une portion de route couverte par de l’asphalte à une portion de route couverte par des pavés, tu aimais bien le changement de sons créé par le frottement des roues du taxi sur le revêtement de la route. Les sons des roues du taxi, sur les pavés, étaient comme une cavalerie à la charge. Tu aimais bien jouer au cavalier qui chargeait les ennemis. Il a donné un gros pourboire au chauffeur du taxi. Pendant tout le trajet il a dit plusieurs fois au chauffeur qu’il venait d’être père. Il a quitté le taxi et il a parcouru en courant l’espace qui menait au service des nouveau-nés et il a gravi les marches des escaliers trois par trois, jusqu’à la porte, et il a sonné. Le portier de la maternité est sorti pour lui dire qu’il ne pouvait pas te voir en dehors des heures de visite ; le portier de la maternité pensait à un gros pourboire, et il lui a dit qu’il devait revenir le lendemain matin, à partir de dix heures. Ton père a cassé la gueule du portier de la maternité. Il lui a donné deux coups de poing. Il a visé d’abord l’œil droit du portier de la maternité puis, du deuxième coup il a visé la bouche. Deux coups de poing en pleine figure pour le portier de la maternité. Puis il est monté tout seul à l’étage. Il a commencé à ouvrir les portes des salles et il appelait ta mère par son prénom. Il a réveillé tout le monde. Il vous a vite trouvés. Les infirmières et les médecins n’ont pas pu l’empêcher de vous voir à dix heures du soir. Il savait que tu étais né prématurément. Tu es né à sept mois, et quand il est entré dans la pièce où tu étais avec ta mère, il t’a vu dans la couveuse et il a dit à l’infirmière « sortez-le ! », et l’infirmière t’a sorti immédiatement et il t’a pris dans ses bras et il t’a embrassé et il a dit que tu avais un gros nez. Il a embrassé ta mère.




     C’est de Suisse que nous provient l’un des romans les plus remarquables de cette rentrée. Par l’ampleur de la vision, par la qualité d’écriture, loin au-dessus de ce qui s’annonce comme le quotidien de l’actualité littéraire automnale. En quatre centaines de pages époustouflantes, le Roumain d’origine Marius Daniel Popescu fait entendre une tonalité nouvelle dans l’espace romanesque francophone. Composition magistrale, images à couper le souffle, profusion du sens : ce livre fera trace, à n’en pas douter. Dans une ville de Suisse, un homme gagne sa vie en collant des affiches publicitaires. Il a dans les trente-cinq ans, est marié à une employée d’une agence de voyages. Le couple a deux petites filles. Une existence sans relief apparent, pareille à celles d’une foule de citoyens de la Confédération. Mais on apprendra tout cela plus tard. Le récit s’ouvre en effet sur une scène du passé, vingt et un ans en arrière, alors qu’on se prépare à enterrer le père de cethomme, mort après un accident sur une route de province de sa patrie. Une voix raconte cette journée particulière, remonte les années, revient aux préparatifs rituels de la cérémonie, laisse entrevoir une maison, une rue, une ville, un dénuement immense, un pays comme à l’abandon, mais aussi des humains se serrant les coudes. Cette ouverture, en même temps limpide et sombre, d’une puissante beauté, annonce les thèmes du récit et touche déjà au vif des choses. Celui qui parle est aujourd’hui âgé de quatre-vingt-dix-huit ans et il est le père du mort d’alors. Il s’adresse ici à son petit- fils exilé en Suisse, faisant resurgir le « pays de là-bas », cette Roumanie de Ceaucescu – dont le nom ne sera ici jamais prononcé. Il est ainsi des mots qui « ne devraient pas exister ». Le petit-fils est arrivé il y a onze ans. Depuis lors il colle des affiches. Et il écrit. Des dizaines de carnets s’entassent chez lui, à côté de livres roumains et français. Des textes sont stockés dans l’ordinateur. Au récit du grand-père il ajoute maintenant le sien. Parfois à la première personne. Plus souvent à la deuxième ou troisième. Il a vécu déjà tant de vies. Dans cette Suisse où il s’est finalement installé, il se perçoit d’ailleurs comme « une sorte de touriste intégré dans le pays ». Il se rappelle une enfance d’évidences simples. Une petite maison, une route poussiéreuse, des chats, des cerisiers, une rivière de laquelle revenaient les Tziganes avec leurs charrettes de bouteilles, « comme le vitrail ambulant d’un monastère ». Mais aussi, à la fois lointain et omniprésent, le « parti unique », instance dont on se méfiait et se jouait. Il y avait eu ensuite le lycée, les deux années d’armée et celle sur un chantier en forêt, puis l’examen d’entrée en faculté et les études supérieures de sylviculture. Puis la chute du régime. Et donc le nouveau commencement dans le « pays d’ici » : après le monde du parti unique, celui de « la publicité unique ». Un fantastique tableau se compose, juxtaposition de séquences du passé et du présent. Toujours au plus près des êtres et des choses. Énumérant à la façon du nouveau roman la multitude des objets qui, mieux que les mots, racontent la vie d’avant et celle de maintenant. L’on y sent passer aussi les ombres de Chagall, de Kafka et de Ramuz. La légèreté et le rêve, la drôlerie et l’absurdité, la lucidité et la lourde angoisse… Tandis que des évocations associant réalisme et fulgurantes échappées baroques suggèrent une proximité d’esprit avec le grand artiste de la civilisation danubienne, Emir Kusturica. C’est un roman à la fois profus et ramassé, intime et épique, chargé de multiples résonances, que nous propose Marius Daniel Popescu. La Roumanie du « socialisme réel » s’y trouve campée avec une inventivité et une force peu communes. Des détails de la narration naît la grandeur du tableau. De la multiplicité des personnages se dégage une âme collective dont l’écrivain se présente comme l’un des dépositaires. À la fois accusateur et nostalgique des petits et grands moments de résistance. Peintre du froid et de la boue, mais aussi de la chaleur entre les hommes et d’une possible pureté face à la vie. En l’espèce les ingrédients constitutifs d’une oeuvre marquante.
     Jean-Claude Lebrun, L'Humanité, 30 août 2007.

     Un écrivain est né
     Marius Daniel Popescu, Roumain installé en Suisse et conducteur de bus à Lausanne, publie «La Symphonie du loup» chez José Corti, l'un des plus prestigieux éditeurs littéraires français.
     
Laurent Wolf, Samedi culturel, Le Temps, Genève, 8 septembre 2007 :

     Marius Daniel Popescu est Roumain. Il vit en Suisse depuis 1990. Il est assis à une table dans un bar de la place Saint-François, à Lausanne. Il a l'œil aux aguets. Il brandit un exemplaire de La Symphonie du loup, le livre qu'il a écrit en français et qu'il vient de publier chez José Corti, un prestigieux éditeur littéraire, celui de Julien Gracq par exemple. Il s'est fendu d'une auto-dédicace: «Pour les 146 parties de cette symphonie. Marius Daniel Popescu, le 4 juillet 2007 au Café Romand.» Ce livre est un labyrinthe où s'enlacent les épisodes d'une existence, la sienne, en Roumanie avant la chute du communisme, et à Lausanne où il a fondé une famille, avec une épouse et deux enfants, la vie simple, les promenades au parc, les jeux sur le sol du salon, les conseils d'un père soucieux de pédagogie et les inscriptions intrigantes en trois langues inscrites sur les produits alimentaires rapportés du supermarché.
     On ne peut pas fêter tous les jours la naissance d'un auteur qui écrit dans la langue du pays qu'il a adopté. L'apparition d'un livre qui captive et qui crée un univers vous accompagnant pendant des semaines, avec ses personnages, ses paysages composés comme un puzzle où finit par se former un monde, où l'on sent croquer sous sa dent le sel de la vie. On ne peut fêter tous les jours une écriture tendue, dont la précision et la distance ne se noient pas dans les détails qui sont pourtant abondants.
     Marius Daniel Popescu a un style, qu'on va désormais reconnaître. Il a 44 ans. Il est conducteur de bus à Lausanne. Il l'est devenu le premier août 1991, un an jour pour jour après son arrivée, dans les bagages d'une jeune Suissesse qui était allée en Roumanie assister à la fin du communisme et dont il était tombé amoureux (il s'en est séparé depuis). Ce n'est pas son premier livre. Il a publié des poèmes, là-bas et ici. Il publie régulièrement un journal, Le Persil, qui est le reflet de sa fantaisie. Mais La Symphonie du loup est une entreprise autrement ambitieuse, un ouvrage au long cours, que l'auteur se propose d'ailleurs de poursuivre, parce qu'il n'en a pas épuisé toutes les ressources.
     Je, tu, il... Dans La Symphonie du loup, les courts récits s'entrecroisent. «Je», l'auteur parle. «Tu», un grand-père s'adresse à son petit-fils. «Il», c'est le point de vue d'un narrateur qui en sait plus que ses personnages.
     Marius Daniel Popescu nous fait visiter le pays du parti unique sur les ailes de ces pronoms, la Roumanie de Ceausescu, un monde absurde et autoritaire où l'on vit pourtant, où l'on peut être heureux, et aussi frappé par le deuil. Le livre commence par l'enterrement de son père, le cercueil monté sur un véhicule brinquebalant, la réunion d'une famille dispersée. «Ton père n'aura pas su», dit le grand-père. On est dans la cour d'une maison chez sa grand-mère, on va à la pêche, on connaît les premiers émois...
     Marius Daniel Popescu nous fait visiter Lausanne avec l'ironie affectueuse de ceux qui sont venus de loin et qui en aperçoivent des singularités depuis longtemps oubliées par ses propres habitants. Il nous fait aussi visiter cette langue française dans laquelle il s'est précipité peu après être arrivé chez nous. Il nous rappelle ses pouvoirs et sa vie.
     Je, tu, il... Plusieurs points de vue, la tension entre le monde perçu, vécu, tenu à distance par le regard et par la narration, et le désir brûlant de le serrer dans ses bras. Dans La Symphonie du loup, Marius Daniel Popescu raconte comment il s'est retrouvé bloqué sur le marchepied d'un train bondé qu'il avait pris en catastrophe bien que les portes en soient fermées. Il voit à travers les vitres les passagers qui le voient aussi. Il y a un dialogue muet, pendant que la chute et la mort menacent.

     Marius Daniel Popescu voudrait serrer le monde dans ses bras mais le monde a des épines. Il est volontiers querelleur. Il s'interpose quand il est témoin de ce qu'il considère comme une injustice, comme dans cet épisode où il prend sous sa protection un ivrogne qui fait scandale. Et il s'insurge avec une colère encore vibrante au Café Romand, parce qu'il a découvert dans une association d'écrivains dont il était membre, et qu'il a quittée, ce qu'il appelle les apparatchiks modernes de la littérature suisse.
     Il y a, à la fin de son livre, un personnage dont le destin est pathétique. Argenté est peintre et sculpteur. Il est extraordinairement doué. Il veut pourtant devenir juge dans la Roumanie communiste pour changer tout seul le cours de l'histoire. Il croit qu'il lui faut apprendre par cœur ce qu'il doit savoir. Mais il ne sait pas apprendre, ni par cœur ni autrement. Il échoue encore et encore à ses examens de droit. Sa sœur, qui est juge elle-même et qui est son idole, se suicide dans les toilettes du Palais de Justice. Argenté mettra alors fin à ses jours pendant que le régime du parti unique est en train de s'effondrer.
     «C'était mon ami et un être très sensible, nous dit Marius Daniel Popescu. Il avait eu une vie difficile, travaillé dans les mines. Pour lui, tout était mirobolant. Il disait: on va tout changer. Il n'avait pas compris que le passage d'un monde manuel et artistique au monde soi-disant intellectuel suppose une certaine ruse, une certaine adaptation.» De la ruse, il y en a un peu et peut-être plus chez Popescu. A l'écouter parler, on sent qu'il attend l'ouverture. A le lire, on voit qu'il défie le langage et refuse de se faire avoir par ses sortilèges et ses préciosités. «Le loup est rusé, dit-il. Beaucoup plus que le renard qui n'est qu'un rusé de légende. Mais si je l'étais vraiment, je ne serais pas écrivain, je serais ministre».
     Le suicide d'Argenté pourrait conclure La Symphonie du loup si Marius Daniel Popescu était un désespéré. En réalité c'est un enchanté, un cueilleur pour qui la vie est un impératif. On revient donc à Lausanne, à sa famille, à ses enfants, aux jeux et à cette phrase qui termine le livre mais pourrait être un commencement: «Elle donne les cartes à couper, à sa droite, attend que l'autre les partage en deux tas, remet le tas d'en bas sur celui d'en haut, se tourne vers sa gauche et commence à les distribuer, une par une, à chaque joueur, jusqu'au moment où chacun a cinq cartes.» Le hasard a fait son œuvre; on ne sait pas encore ce qu'il réserve. La partie continue. Rien n'est écrit de ce qui s'écrira.

     «J'essaie de transformer ma propre vie en littérature», entretien entre Laurent Wolf du Samedi Culturel et Marius Daniel Popescu.
     
     Samedi Culturel : Dans «La Symphonie du loup», vous faites le récit parallèle de votre jeunesse dans la Roumanie communiste et de votre vie en Suisse. Mais votre personnage principal est colleur d'affiches alors que vous êtes conducteur de bus. Est-ce une façon d'esquiver l'autobiographie?      Marius Daniel Popescu : J'ai voulu démêler la vie et l'écriture. J'essaie de transformer ma propre vie en littérature. Les faits sont vrais. Mais c'est un roman, un travail sur la langue française, une expérience littéraire.

     
Les situations que vous décrivez paraissent simples. Elles ont pourtant un arrière-plan complexe.
     Il y a du sacré dans la vie quotidienne. On le trouve dans un mouchoir qui tombe. Je peux faire de la littérature avec n'importe quoi, des gestes, des sourires ou ce monsieur qui est attablé là et que je regardais en attendant notre rendez-vous. C'est déjà un personnage ancré dans la banalité d'un bistrot lausannois. Je peux décrire son petit sac, ses trois cendriers, sa posture... Je parle d'un sacré sans jugement de valeur, sans balance, qui n'est pas un sacré mystique.

     
Vous écrivez dans une langue qui n'est pas votre langue maternelle. Avez-vous appris le français en Roumanie?

     Pas du tout. Quand j'y ai rencontré des Suisses pour la première fois en 1990, j'étais muet. Avant d'arriver ici le premier août 1990, j'aimais le français sans le connaître à cause des films de Gabin, Belmondo ou Bourvil qui passaient en Roumanie. J'aimais cette langue, mais aussi les scènes, les images de cette France qui ressemble beaucoup à la Roumanie.

     
Lausanne ne ressemble pas beaucoup aux films de Gabin !

     Non. Ici, on est dans le bocal.

     
Vous qui êtes explosif et fantaisiste, comment vivez-vous ce bocal ?

     Je peux m'adapter à tout. Je vis, je crée, je ne pose pas de conditions ni de questions. Je suis chez moi où je vis. Je n'ai pas encore atteint l'âge où on se dit qu'il faut créer l'endroit et la vie qui soient parfaits. J'ai vécu une Roumanie qui n'était pas parfaite mais j'étais heureux. Je suis dans une Suisse qui n'est pas tout à fait parfaite, mais j'y suis. Je ne sais pas où je vais atterrir, je ne cherche pas un monde qui soit un miroir.

     
Quand avez-vous commencé à écrire en français ?

     Une année après mon arrivée en Suisse. Je n'avais pas de réserve à parler comme un étranger. Le français était une langue qui me faisait rire, sourire. J'ai tout de suite aimé créer, jouer, jongler.

     
Dans votre livre, vous vous amusez des inscriptions en trois langues qui sont sur les emballages.
     Je m'en amuse. Mais c'est aussi un procédé littéraire que les Américains et même Baudelaire ont utilisé. Il y a une histoire de ces inscriptions capturées par le texte. Comment les montrer, est-ce que cela va tenir? Il ne suffit pas de clamer que c'est formidable, il faut que cela passe dans l'écriture. Quand j'ai commencé mes études en Roumanie, en 1984, il y avait un campus universitaire avec une énorme cantine. A l'entrée, comme partout dans le monde, il y avait des panneaux sur lesquels les étudiants punaisaient des affiches: «Je vends un jean américain», «Je cherche un savon occidental pour en faire cadeau à ma mère»... J'ai inventé plusieurs centaines de fausses affichettes et j'ai remplacé toutes celles d'un grand panneau par les miennes.

   
  Vous dites plusieurs fois que les mots ne devraient pas exister. C'est paradoxal pour un écrivain.

     Il est bizarre de devoir utiliser les mots pour dire qu'ils ne devraient pas exister. Pour moi, l'ouïe, la vue, l'odorat excluent les mots. Il n'y a pas besoin de dire que quelque chose est bon si c'est bon. Imaginez deux loups qui mangent. Se disent-ils que c'est bon ? Non. Ils se voient. On dit depuis des millénaires que les mots nous aident à vaincre les obstacles. Mais nous n'avons pas beaucoup changé depuis l'âge de pierre malgré l'Internet et le Café Romand. Ce que nous disons est différent de ce que nous avons dans la tête. Nous avons un langage qui nous permet de nous mentir, de fuir, de trahir. Je ne crois pas que les mots servent à aimer, à vivre ou à survivre. Alors à quoi servent-ils? A écrire, peut-être.

   
  Est-ce la raison pour laquelle vous entrez si souvent dans les détails.

     Entrer dans les détails avec des mots, c'est essayer de rendre ce qui est aperçu par les sens. On se trouve toujours dans une impasse. On n'y arrive pas, c'est pourquoi les mots ne devraient pas exister. Il est difficile de traduire l'expérience des sens. Et en même temps, c'est le rôle de la littérature.

    
 Vous y réussissez parfois ?

     J'échoue sans arrêt, je ne suis jamais content. Il y a toujours un décalage. Il me porte. J'aime trouver la solution du problème. Je ne suis pas un littéraire, j'ai fait des études polytechniques. L'écriture est un problème à résoudre et l'écriture va continuer tant que l'humanité existera même si les mots ne doivent pas exister et peut-être à cause de cela.



     «C’est pire qu’autobiographique.» Marius Daniel Popescu rit. Tout le temps, et beaucoup. A quelques jours de la sortie de son premier roman "La symphonie du loup" aux prestigieuses éditions José Corti à Paris, celui que Lausanne connaît en chauffeur de bus TL, en poète rédacteur en chef du journal littéraire Le Persil, raconte, se raconte et forcément réécrit son livre en direct. «Je veux me transformer en personnage de roman !» Aussi, le «loup Popescu» s’est dédicacé un exemplaire de son premier livre en prose pour «rigoler». On ne peut pourtant pas soupçonner ce ressortissant Roumain de 44 ans, établi à Lausanne depuis 1990, de faire dans l’ego surdimensionné et l’égoïsme. Bien au contraire. Avec Marius Popescu, on est dans la générosité la plus folle, dans l’inflation constante et sincère. Un précédent éditeur de poésie de ses amis le définit par «si Marius n’écrivait pas, sa tête exploserait». Bien vu.
     La générosité dans ce roman «pire qu’autobiographique» s’inscrit dans le paradoxe de la négation du mot et de son trop-plein. Une manière d’écrire en rafale, à feu nourri. Comme si les mots ne pouvaient pas tout dire, pas complètement et que, forcément, ils risquaient de réduire ou d’altérer une pensée, un geste, une intention. Une apparente contradiction qu’illustre le style, dans son expression d’abondance, mais aussi le propos. «Certains mots ne devraient pas exister», écrit Marius Popescu conscient de «la duplicité du monde, la duplicité des gens, la duplicité des mots.» Plaidoyer livresque pour un «retour aux cinq sens». Cinq minutes en sa compagnie suffisent en effet à dresser le constat de l’importance du non-verbal chez «l’énergumène».
    
 La pratique de la paternité
     
L’emphase de sa conversation, la douceur de ses remarques, l’explosivité de ses gestes. Est-on dans la rencontre, dans le roman? Tout se confond. Il y a une authenticité rare dans le livre comme dans l’homme. Une rage d’écrire qui emmène le lecteur dans la Roumanie de son enfance par la voix du grand-père paternel. Une remémoration du temps du parti unique dans un pays déglingué et apeuré par la dénonciation, mais tout à la fois heureux dans l’instant, dans la sensualité des mœurs, dans la faim de vivre qu’irradient des personnages extraordinaires.
     Un récit alterné entre hier et aujourd’hui, la Roumanie et la Suisse, l’adolescent en deuil de son père raconté par le truchement du grand-père, et le présent auteur. Qui, en père de famille, et en contrepoint à l’effervescence et au phénoménal chahut de l’épopée roumaine, se révèle d’une infinie tendresse dans ses jeux avec ses deux filles. «C’est important, dit-il. Je regarde aussi comment les autres agissent en père. Je pratique.»
     Ce que Marius Popescu pratique le plus, c’est la vie. Entre son métier et gagne-pain de chauffeur de bus, sa famille, ses amis - ici et en Roumanie -, l’homme court, fixant dans ses carnets ce quotidien banal qu’il sacralise. «Je suis coincé par le temps. Alors je peux écrire à toutes les heures, dans tous les lieux, même les plus bruyants.» Ainsi La symphonie du loup écrite sur une période de 7 ans ouvre pour lui un nouveau cycle: il a quatre romans en cours, mais il n’a qu’une vie. A regret. Et pourtant, «la reconnaissance d’une publication à Paris me permet d’attendre plus de moi». Marius Popescu n’est jamais rassasié.
     
Le bourdonnement pénétrant de l’écriture
     Roman-fleuve. Symphonie. Déferlante de mots. Il y a une densité telle dans les 399 pages de cette Symphonie du loup qu’on en ressort un brin étourdi et qu’on y entre avec appréhension. Le style si particulier - prose sans ponctuation ou presque – longues phrases et répétitions incessantes commencent par faire hoqueter la pensée. Avant que la lecture, presque dans un sens physique, dégage sa propre musique. Et porte le lecteur sur sa mélodie. On y entend les répétitions incessantes, rythmées, rapides comme un bourdonnement sonore, qui renvoient aux prières aux morts récitées lors des veillés funèbres dans les régions les plus picaresques de la Chrétienté. De ces expressions de la liturgie catholique concomitantes au chamanisme.
     L’auteur, Marius Daniel Popescu, exprime, lui, la répétition comme «une chanson sincère qui me permet de fixer.» En revenant sur le sujet, en reprenant à l’envi sa phrase, mais surtout son propos, il multiplie les éclairages aux focales légèrement différentes. «Il faut que ça pénètre.» Ce roman construit en 146 visions aux voix polyphoniques (la sienne dans un temps contemporain, celle du grand-père paternel pour la rétrospection) surprend parfois, mais permet de relier le geste actuel aux faits du passé.
     S’il y a une forme de «sacralisation du banal», le souffle de Marius Popescu parvient à transformer ces fragments de vie en littérature (par l’accumulation de courts récits), il y a aussi du pur récit dramatique. Comme celui de l’avortement, qui plonge encore l’auteur dans une froide colère, des années après. Soit le sordide de la contraception clandestine sous l’ère Ceausescu. Thème identique à celui de 4 mois, 3 semaines et 2 jours, d’un autre Roumain: Cristian Mungiu, Palme d’or cannoise cette année. Cinq pages d’une incroyable force qui marquent le passage à l’âge adulte, la fin des illusions et l’innocence sacrifiée d’un «Tu» qui déambule, hagard, entre les immeubles avachis, un fœtus emballé dans un cornet en plastique dans la poche. A mettre entre toutes les mains. Surtout celles de lecteurs aiguisés. X. A.
     Xavier 24 Heures © Edipresse Publications SA, Lausanne, 1er septembre 2007

     Il est un doux rêveur venu des Carpates. Au pays du conte Dracula on n’empale plus, mais on est poète au fil de l’eau, tous les jours, comme d’autres sont maçons ou fonctionnaires … Marius Daniel Popescu nous offre avec son premier roman la possibilité d’un voyage enivrant

     Pour parler correctement de la comédie humaine il convient d’être un peu poète, très observateur, jongleur avec les mots, perspicace et cavalier avec les règles. Il faut une bonne dose d’auto-dérision et un sens aiguisé de la formule pour, comme un pamphlétaire du XIXème siècle, saillir la syntaxe pour lui faire donner sa plus belle voix. Nul ne doutera plus que Marius Daniel Popescu est un écrivain de grande facture lorsqu’il aura refermé ce livre-là ! Car la jubilation hypnotique qui aura eu raison de tout lecteur pourvu d’un tant soit peu d’humanité prouve combien un livre peut changer les choses.
     (...) article complet sur Lemague.net

     La Symphonie du loup, 400 pages bien comptées, est un prodige d’écriture (l’auteur, Marius Daniel Popescu conduit un bus à Lausanne [7] ) et un prodige d’éditeur.
     La chronique de Ronald Klapka sur remue.net


     
      Sélection de la librairie Quartier Latin à Saint-Etienne


L’écrivain du trolleybus remporte le prix prestigieux de la littérature suisse. Chauffeur de bus le jour, écrivain la nuit, Marius Daniel Popescu vient de remporter le Prix Robert Walser pour son premier roman, « La symphonie du loup »

Marius Daniel Popescu ne s’attendait pas à une telle consécration. Ce ressortissant roumain de 44 ans, chauffeur des TL (Transports publics lausannois), vient de remporter le prestigieux Prix Robert‑Walser à l’unanimité du jury. Six mois seulement après la sortie de son premier roman, «La symphonie du loup », publié à Paris. Établi à Lausanne depuis 1990, ce père de famille ne savait pas un mot de français lorsqu’il est arrivé à Lausanne.

Depuis sa création, en 1978, le Prix Walser n’avait jamais été attribué à un écrivain de Suisse romande

C’est une très belle surprise, je ne m’y attendais pas. Je savais que j’étais en lice avec de nombreux auteurs francophones. Mais je n’arrive pas encore à y croire. C’est une belle récompense qui m’oblige à faire mieux avec le deuxième roman.

Vous vous êtes distingué parmi une soixantaine de candidats. Est‑ce parce que vous êtes à la fois écrivain et chauffeur ?

Non, ça serait trop facile. Je n’ai pas reçu le prix parce que je suis chauffeur. J’étais écrivain avant d’être au volant de mes bus. Je crois que c’est l’originalité de mon style qui a joué un rôle. J’écris sans me prendre la tête, sans forcer, de manière simple et directe. Je donne un certain rythme aux phrases. Je n’utilise pas de mot précieux pour décrire la vie quotidienne. Pour moi, la banalité est sacrée.

Le milieu littéraire suisse romand vous avait un peu snobé au départ. En remportant ce prix, prenez-vous une revanche ?

Comme dans toutes sortes de milieux, on a essayé de me juger de manière trop rapide. Pour certains, je suis un personnage un peu bizarre. Je suis chauffeur de bus, Roumain, Gitan et un grand fêtard aussi. Donc on ne sait pas comment me catégoriser. Mais je n’ai pas de revanche à prendre. Au contraire, je suis fier de montrer que, malgré mes origines roumaines, j’ai réussi à m’approcher la langue du pays dans lequel je vis

Qu’allez‑vous faire des 20000 francs que vous remportez ?

J’espère pouvoir faire traduire mon livre dans plusieurs langues et prendre un ou deux mois de libre pour me consacrer à mon deuxième ouvrage. Mais autrement ma vie ne va pas beaucoup changer. Je continuerai à aller chercher mon bus au dépôt tous les matins pour nourrir ma famille. Pour l’instant, je ne peux pas vivre de l’écriture.

Décerné par la Ville de Bienne et le canton de Berne, le prix Walser — doté de 20 000 francs – revient tous les deux ans, en alternance, à un écrivain d’expression allemande et française, tous pays confondus. Du nom du célèbre écrivain et poète suisse Robert Walser (1878-1956), il récompense de jeunes auteurs pour leur premier roman ; « Nous sommes très attentifs à la qualité littéraire de la langue et à la recherche de narration, explique Daniel Rothenbühler, qui présidait le jury. Le roman «  La symphonie du loup » nous a subjugués par son style et sa narration. Il instaure un renouveau dans la tradition littéraire qui nous a tous séduits. »

Elly Tzoualis, Le Matin 08/02/2008

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Michel Layaz a déclaré, lors de la remise du prix Walser à Marius Daniel Popescu, Bienne
Samedi 12 avril 2008.

Cher Marius Daniel Popescu,

Mesdames et Messieurs,

Au risque de froisser les règles, que par ailleurs je connais fort mal, de la laudatio, je pense que La Symphonie du Loup, ce texte honoré par le prix Robert Walser, est un texte qui n’a ni charme, ni pensée, ni élégance, ni séduction. Non ! ce livre se situe bien au-delà de ces catégories, catégories certes flatteuses, certes tentantes, mais en définitive catégories trop attendues, catégories qui corsètent, qui garrottent, catégories trop raisonnables.

La Symphonie du Loup est un livre irraisonnable.

D’ailleurs on peut y lire :«Les mots n’ont pas de beauté», on peut encore y lire :«Aimer les livres ne veut pas dire prendre du plaisir dans les mots».

Alors d’où vient le fait que ce livre qui se fiche de la beauté des mots, qui se contrefiche du plaisir qu’on pourrait y trouver, parvienne à saisir le lecteur, à le tenir entre ses rets, à le coller à ses phrases, à le captiver parfois, à le ravir souvent ? Car ravissement il y a, c’est-à-dire que l’on est arraché : à ses habitues de lecture, à certaines attentes, à quelques égards que l’écrivain devrait à son lecteur, à ce que j’appellerai même une forme de politesse.

La Symphonie du Loup est un livre impoli.

Le plus déconcertant vient peut-être du fait, n’en déplaise à Marius Daniel Popescu, que ce ravissement tend à nous ravir, c’est-à-dire à nous apporter une forme de plaisir que chacun, selon sa sensibilité, se plaira à décrire et à comprendre. Mais alors, gardons-nous de toute dérobade, d’où vient ce double ravissement ?

L’argument principal du livre se dévoile assez vite : deux temps, deux lieux, d’un côté la Roumanie de Ceaucescu, de l’autre la Suisse d’aujourd’hui, deux narrateurs principaux aussi : d’un côté le grand-père qui s’adresse à son petit-fils et qui prend à son compte des événements qu’il semble, curieusement, mieux connaître que celui qui les a vécus, de l’autre le petit-fils devenu adulte qui évoque son entourage, sa femme et ses deux filles.

De l’un à l’autre le récit alterne.

Cette construction et les scènes marquantes qui s’y déploient ainsi que les scènes du quotidien qui échappent à la banalité grâce à l’acuité d’un regard qui fait basculer l’ordinaire vers l’extraordinaire, le profane vers le sacré, tout cela contribue grandement, certes, à la réussite du livre, mais ce n’est pas tout.

Marius Daniel Popescu réussit, je crois, à nous ouvrir les yeux, à nous déboucher les oreilles, à nous dilater les narines, à nous frotter les lèvres, à poser notre main sur le monde, sur la matière du monde. La Symphonie du Loup est un livre qui parle de la matière, qui prend en compte la matière, toute la matière. Les personnages du livre, dans sa part roumaine, font continuellement face à la matière, ils luttent contre elle, ils l’intègrent, ils la repoussent, elle occupe leur temps, leurs journées, elle les accapare, se confond avec leur souffle. Il y a l’air, le vent, le sol en terre battue, l’eau, la rivière, il y a le sang, les arbres, la neige, la glace, le gravier, les excréments, il y a le sol en béton, l’herbe, le froid, les briques, le marbre, le sable, les mouches, les rats. La matière est la vie, la matière est cette vie. De ces marques-là, on ne se débarrasse pas comme on veut. La matière s’inscrit en vous, dépose ses traces, devient constitutive des personnages qui s’y confrontent. Quand par exemple le petit-fils devenu adulte, et que l’existence a installé en Suisse depuis plusieurs années, décide d’aller retrouver les siens au pays, il ne prend pas l’avion pour ensuite louer une voiture confortable et arriver frais et dispos chez lui, non !… il roule d’abord 3'000 kilomètres dans une Jeep sans chauffage et aux suspensions mortes, puis, pour les 200 kilomètres restants, il doit prendre de petites routes défoncées, il doit rouler sur la neige et sur la glace, il doit fumer sans cesse pour supporter la nuit et la température qui baisse, il doit s’arrêter pour ramasser un type ivre mort sur la chaussée, il doit risquer sa vie, il doit, pour amener ce type chez lui emprunter «la plus mauvaise route du monde», et quand enfin il arrive chez les siens, en même temps que le jour qui s’apprête à se lever, il trinque avec l’alcool de pomme fait maison et ne répond rien quand on lui demande ce qu’il fout ici à cette heure. 

La cousine pharmacienne, celle-là même qui est obsédée par la propreté, celle que tous appellent «Madame détergent» et qui nettoie les chaussures de son mari dès qu’il franchit le seuil de l’appartement, n’est-ce pas toute cette matière qu’elle voudrait ôter, retirer, anéantir, afin peut-être qu’il y ait place pour autre chose, pour une autre vie ? Lutte, on ne peut plus vaine.

Mais pour s’en alléger de cette matière, pour s’en délester, ou alors pour la vaincre, pour l’exorciser, ou pour l’abolir, on dirait qu’il ne peut y avoir que la mort. Avec obsession, avec régularité, la mort scande le récit.

Il y a :

– les avortements successifs de la mère

– le décès du père et de ceux qui l’accompagnent dans le camion

– l’enterrement du père

 Il y a :

– un ouvrier qui s’électrocute

– un noyé, à l’autopsie duquel assiste l’enfant

– les croix au bord des rails pour indiquer les personnes tuées par le train

– la poule tuée par l’enfant

– l’enfant mort dans le ventre de la jeune étudiante aimée

– la mort frôlée, sentie, lors d’un trajet en train

– l’oncle qui transporte des croix de la marbrerie jusqu’aux cimetières

– les fossoyeurs

– l’ami nommé Argenté , le sculpteur, vers qui se tourne tous ceux qui veulent avoir, gravé dans le marbre, la tête d’un proche qui a disparu.

– La sœur d’Argenté qui se suicide

– Argenté, lui-même, qui se pendra à un arbre, près de la tombe de sa mère.

Et d’autres morts encore, jusqu’à ce pronom «tu» utilisé jusqu’à l’obsession par le grand-père à l’adresse de son petit-fils : «Tu», «tu» «tu», «tu»,  qui semble se transformer en une injonction divine, ou diabolique, pour que toute cette matière soit mise à sac.

Mais, c’est dans une autre matière, celle des mots, que Marius Daniel Popescu trouve une échappatoire, un peu à contrecoeur dirait-on, tant il s’en méfie de ces mots, tant il se montre rude à leur égard, allant jusqu’à dire que «les mots sont des caries pour tout ce qui existe», allant jusqu’à dire que «les mots ne devraient pas exister».  On pourrait s’étonner d’une telle profession de foi venue d’un auteur qui consacre 400 pages serrées à nous relater de l’intérieur la lente agonie du parti unique et les méfaits nés de ce parti totalitaire, à nous mettre en garde aussi contre les mots de la publicité, mots uniques eux aussi, qui gangrènent toute notre société de consommation, la mettent à plat et à mal. Il y a une dictature des mots, et le langage dont tout écrivain a besoin pour évoquer la vie n’a souvent plus grand chose à voir avec cette vie.

Aussi les mots, ceux qu’utilisent l’auteur, avec une sorte d’entêtement tranquille, se contentent de porter leur poids, de répéter leur sens, comme conscients du discrédit essentiel dont ils sont consubstantiels, : pas de volonté de séduire, d’éblouir, pas de syntaxe tournoyante, pas de surenchère verbale, pas d’images, pas de métaphores, pas de figures de style, et cela même pour dire les dérives, les excès, la folie…

Dans ce livre, et cela s’éclaircit, devient de plus en plus compréhensible, ce sont la simplicité du style et sa rudesse qui en font le prestige.

Une dernière chose encore, mais on l’aura devinée : une force, une puissance, qui viennent de cette autosuffisance narcissique que possède cette écriture, cette autosuffisance qui n’a personne à convaincre ou à conquérir, et qui, pour cette raison précise, loin des modes et des officialités, à l’écart des vogues et des contrôles, attire, aimante, fascine.

Je crois que c’est cette fascination qui a emporté les membre du jury, et c’est à cette fascination que sont conviés tous les lecteurs à venir du livre fêté et distingué ce soir par le prix Robert Walser : La Symphonie du loup.

 






Marius Popescu,
La Symphonie du loup

Corti, 2007
400 pages
ISBN : 978- 2-7143-0954-9
22 Euros