José Corti, Souvenirs désordonnés,



   Avec Souvenirs désordonnés, José Corti évoque son métier d'éditeur, ses rencontres, ses passions.

     "Comme la terre est peuplée de plus de morts que de vivants, il se trouve dans ces pages plus d'ombres de disparus que d'amis auxquels je puis encore serrer la main. Je regrette d'avoir mal su, même un moment, rendre les couleurs de la vie à ces fantômes. C'est que j'ai si bien connu ceux qu'ils furent que, la moindre évocation me les rendant présents, tels que je les ai aimés, j'en viens trop facilement à croire que je les ai ressuscités.
     Aujourd'hui, chers fantômes, je vous rends à votre paix. Je vous remercie de m'avoir tenu compagnie pendant que la boule roule et frappe à tort et à travers. Pour quelque temps encore, je retourne au monde – mais sans vous quitter jamais pourtant. Il me semble que l'on n'y parle qu'une langue morte et que cette langue morte ne redevient vraiment vivante qu'au cours de nos longs entretiens secrets. Je vous parle, j'apprends à vous parler sans le secours des mots, puisque c'est ainsi que se feront nos conversations quand je vous aurai rejoints et à jamais retrouvés.
     Pendant plus de cinquante ans, j'ai rêvé un long rêve qui m'a révélé le bonheur ; mieux même, qui me l'a positivement donné. Le plus cruel des cauchemars l'a brusquement anéanti. Plus que dépossédé, il ne me reste désormais qu'à attendre la suprême émotion du réveil."
     José Corti




     


   À propos de la devise "Rien de Commun".


     Cette devise offrait, à l'origine, deux niveaux de lecture_ : le sens clair, banal, qu'elle a toujours, masquait un sens caché réservé à une petite société fermée, bien close, elle, et qui ne comptait que trois initiés ; trois seulement, mais merveilleusement unis et qui, eux, avaient tout en commun. C'étaient ma femme, mon fils et moi.
     La guerre venait de cesser d'être drôle, si elle l'avait jamais été. Et si elle l'avait été, ce n'avait pas été pour nous qui avions déjà connu bien des tribulations et un peu plus que des soucis. La guerre avait cessé d'être drôle et la France était occupée. La radio de nos Messieurs vainqueurs faisait de son mieux – de son pire – pour nous rallier à l'extravagante idée d'une collaboration totale. Tout ce qui était pensé, écrit en allemand, était transmis sur les ondes, avec le meilleur accent de chez nous, par un quarteron de Français faméliques ou dévoyés. Quels mensonges n'ont pas été proférés ! Quelles ignominies aussi ! C'en était à vomir. Si ces Messieurs avaient voulu faire contre eux la quasi unanimité des Français, ils n'auraient pu imaginer meilleure méthode, et plus efficace. Pour mieux nous amener à les suivre et nous faire entrer dans l'ordre nouveau, ils en " rajoutaient", comme on dit dans la rue. Ils en rajoutaient même sans mesure. Un supplément difficilement imaginable d'abjection nous fut offert le jour qu'ils créèrent l'émission de la Rose des Vents. Pendant les quelques minutes quotidiennes de sa durée, nos vainqueurs, à l'accent français, se surpassaient véritablement. Ils nous servaient le fin du fin de la propagande, la crème.
     Le mensonge marchait au pas de l'oie... Pauvre Rose des Vents ! Ce qu'il y a de plus pur devenait l'enseigne de ce qu'il y avait de plus abject. En regardant celle de mes livres, je me sentais aussi honteux que si l'univers entier eût pu penser, croire, que je les plaçais volontairement sous cette abominable invocation. Moi ! moi qui n'avais de commun avec ces Allemands – qui allaient un jour devenir nos frères d'armes, nos pons hâmis, des sortes de Schmuckes, mais qui étaient alors pour moi, comme pour tant des Français, des boches – que des sentiments d'hostilité. Je cherchai le moyen de protester de façon astucieuse et discrète, de me laver de cette espèce de connivence. Il fallait que je dise qu'il n'y avait rien de commun entre les Messieurs verts et moi, fût-ce à n'être entendu de personne ; comme un qui, du fond de son cachot sans écho, clame son innocence. Et tout à coup, il me parut que ces trois petits mots :  Rien de commun, pouvaient entourer ma Rose et la protéger comme une coquille.


     À propos du premier livre de Julien Gracq



     J'attendais un grand livre ; le hasard – mais ce n'était pas le hasard – me l'envoyait. Allais-je devoir le refuser, comme je sus plus tard que Gallimard avait fait ? Retourner ce manuscrit, c'était ce qu'il m'était impossible même de concevoir. Comment concilier ces contraires ? J'étais sans argent liquide en raison de mon usage de payer comptant mes dépenses (ce qui, diront tous les commerçants, est une espèce d'hérésie et qui ne donne pas une haute idée de mon aptitude aux affaires) et j'avais, de surcroît, quelques engagements. Bref, pris entre mon désir de publier ce livre et mon impossibilité de le pouvoir, j'écrivis à l'auteur une lettre qui me coûta beaucoup. S'il allait me prendre pour un marchand de papier imprimé ! Pouvait-il accepter, contre des droits raisonnables, de participer aux frais de l'édition ? Quels jours de crainte n'ai-je pas vécus en attendant sa réponse ? Moins de passion m'aurait laissé plus de clairvoyance, et même sans rien savoir de la situation aisée de l'auteur, me l'aurait fait attendre avec plus de confiance. J'aurais deviné ou compris que ce n'était pas le dépit d'avoir échoué à la N.R.F. qui l'avait conduit chez moi, mais bien, passé le moment de fascination de la grande maison, l'attraction de ma boutique où régnait un "certain esprit". Elle était le pôle d'un nouveau mode de penser et toute une jeunesse était aimantée à ce pôle. J'étais les Éditions surréalistes ; personne qui en avait suivi la production ne pouvait ignorer mon nom, dont André Breton a écrit qu'il est "intimement lié au Devenir Surréaliste". Alors, je ne faisais pas ces réflexions ; j'étais dans la fièvre. J'attendais cette réponse. Elle me parvint, et même assez rapidement, sous la forme d'un court billet. C'était une acceptation. Quelques jours plus tard, je recevais sept mille cinq cents francs. Le livre allait m'en coûter onze ou douze mille, mais régler la différence ne m'était pas très pesant.
     C'est ainsi qu'en septembre 1938, je pus mettre en vente Au Château d'Argol, sous la signature de Julien Gracq, événement qui devait marquer le début de la seconde – seconde, c'est-à-dire, dernière – partie de ma carrière de libraire.

     Quoi qu'il en soit, le nom de Breton ne sera pas venu sous ma plume inutilement, ni hors de propos. Il faut le mentionner lorsqu'il s'agit des débuts de Julien Gracq. Il ne serait pas juste de dire que Breton a assuré le succès d'Argol, mais il serait souverainement ingrat de ne pas proclamer qu'il a été le premier et le plus chaleureux artisan de son succès initial et qu'il a fait en faveur de ce récit le premier bruit qui attire l'attention générale. Edmond Jaloux, dix jours après la publication du livre, lui consacrait un feuilleton retentissant et la critique allait lui emboîter le pas. Le départ était donné. Julien Gracq entreprenait sa carrière sabbatique ; il avait chaussé ces bottes de sept ans qui, de 1938 à 1958, devaient laisser d'ineffaçables empreintes  : Au Château d'Argol, Un Beau Ténébreux, Le Rivage des Syrtes, Un Balcon en forêt.


     À propos de Gracq

     Entre-temps, j'avais fait la connaissance de mon auteur ; la connaissance physique, dois-je dire, car il m'a fallu une longue, très longue fréquentation pour le connaître vraiment. Peu de paroles, guère de gestes, pas d'abandon ; encore moins de confidences. Très exactement le contraire de l'homme de lettres. Mais cette froideur – ou cette réserve – ne signifie pas que l'homme soit distant. Il est simplement lisse et sans ouverture. Le méditerranéen que je suis, tout élan, spontanéité, enthousiasme – aimant de parler, à ce que l'on prétend, mais moi je me sais plus avide encore d'écouter –, ne trouvait pas son compte à cette calme et froide courtoisie. Il aura fallu des années de visites, à de certains moments quasi quotidiennes, pour qu'il en vienne à la véritable amitié. Je lui avais donné la mienne dès le premier jour.


     À propos de Hedayat


     Dans cette longue suite d'écrivains ou d'artistes qui ont choisi l'heure de leur dernier jour et fui un monde qui n'était pas le leur, Hedayat apparaît comme une figure à part et je la crois unique dans l'histoire des lettres universelles.
     Ce persan de culture française a écrit un authentique chefs-d'œuvre : La Chouette aveugle, qu'une admirable traduction de Roger Lescot (alors conseiller de notre ambassade à Téhéran, aujourd'hui ambassadeur de France en Jordanie Hachémite) nous permet de lire ; que j'ai publiée naguère et plusieurs fois réimprimée. C'est un livre d'une atmosphère lourde, oppressante, dans lequel le maléfice d'un rêve s'insinue dans la réalité, l'enveloppe, se noue à elle – et l'écrase. Ce n'est pas un cauchemar que narre un conteur habile, mais une obsession que celui-ci fait partager et à laquelle je ne sais pas que lecteur ait jamais pu échapper. On peut imaginer qu'un auteur écrive un ouvrage fantastique parce qu'il a voulu tâter du genre et qu'étant heureux conteur il produise une belle œuvre. Ce ne sera jamais l'équivalent de la Chouette.
Pour tracer ces deux cents pages, il fallait être Hedayat ; cela veut dire être un homme qui souffre d'un mal moral sans remède avant d'être un homme qui écrit ; être un homme hanté de démons qui ne se laissent pas prendre au leurre d'un récit comme microbes qui désertent l'organe qu'ils rongent pour courir à l'abcès de fixation. Les démons de Hedayat n'ont pas lâché la proie pour l'ombre. La Chouette écrite, ils ont continué à l'habiter jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, il en vienne à demander à la mort de l'exorciser. Ce chef-d'œuvre de littérature n'est donc pas œuvre de littérateur. Ce court récit n'est rien moins que gratuit. Si l'art en est grand, l'imagination n'y a pas de part ; elle ne l'a, en tout cas, pas engendré. Ce sont les phantasmes de l'auteur, jaillis du plus profond de lui-même, qui ont pris corps, se sont emparés de lui, irrésistiblement. Il paraît que la libération n'était pas suffisante : Sadeg Hedayat s'est suicidé. À ce point, son histoire est banale. De même est banal qu'il ait choisi de mourir par le gaz, comme une petite bonne désespérée ou un vieillard sans ressources. Ce qui donne à son geste une dimension unique, c'est que, s'étant soigneusement calfeutré chez soi, il a anéanti par le feu la totalité de ses manuscrits avant de s'étendre pour mourir.


     À propos du surréalisme

     L'adhésion à un groupe est, pour un artiste – si la nature l'a seulement doté de quelque chose qui, de loin, ressemble à du talent –, un des vrais bons moyens de parvenir, et de parvenir honnêtement. Le plus dépourvu même est encore certain de faire son petit bout de chemin s'il n'est pas dépourvu de constance.
     Le groupe surréaliste était alors une sorte de système solaire. L'image est même plus juste à la réflexion qu'il ne m'avait semblé quand elle me vint à l'esprit : il était avantageux d'en faire partie. On n'était pas forcément astre de la première grandeur, mais on était certain d'être vu, et puis, on contresignait des tracts de toutes sortes, des papillons de toutes les couleurs. Et comme ce personnage de Shakespeare s'écrie : "O lune, envoie-moi tes rayons solaires", de bien petits satellites tournant autour de Breton ne devaient d'être perceptibles qu'à la lumière qu'ils recevaient. Ce système solaire a eu ses lunes. Le mouvement surréaliste a ainsi donné quelque apparence d'être à plus d'un dont, sans son soutien, on n'aurait pas su même qu'il existât. Ce n'est pas, faut-il le dire, le cas de Dali. Où qu'il se fût trouvé, il aurait percé. Mais en combien de temps ? Le groupe lui aplanit bien des voies, lui ouvrit les portes – portes d'or – des grands salons du monde snob.


     À propos de Char

     Je crois que l'amitié que j'ai vouée à Char dès son arrivée à Paris s'explique d'abord parce qu'il était L'Islois. Nous étions presque du même village, presque voisins ; nos souvenirs d'enfance avaient la même couleur, la même sonorité et il était attaché à son clocher autant que moi au mien. Nous avions vécu la même jeunesse ; connu à coup sûr les mêmes jeux d'enfant, les mêmes patientes chasses aux papillons et aux lézards. Il avait dû, comme moi, façonner par la torsion de l'extrémité d'un long stipe d'herbe folle ce nœud coulant qu'un voile de salive tendu sur son ellipse allongée fait pareil à un miroir de dentiste – instrument de capture hasardeux – qu'il fallait tenir dans une immobilité absolue devant le nez du lézard gris des pierrailles. Qu'on se rassure : la capture était rare, elle n'était jamais que le triomphe de la patience et la proie affolée – mais qui avait pris leçon de prudence – était rendue à la nature. Char avait si bien la nostalgie de ces exploits qu'en 1927, il lui arrivait parfois de quitter le prisonnier de la rue de Clichy que j'étais pour sauter dans un taxi et de se faire conduire à Saint-Cloud ou Meudon. Il y avait dans ces bois des mares, et dans ces mares, salamandres et tritons !
     J'ai battu le rappel de mes souvenirs ; je les ai retrouvés comme je le souhaitais, dans le pêle-mêle de leur arrivée, comme ils se sont présentés, sans les ordonner comme fait un chef qui rassemble ses troupes, puis les groupe avant de les faire défiler pour qu'on les admire. J'aurais pu en composer des chapitres cohérents ; et chacun, ayant consulté la table, aurait pu lire la page de son choix – ou refermer le livre. J'ai préféré la façon de celui qui reçoit sans préséances ni protocole, parce qu'il est heureux d'accueillir, de voir qu'on se presse à sa porte, qu'on s'y bouscule presque pour entrer. Il a vu l'un s'effacer discrètement et l'autre profiter de la liberté laissée à tous pour faire l'avantageux et même garder longtemps la parole. Je n'ai pas été censeur plus qu'il ne m'a paru nécessaire de l'être. J'ai reçu tous ceux qui sont arrivés à temps. Les retardataires ? Ils attendront quelque autre (peu probable) occasion.





     Parlons (...) de ce Corti à la jeunesse sans âge, de celui qui, amoureux fou de la littérature, regarde pour nous en arrière. Le passé qu'il réveille, c'est d'abord son enfance et le souvenir de son père qui, faute de pouvoir naviguer – il embrassa le fonctionnariat, et sans regret – se fit tatouer une rose des vents sur les bras, celle que l'on peut voir sur les fameuses couvertures blanches. Puis la guerre arriva, et il survécut – ne survit-on pas toujours par hasard aux boucheries de notre siècle ?
     Ses débuts d'éditeur, il les fit au moyen des écrits du surréalisme, autant dire que ceux-là, autrefois, n'étaient point lus. C'est plus tard lorsque la vague du Rivage des Syrtes roulera,
Editeur de poetes, Corti sut aussi reconnaitre qui savait penser, et penser juste. Son sens critique fut aigu pour les œuvres comme pour celui qui les commentait. Bachelard, qui lui commentait la vie, est parrni ses plus grandes "découvertes" avec Mauron, Marcel Raymond.
      Rien de commun (...) sur la route de Corti. Ni les publications, ni les rencontres. Que ces rencontres fussent d'importance littéraire ou non. Il se souvient avec douleur de Crevel, de cet instinct de mort qui le poursuivait, de l'absence des surréalistes à son enterrement. Ceux qui disparurent par la guerre revivent en ses pages. Citons seulement Fondane Benjamin Fondane, le critique illuminé de Rimbaud, qui verra la mort à Auschwitz en amusant des enfants... Mais sa peine de chrétien est humaine et ne saurait s'arrêter aux frontières de la littérature. Avec quelle peine infinie Corti se remémore cette jeune fille qui venait chez lui acheter du Cocteau, livres sur livres — et des rares ! — et qui peu après la mort du poète préféra elle aussi, par "amour", quitter la vie !
     Dédiés à sa femme "à qui il doit tout le bon de sa vie" et à son fils Dominique, emporté en 1944 par les Allemands du fait de ses activités de résistant, ces mémoires enchâssés de dessins fantastiques dont certains rappellent par le trait Savinio, donnent la mesure d'une vie belle, celle de l'édition choisie, et d'une "inguérissable blessure", la mort d'un fils. " C'est quand tu es ivre de chagrin que tu n'as plus du chagrin que le cristal", dit Char. Rarement, mémoires furent autant "amers et vainqueurs", rarement un homme de livres et de littérature sut apaiser si lucidement les attardés de l'avant-guerre comme les petits maitres de l'avant-garde. De cet apaisement sans préjugé qui dit modestement la vérité (le temps passe), qui n'a pas peur des modes. Et qui est bain de jouvence.
     B. L

     Que José Corti consente enfin à témoigner, c'est un événement. José Corti a été l'éditeur et l'ami des surréalistes de la grande époque. Toute sa vie, il l'a passée au service de l'esprit d'avant-garde, sans cesse il est allé au-devant du temps. Dans les années 30, sa boutique de livres de la rue de Clichy se tenait aux avant-postes, fréquentée par ceux qui ont fondé la littérature et l'art contemporain, puis elle a émigré sur la rive gauche – dans sa vraie famille – face aux arbres du Luxembourg.
     Télérama, 31 juillet 1983
 
     Ce n'est pas son premier livre, il en avoue certains et en cache plusieurs, ayant commencé à écrire à douze ans, dans les trains de banlieue et adressé, à quinze, un poème à Mistral. Ces Souvenirs, cependant, dont il limite l'apostille à un descriptif commercial ("un in-octavo au prix de 85 francs"), et dont le manuscrit attendit vingt ans dans une chemise, étaient sollicités comme le témoignage irremplaçable du compagnon des surréalistes, de Breton, Éluard, du confident de Bachelard, le voisin de Sorbonne, de Char, le compatriote vauclusien, de l'éditeur de Béguin et des grands critiques du dernier demi-siècle. Tels qu'il les connut, les apprécia ou qu'ils le déçurent, on les retrouve au fil de pages écrites au gré dés ricochets de la mémoire. Laissons ces anecdotes aux lecteurs et à José Corti qui nous attache davantage par sa pudeur et son talent.
     Magazine littéraire, 1983.

     José Corti : le crépuscule des cœurs
José Corti publie ses mémoires. Le vieil homme modeste va subir les feux de l'actualité pour un chef-d'œuvre. L'histoire littéraire de notre temps. Un livre d'éternité.
Envol d'images, de sensations, la voix de Corti sinue, fait lever les correspondances cachées derrière les apparences, frappe des maximes, s'élève avec la pureté d'un solo de miserere.
Couronné de ce chef-d'œuvre : sa vie en vrac. Les souvenirs d'un juste. Le grand requiem pour une époque et un enfant défunt transsubstantiés en un livre d'éternité.
     Anne Pons, Le Point, 4 juillet 1983

     José Corti est constamment désintéressé, toujours pauvre, toujours généreux, alignant, comme il l'écrit, de chétifs bataillons de quelques
milliers de francs, prenant les risques financiers les plus gros quand le manuscrit lui parait bon.
Les Souvenirs désordonnés vont bien au-delà du recueil d'anecdotes de l'énoncé de jugements ironiques ou sévères. Ils sont tout entiers
gouvernés par l'amour des lettres, par la confiance en l'homme, par l'amitié généreuses.
     Jean Bernard.

     José Corti : ici rien de commun
Corti fut l'éditeur des surréalistes. Et reste celui de Julien Gracq. Rêveur pratique et artisan modeste, il publie ses "Souvenirs désordonnés". une manière de galerie privée. L'appel émouvant et singulier de tous ceux qui ont peuplé sa discrète solitude.
"J'ai préféré rester artisan. Parce que j'ai voulu rester seul..."
Sa solitude n'a pourtant manqué ni de grandeur ni de succès.
La librairie José Corti est toujours au 11, rue Médicis. Une grande façade marron, très sobre, austère, . A l'intérieur dans une semi-pénombre, une singulière tranquillité (...) Une simplicité vieillotte qui dément le prestige des lieux. L'étrange maison, un peu assoupie, d'un honnête homme qui a vécu dignement, l'œil vissé sur la rose des vents qui lui sert d'emblème. Comme si seuls les marins et les écrivains avaient gardé ce don pour la vie qu'on appelle l'esprit d'aventure. José Corti, libraire, éditeur, auteur. Ici, rien de commun.
     Daniel Rondeau, Libération, jeudi 9 juin 1983.

     La fière discrétion de José Corti dût-elle en souffrir, c'est bien du mot " événement "qu'il faut qualifier la publication de ses Souvenirs désordonnés, qui sortent l'enseigne de sa propre maison. Événement, puisqu'après avoir consacré bientôt soixante années de sa vie publier Gaston Bachelard, André Breton, Paul Éluard ou Julien Gracq (les grands noms qui l'ont rendu célèbre), mais aussi Albert Béguin, Paul Bénichou, Georges Blin, Pierre-Georges Castex, Charles Mauron (...), José Corti accède enfin aux demandes répétées de ses amis, de ses auteurs, à celles aussi de certains éditeurs qui souhaitaient le publier
" En fin de compte, dit-il, je prends le risque moi-même...,": pour la première fois, cette personnalité exemplaire et quasi mythique de l'édition française — qui s'est toujours tenue à l'écart des bruits de la scène littéraire, poursuivant seule et avec une rigueur peu commune un travail de publication sans concessions – livre ses souvenirs et ses
réflexions sur les faits, les hommes et les rencontres qui ont jalonné sa riche existence,...d'une date volontairement indéterminée à 1965.
     Livres hebdo, N•22, 30 mai 1983.








José Corti,
Souvenirs désordonnés,
Les Massicotés n°23
9782714310224
10 euros



Couverture de l'édition
originale de 1983.